‹ uvres choisies de DoratChapitre 91 sur 142 · LE MARCHAND, LE CHEVAL ET LE SINGE · texte numérisé non relu

LE MARCHAND, LE CHEVAL ET LE SINGE

v>«ertain marchand voyageoit d'ordinaire Avec son singe et son cheval ; Chacun voyage à sa manière.

Pour sa monture il étoit fort brutal, Chiche encor plus; peu de foin, moins d'avoine, C'est le loyer de l'utile animal , Et force coups , voilà son patrimoine.

Cependant il alloit toujours; Depuis deux ans il servoit un tel maître , Et pendant ces deux ans il n'eut pas deux beaux jours : Trop de douceur est nuisible peut-être.

Tête baissée, il trottoit humblement.

Dès qu'il avoit fait quelques fautes, Un éperon aigu lui harceloit les cotes : Ne pouvoit-on l'avertir autrement ?

Pour le singe, il a tout, gimblettes et caresses. Aussi fait-il cent tours divertissants, Et les plus gentilles prouesses, Surtout la grimace aux passants.

S'il attrape une orange, il se creuse une toque

Avec la peau , puis dévore le fruit ; Il tire adroitement un marron de sa coque , Et se gratte la fesse en grugeant un biscuit.

A tout cela son maître l'enhardit.

Le singe quelquefois lui découvre la nuque. Et frise à sa façon les poils de sa perruque. Plus il en fait, et plus on l'applaudit.

Dans un bois mon homme s'engage.

A peine a-t-il avancé quelques pas, Des voleurs très-dispos , mais qu'il n'attendoit pas ,

Viennent fondre sur son bagage.

Vis-à-vis d'un fossé, qu'il auroit pu franchir,

Son rossinante exprès s'arrête.

Lasse d'un joug si dur, enfin la pauvre bête Cherchoit le moyen d'en sortir :

Il est trouvé; son vilain maître, Scrupuleusement dépouillé , Par les brigands est mis à pie , Pestant, se lamentant, hors d'état de paroître; A son cheval lui-même il auroit fait pitié. Sans or, sans habits et sans linge , De tout ce qu'il avoit il n'a plus que son singe,

Plus gambadant, et plus fou de moitié.

Ton aspect, lui dit-il, m'afflige et m'importune. Va-t'en, misérable farceur.

Un histrion, pour l'infortune.

Est un mauvais consolateur.

De tes mines j'ai bien affaire !

Qu'un singe est un sot animal !

Eh! que n'ai-je encor mon cheval!...

Quitte à te voir dans la rivière.

Mon but, on l'aperçoit sans être bien expert. Maîtres ingrats, vous êtes sans excuse.

Distinguons l'homme qui nous sert, Du vil bouffon qui nous amuse.

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