LE JET-D EAU ET LE RESERVOIR
-Dans un parc dessiné d'après les meilleurs plans , Un jet-d'eau dans les airs s'élevoit sous l'ombrage,
Et retomboit, à travers le feuillage, En perles, en rubis, en globules roulants. Notre jet-d'eau s'oublie, ainsi que c'est l'usage. ( On a vu de tout temps les sots se prévaloir. ) Il insulte, dans son langage, L'onde obscure du réservoir
Qui fournissoit à tout son étalage.
Vois , lui dit-il , ce pompeux appareil ,
Si jusqu'à moi peut arriver ta vue :
Vois ces gerbes d'argent dont s'enrichit la nue,
Et que j'oppose aux rayons du soleil.
A quoi sers-tu, misérable eau dormante?
Quand je m'élève aux cieux, dans l'ombre tu croupis :
Ton voisinage me tourmente, Et gâte bien souvent les lieux que j'embellis.
Comme il parloit, un des canaux se brise: Au fond du réservoir il s'entrouvre un chemin, Et soudain
L'onde sourdit, décroît, coule et s'épuise. Vous eussiez vu les rubis s'exhaler,
Toutes les gerbes disparoître,
Et les perles dégringoler.
Notre orgueilleux commence à se connoître: Il baisse, il tombe, il ne peut plus aller, Il est à sec. Vous devinez peut-être
De ma fable quel est le sens :
Appauvrissez le peuple, adieu l'éclat des grands.