LE MARCHAND, LE CHEVAL ET LE SINGE
v>«ertain marchand voyageoit d'ordinaire Avec son singe et son cheval ; Chacun voyage à sa manière.
Pour sa monture il étoit fort brutal, Chiche encor plus; peu de foin, moins d'avoine, C'est le loyer de l'utile animal , Et force coups , voilà son patrimoine.
Cependant il alloit toujours; Depuis deux ans il servoit un tel maître , Et pendant ces deux ans il n'eut pas deux beaux jours : Trop de douceur est nuisible peut-être.
Tête baissée, il trottoit humblement.
Dès qu'il avoit fait quelques fautes, Un éperon aigu lui harceloit les cotes : Ne pouvoit-on l'avertir autrement ?
Pour le singe, il a tout, gimblettes et caresses. Aussi fait-il cent tours divertissants, Et les plus gentilles prouesses, Surtout la grimace aux passants.
S'il attrape une orange, il se creuse une toque
Avec la peau , puis dévore le fruit ; Il tire adroitement un marron de sa coque , Et se gratte la fesse en grugeant un biscuit.
A tout cela son maître l'enhardit.
Le singe quelquefois lui découvre la nuque. Et frise à sa façon les poils de sa perruque. Plus il en fait, et plus on l'applaudit.
Dans un bois mon homme s'engage.
A peine a-t-il avancé quelques pas, Des voleurs très-dispos , mais qu'il n'attendoit pas ,
Viennent fondre sur son bagage.
Vis-à-vis d'un fossé, qu'il auroit pu franchir,
Son rossinante exprès s'arrête.
Lasse d'un joug si dur, enfin la pauvre bête Cherchoit le moyen d'en sortir :
Il est trouvé; son vilain maître, Scrupuleusement dépouillé , Par les brigands est mis à pie , Pestant, se lamentant, hors d'état de paroître; A son cheval lui-même il auroit fait pitié. Sans or, sans habits et sans linge , De tout ce qu'il avoit il n'a plus que son singe,
Plus gambadant, et plus fou de moitié.
Ton aspect, lui dit-il, m'afflige et m'importune. Va-t'en, misérable farceur.
Un histrion, pour l'infortune.
Est un mauvais consolateur.
De tes mines j'ai bien affaire !
Qu'un singe est un sot animal !
Eh! que n'ai-je encor mon cheval!...
Quitte à te voir dans la rivière.
Mon but, on l'aperçoit sans être bien expert. Maîtres ingrats, vous êtes sans excuse.
Distinguons l'homme qui nous sert, Du vil bouffon qui nous amuse.