ANDROMAQUE, TRAGÉDIE
Trouverai-je partout un ri val que j'abhorre % Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé % Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé. Mais que vois-je 1 A mes yeux Hermione l'embrasse ! Elle vient l'arracher au coup qui le menace ! Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi. duels démons, quels serpens traîne-t-elle après soi 7 Eh bien ! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes 1 Pour qui sont ces serpens qui situent sur vos têtes 1 A qui destinez- vous l'appareil qui vous suitl Venez- vous m'enlever dans l'éternelle nuit ? Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne. Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione ; L'ingrate, mieux que vous, saura me déchirer Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
PYLADE
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse ) Ménageons les momens que ce transport nous laisse. Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissans, S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.
PIN D'ANDROMAaUE.
IPHIGENIE,
Il n'y a rien de plus célèbre dans les poètes^que le sacrifice d'Iphigénie ; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon, Sophocle dans Electre, et après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et qu'elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce au commencement de son premier livre : l
Aulide quo pacto Triviaï virginis aram Iphianassaï turparunt sanguine fœde Ductores Danaûm, etc.
Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon, son mari, qui Vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie, sa fille, qu'il a autrefois immolée.
D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse, l'avait enlevée et portée dsaasja Tauride, au moment qu'on Fallait sacrifier ; et que la déesse avait fait trouver en sa place, ou une biche, ou une autre victime de cette nature. t Euripide a suivi cette fable, et Ovide l'a mise au nombre des métamorphoses. **
Il y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigcnie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stesichorus, l'un des plus fa* meux et des plus anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il était bien vrai qu'une princesse de ce nom avait été sacrifice, mais que cette Iphigénie était une fille qu'Hélène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avait osé avouer pour sa fille, parce qu'elle n'osait déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias * rapporte et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce sentiment ; et il ajoute que c'était la créance commune de tout le pays d'Argos.
Homère enfin, le père des poètes, a si peu prétendu qu'Iphigénie, fille d'Agamemnon, eût été ou sacrifiée en Aulide, ou transportée dans la Scythie, que dans le neuvième livre de V Iliade, c'est-à-dire près de dix ans
* Gorinth., p 125.
depuis l'arrivée des Grecs devant Troie, Agamem- Ron fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée à Mycène, dans sa maison.
J'ai rapporté tous ces avis si difîerens, et surtout le passage de Pausanias, parce que c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Eriphile, sans lequel je n'aurais jamais osé entreprendre cette tragédie. GLuelle apparence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie % Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous 1
Je puis dire donc que j'ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie, que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui, tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout-à-fait indigne de compassion. Ainsi le dénoûment de la pièce est tiré du fond même de la pièce ; et il ne faut que l'avoir vu représenter, pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans lç cours de la tragédie, et
en la sauvant par une autre voie que par un miracle, qu'il n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne le saurait jamais croire.
Le voyage d'Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maître, et d'où il enlève Eriphile avant que de venir en Aulide, n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide, poète très-connu parmi les anciens, et dont Virgile* et duintiîien font une mention honorable, parlait de ce vovage de Lesbos. Il disait dans un de ses poèmes, au rapport de Parthenius, qu'Achille avait fait la conquête de cette île avant que de joindre l'armée des Grecs, et qu'il y avait même trouvé une princesse qui s'était éprise d'amour pour lui.
Voilà les principales choses en quoi je me suis un peu éloigne de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie ; et je l'avoue d'autant plus volontiers, que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur le théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide,
• Eglog. 10. Instit 1. 10.
que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. Mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poètes, Euripide était extrêmement tragique, TpayiKwraroç, c'est-à-dire qu'il savait merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.
Je m'étonne, après cela, que les modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poète dans le jugement qu'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point ici de Y Alceste ; mais, en vérité, j'ai trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces messieurs. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condamné. J'ai choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections, car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que l'on y puisse répliquer.
Il y a dans Y Alceste d'Euripide une scène merveilleuse, où Alceste, qui se meurt, et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari les derniers adieux. Admète,
tout en larmes, la prie de reprendre ses forces et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a l'image de la mort devant les yeux, lui parle ainsi :
Je vois déjà la rame et la barque fatale, J'entends le vieux Nocher sur la rive infernale. Impatient, il crie : " On t'attend ici-bas, " Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas."
J'aurais souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original; mais au moins en voilà le sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus. Il leur est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Euripide, où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin, à côté de ces vers, un AL, qui signifie que c'est Alceste qui parle ; et à côté des vers suivans, un Ad., qui signifie que c'est Admète qui répond. Là-dessus, il leur est venu dans l'esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans la bouche d' Admète les paroles qu' Alceste dit à Admète, et celles qu'elle se fait dire par Caron. Ainsi ils supposent qu' Admète, quoiqu'il soit en parfaite santé, pense voir déjà Caron qui le vient prendre ; et, au lieu que, dans ce passage d'Euripide, Caron, impatient, presse Alceste de le venir trouver; selon ces messieurs, c'est Admète, effrayé, qui est l'impatient et qui presse
Alceste d'expirer de peur que Caron ne le prenne. " Il l'exhorte, ce sont leurs termes, à avoir courage, à " ne pas faire une lâcheté et à mourir de bonne grâce ; " il interrompt les adieux d'Alceste pour lui dire de se " dépêcher de mourir." Peu s'en faut, à les entendre, qu'ils ne la fasse mourir lui-même. Ce sentiment leur a paru/orô vilain. Et ils ont raison. Il n'y a personne qui n'en fût très-scandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer à Euripide 1 En vérité, quand toutes les autres éditions, où cet Al. n'a point été oublié, ne donneraient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompés, la suite de ces quatre vers, et tous les discours qu' Admète tient dans la même scène, étaient plus que suflisans pour les empêcher de tomber dans une erreur si déraisonnable. Car Admète, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie : " due " toutes les morts ensemole lui seraient moins cruelles " que de la voir dans l'état où il la voit. Il la conjure " de l'entraîner avec elle. Il ne peut plus vivre si elle " meurt. Il vit en elle. Il ne respire que pour elle."
Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux surannés d' Admète et d'Alceste ; que l'un est un vieux mari, et l'autre une princesse déjà sur Vâge. Euripide a pris soin de leur répondre en un seul vers, pu il fait dire par le chœur quJ Alceste, toute jeune et 15*
dans la première fleur de son âge, expire pour son jeune époux.
Ils reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands enfans à marier. Comment n'bnt-ils point lu le contraire en cent endroits, et surtout dans ce beau récit où l'on dépeint Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfans, qui la tirent, en pleurant, par la robe, et qu'elle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser 1
Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de celles-ci. Mais je crois qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritait au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avaient envie de le condamner. Ils devaient se souvenir de ces sages paroles de Gtuintilien^ " Il faut être extrêmement cir- " conspect et très-retenu à prononcer sur les ouvrages " de ces grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, " comme à plusieurs, de condamner ce que nous n'entendons pas. Et, s'il faut tomber dans quelque excès, " encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans "leurs écrits, qu'en y blâmant beaucoup de choses." Modeste tamen et ci?'cumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est} ne, quad plerisque accidit, damnent
quœ non intelligunt. Ac, si necesse est in alteram errare partcm, omnia, eorum legentïbus placere, quàm multa displicere, maluerim.
PERSONNAGES
AGAMEMNON
ACHILLE
ULYSSE
CLYTEMNESTRE, femme d'Agamemnon.
IPHIGENIE, fille d'Agamemnon.
ERIPHILE, fille d'Hélène et de Thésée.
EURYBATE, ) J
ARCAS \ domesti(llies d'Agamemnon.
iEGINE, femme de la suite de Clytemnestre.
DORIS, confidente d'Eriphile.
Gardes.
(La scène est en Aulide, dans la tente d'Agamemnon.)
IPHIGENIE