‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 113 sur 132 · AMAN, HYDASPE · texte numérisé non relu

AMAN, HYDASPE

AMAN

Eh quoi ! lorsque le jour ne commence qu'à luire, Dans ce lieu redoutable oses-tu m'introduire 1

HYDASPE

Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi ; due ces portes, Seigneur, n'obéissent qu'à moi. Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.

AMAN

Gtuel est donc le secret que tu me veux apprendre 1

HYDASPE

Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré, Je me souviens toujours que je vous ai juré D'exposer à vos yeux, par des avis sincères, Tout ce que ce palais renferme de mystères. Le roi d'un noir chagrin paraît enveloppé ; GLuelque songe effrayant cette nuit l'a frappé. Pendant que tout gardait un silence paisible,

286 ESTHER

Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible. J'ai couru. Le désordre était dans ses discours : Il s'est plaint d'un péril qui menaçait ses jours; Il parlait d'ennemi, de ravisseur farouche ; Même le nom d'Esther est sorti de sa boucnc. Il a dans ces horreurs passé toute la nuit. Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit, Pour écarter de lui ces images funèbres, Il s'est fait apporter ces annales célèbres Où les faits de son règne, avec soin amasses, Par de fidèles mains chaque jour sont tracés. On y conserve écrits le service et l'offense, Monumens éternels d'amour et de vengeance. Le roi, que j'ai laissé plus calme dans son lit, D'une oreille attentive écoute ce récit.

AMAN

De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire 1

HYDASPE

Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire, Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus Le choix du sort plaça l'heureux Assuérus.

AMAN

Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée 1

HTDASPE.

Entre tous les devins fameux dans la Chaldée, Il a fait assembler ceux qui savent le mieux

Lire en un songe obscur les volontés des Cieux

Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite, Votre âme, en m'écoutant, paraît tout interdite : L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis ?

AMAN

Peux-tu le demander, dans la place où je suisl

Haï, craint, envié, souvent plus misérable

due tous les malheureux que mon pouvoir accable !

HYDASPE

Eh ! qui jamais du Ciel eut des regards plus doux 1 Vous voyez l'univers prosterné devant vous.

AMAN

L'univers'? Tous les jours un homme... un vil esclave, D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

HYDASPE

GLuel est cet ennemi'de l'état et du roH

AMAN

Le nom de Mardochée est-il connu de toi %

HYDASPE

Glui 1 Ce chef d'une race abominable, impie ?

AMAN

Oui, lui-même.

HYDASPE

Eh ! Seigneur, d'une si belle vie Un si faible ennemi peut-il troubler la paix 1

AMAN

L'insolent devant moi ne se courba jamais. En vain de la faveur du plus grand des monarques Tout révère à genoux les glorieuses marques. Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés N'osent lever leurs fronts à la terre attachés, Lui, fièrement assis, et la tête immobile, Traite tous ces honneurs d'impiété servile, Présente à mes regards un front séditieux, Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux.

288 ESTHEE,

Du palais cependant il assiège la porte : A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit, Et mon esprit troublé le voit encore la nuit Ce matin, j'ai voulu devancer la lumière : Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Revêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil Conservait sous la cendre encor le même orgueil. D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace % Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parler pour luiî Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui 1

HYDASPE

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire Découvrit de Tharès le complot sanguinaire. Le roi promit alors de le récompenser ; Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.

AMAN

Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice. J'ai su de mon destin corriger l'injustice. Dans les mains des Persans, jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté ; Mes richesses des rois égalent l'opulence. Environné d'enfans, soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal. Cependant (des mortels aveuglement fatal!) De cet amas d'honneurs la douceur passagère Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ; Mais Mardochée, assis aux portes du palais, Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits ; Et toute ma grandeur me devient insipide.

Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

HYDASPE

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautours.

AMAN

Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance, C'est lui qui, devant moi, refusant de ployer, Les a livrés au bras qui les va foudroyer. C'était trop peu pour moi d'une telle victime: La vengeance trop faible attire un second crime. Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater. Il faut des châtimens dont l'univers frémisse; Qu'on tremble, en comparant l'offense et le supplice; due les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs, il fut une insolente race ; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face ; Un seul osa d'Aman attirer le courroux ; Aussitôt de la terre ils disparurent tous.

HYDASPE

Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite Dont la voix à les perdre en secret vous excite %

AMAN

Je sais que, descendu de ce sang malheureux,

Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;

Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ;

Gtue, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage;

Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé.

Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,

290 ESTEER,

Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,

Des intérêts du sang est faiblement touchée.

Mardochée est coupable, et que faut-il de plus'*

Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;

J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie;

J'intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie.

Je les peignis puissans, riches, séditieux;

Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.

Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire,

Et d'un culte profane infecte votre empire'?

Etrangers dans la Perse, à nos lois opposés.

Du reste des humains ils semblent divisés ;

N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,

Et détestés partout, détestent tous les hommes.

Prévenez, punissez leurs insolens efforts ;

De leur dépouille, enfin, grossissez vos trésors.

Je dis, et l'on me crut. Le roi, dès l'heure même,

Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême :

" Assure, me dit-il, le repos de ton roi ;

" Va, perds ces malheureux ; leur dépouille est à toi."

Toute la nation fut ainsi condamnée,

Du carnage avec lui je réglai la journée.

Mais de ce traître, enfin, le trépas différé

Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré.

Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie 1

HYDASPE

Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer 1 Dites au roi, Seigneur, de vous l'abandonner.

AMAN

Je viens pour épier le moment favorable.

Tu connais, comme moi, ce prince inexorable : Tu sais combien terrible en ses soudains transports, De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile. Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.

HYDASPE

due tardez-vous 1 Allez, et faites promptement Elever de sa mort le honteux instrument.

AMAN

J'entends du bruit, je sors. Toi, si le roi m'appelle...

HYDASPE

Il suffit.

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