L HOMME
\^u'entends-je ? une huître qui raisonne !
l'huître.
Que trouves-tu là qui t'ctonne ?
Apprends que dans cette prison Qu'entre vous Océan l'on nomme, Chacun de nous a sa raison, Et que l'instinct de tel poisson Vaut l'intelligence de l'homme.
l'homme.
Opprobre de notre univers, Quels sont tes droits ? produis tes titres : Ne suis-je pas le roi des mers ?
l'huître.
Non... pas même le roi des huîtres.
l'homme.
Quelle insolence ! je m'y perds.
l'huître.
Tous les êtres de mon espèce , Dans le royaume des requins , Vivent en vrais républicains :
Ils ont leur sens et leur adresse, Et leurs plaisirs, et leurs chagrins.
Ils ouvrent, ferment leur écaille, Du soleil hument les rayons, Sans rien demander aux poissons Qui les effacent par la taille, Ou par le vain éclat des noms.
l'homme.
Doucement ! raisonnons ensemble.
J'ai des principes d'équité; Mais si tu me contredis, tremble.
l'huître.
J'écoute avec docilité.
Voyons.
l'homme.
Plus je me considère, Plus il me paroît assuré Que rien, dans la nature entière, Ne sauroit m'être comparé.
l'huître.
Eh î la preuve ?
l'homme.
Je pense et j'aime.
l'huître.
Mais les poissons aiment aussi, Et je suis fort tendre moi-même.
S'il s'en trouvoit un seul ici Rebelle à cette loi suprême, Sa race s'anéantiroit ; Et bornant par-là sa puissance, Des mondes le moteur secret Auroit manqué d'intelligence.
l'homme.
Oh ! la tête va m'en tourner ; Encor de la philosophie !
Mais, dis-moi : qui donc, je te prie, S'avisa de t'endoctriner ?
l'huître.
La nature. Je suis fort vieille ;
J'ai vu plus de deux mille fois Du dieu du jour l'aube vermeille Se lever pour dorer mes toits.
Dans la solitude que j'aime, Souvent je cause avec moi-même; Je me plais dans cet entretien , Et tellement je m'évertue, Je sais tant, que j'en suis venue A savoir que je ne sais rien.
l'homme.
Impertinent animalcule , Tu ne sais donc pas , comme nous , Ce que pèse l'eau qui circule Dans les corps qu'elle produit tous ?
Comment, aux plaines éthérées, Se forment l'orage et les vents, L'attraction des éléments , Et le prodige des marées ?
l'huître.
Moi, je sais que j'ai des besoins, Et que je dois les satisfaire; Je borne à cela tous mes soins.
Que l'eau soit pesante ou légère , Autour de mon rocher natal Que les vents soufflent bien ou mal , D'honneur, il ne m'importe guère.
Me cachant à tous les regards, Renfermée en huître pensante,
J'oppose de fermes remparts
A la vague la plus bruyante...
Je brave ce tumulte affreux ;
Et , philosophes que nous sommes ,
Nous ne craignons rien, sous les cieux,
Hormis les crabes et les hommes.
l'homme.
Ce mot sert à te condamner :
L'effroi même que je t'inspire Prouve mon droit de gouverner, Et te soumet à mon empire.
Oui, oui, j'ai le droit du plus fort; Une huître est toujours dans son tort, Et ma clémence me fait rire.
l'huître.
Oh ! ceci me paroît subtil :
Ce droit du plus fort , quel est-il ?
l'homme.
C'est... la question est étrange !
C'est...
l'huître.
Quoi?
l'homme.
C'est... mais je suis trop bon
l'huître.
Dis-moi du moins quelque raison.
l'homme.
C'est ce qui fait que je te mange.
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