‹ uvres choisies de DoratChapitre 94 sur 142 · LE BUREAU ET LA TOILETTE · texte numérisé non relu

LE BUREAU ET LA TOILETTE

JJans le magasin d'un Persan Qui brocantoit dans toute la Syrie, Une toilette fort jolie,

Quoiqu'elle parlât musulman, Se trouvoit, par hasard, près d'un bureau sévère, Meuble autrefois d'un membre du divan,

D'un apôtre de l'Alcoran, Turc, s'il en fut, et Turc atrabilaire. Pour m'approcher, sais-tu bien qui je suis?

Dit-il bientôt à sa voisine :

Dans les états tout s'achemine

A l'aide de mon noir tapis.

Je suis un très-grand politique ; Sans moi , point de contrats ; sans moi , plus de traités. Les actes importants me sont tous présentés;

J'ai la confiance publique.

Pédant, c'est bien à toi de vouloir prendre un ton ! Dit la toilette; écoute, et lutte, si tu l'oses: J'habitois le sérail dans ma jeune saison; Tu jugeois les effets, j'apercevois les causes.

Par un seul mot, si tu sais voir,

Tu verras quel est mon mérite :

J'ai, pendant plus d'un an, soutenu le miroir

D'une sultane favorite.

Disgrâce, entreprise, faveur,

J'épiois tout dans son principe.

Plus d'une fois le grand-seigneur

A mes cotés fuma sa pipe.

Le cadi fut biffé tout net;

Ce juge avoit trop de lumières.

Mahmoud faisoit bien le sorbet,

34o FABLES.

On le fît chef des janissaires.

Certain bâcha fut empalé,

Pour un rêve de la sultane.

Traité par elle de profane,

Un derviche fut étranglé.

Chaque petite fantaisie

Causoit un grand événement ;

Enfin le sort de la Syrie

Et de tout l'empire ottoman,

Dépendoit d'une bouderie, D'un œil battu, de l'humeur du moment,

Ou quelquefois d'une insomnie.

J'ai... La porte s'ouvrit; elle n'acheva pas.

Un seul témoin vaut mieux que cent gazettes,

Dieux ! faites parler les toilettes...

Et nous saurons le secret des états.

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