LA COLOMBE ET LE MOINEAU
IVJ-Ère tendre, épouse fidèle, Une colombe, en couvant ses petits, Leur roucouloit ces mots : Paix donc , paix , mes amis. Pourquoi gémir, battre de l'aile ?
Votre père va revenir, Guidé par l'amour et le zèle ; Et dans mon sein je vais tous vous unir. S'il vient de ce coté, prenez une autre route, Impitoyables oiseleurs !
Ah ! fuyez , oiseaux ravisseurs ; Il vous affronte, et moi, je vous redoute, Je frémis... Dieu plein de bonté, A qui les pigeons obéissent, Pourquoi faut-il que les chagrins flétrissent La plus pure félicité ?
Un moineau, par hasard, écoutoit l'indiscrète; C'est un moineau de cour, gai, frivole, étourdi,- Scrupuleux sur le ton, choisissant sa retraite Sous les bosquets de Chantilli,
Et faisant, selon l'étiquette, Tous les voyages de Marli.
En minaudant il aborde la belle :
A quoi vous servent tant d'appas ?
Lui dit-il : la dupe est nouvelle ; Sans cesse des erreurs et d'ennuyeux hélas ! D'un ménage bourgeois essuyer l'embarras, Et s'enterrer en épouse fidèle !
La sotte chose, et le vilain tracas !
Si de ces soins si doux vous faites peu de cas , Dit la colombe, au moins laissez-les prendre aux autres. Ces amusements sont les nôtres , Ils nous suivent jusqu'au trépas; Ils sont plus vrais et plus vifs que les vôtres. Yous aimez-vous long-temps ? — Ce que dure un désir. Vers le bonheur poussé par la folie , On se rencontre, et bien fou qui se lie. Nous mesurons l'amour à l'éclair du plaisir. — Ce que j'ai craint, votre discours l'atteste : Apparemment vous n'avez point d'amis ? — Quelques sociétés. — Nul soin de vos petits ? —
Nous les faisons,... et nous moquons du reste. — Rebut de la nature, opprobre de l'amour, Dans quel abîme affreux ton ivresse te jette! Eprouvant le remords et l'ennui tour-à-tour, Si la disgrâce vient un jour, Qui te suivra dans ta retraite?
Quand les cieux couverts de frimas
Reprendront un aspect plus sombre Tu verras passer comme une ombre Ces faux plaisirs que ton cœur ne sent pas. Aucun ami qui te console, Qui vienne en secret ranimer Ce cœur insensible et frivole, Ce triste cœur incapable d'aimer.
Point d'épouse, dont la tendresse Te réchauffe alors dans son sein ; Et point d'oiseaux jaseurs, dont le folâtre essaim Par les jeux de l'enfance amuse ta vieillesse. Au creux de quelque roche, à toi-même borné, Ne possédant rien sur la terre, Loin du bonheur, tu vivras confiné Au fond de ton nid solitaire, Pour y périr abandonné.
Vous qui du sentiment dédaignez les foiblesses , Votre courage est-il bien affermi ?
Cent fois trompé, vous aurez cent maîtresses; Mais vous mourrez sans un ami.