‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 62 sur 132 · AGAMEMNON, ARCAS · texte numérisé non relu

AGAMEMNON, ARCAS

AGAMEMNON

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

ARCAS

C'est vous-même, Seigneur ! duel important besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin 1 A peine un faible jour vous éclaire et me guide, Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. Avez- vous dans les airs entendu quelque bruit î Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuif? Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.

AGAMEMNON

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Libre du juug superbe où je suis attaché,

Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché !

ARCAS

Et depuis quand, Seigneur, tenez-vous ce langage Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage Les dieux, à vos désirs toujours si compiaisans, Vous font-ils méconnaître et haïr leurs présens % Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée, Vous possédez des Grecs la plus riche contrée. Du sang de Jupiter issu de tous côtés, L'hymen vous lie encore aux dieux dont vous sortez. Le jeune Achille, enfin, vanté par tant d'oracles, Achille, à qui le Ciel promet tant de miracles, Recherche votre fille, et d'un hymen si beau, Veut, dans Troie embrasée, allumer le flambeau. Quelle gloire, Seigneur, quels triomphes égalent Les spectacles pompeux que ces bords vous étalent % Tous ces mille vaisseaux, qui, chargés de vingt rois, N'attendent que les vents pour partir sous vos lois? Ce long calme, il est vrai, retarde vos conquêtes. Ces vents, depuis trois mois, enchaînés sur nos têtes, D'Ilion trop long-temps vous ferment le chemin. Mais, parmi tant d'honneurs, vous êtes homme, enfin. Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change. Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. Bientôt... Mais quels malheurs, dans ce billet tracés, Vous arrachent, Seigneur, les pleurs que vous versez? Votre Oreste, au berceau, va-t-il finir sa vie ? Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie 1 Glu'est-ce qu'on vous écrit % Daignez m'en avertir.

AGAMEMNON

Non, tu ne mourras point, je n'y puis consentir !

ÀRCAS.

Seigneur*...

AGAMEMNON

Tu vois mon trouble, apprends ce qui le cause, Et juge, s'il est temps, ami, que je repose. Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés, Nos vaisseaux, par les vents, semblaient être appelés. Nous partions. Et déjà, par mille cris de joie, Nous menacions, de loin, les rivages de Troie. Un prodige étonnant fit taire ce transport. Le vent, qui nous flattait, nous laissa dans le port. Il fallut s'arrêter, et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.

Ce miracle inoui me fit tourner les yeux Vers la divinité qu'on adore en ces lieux. Suivi de Ménélas, de Nestor et d'Ulysse, J'offris sur ses autels un secret sacrifice. Quelle fut sa réponse ! Et quel devins-je,- Arcas, Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas ? " Vous armez contre Troie Une puissance vaine, " Si, dans un sacrifice auguste et solennel,

" Une fille du sang d'Hélène, " De Diane, en ces lieux, n'ensanglante l'autel. " Pour obtenir les vents, que le Ciel vous dénie,-

" Sacrifiez Iphigénie."

ARCAS

Votre fille

AGAMEMNON

Surpris, comme tu peux penser, Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage

due par mille sanglots qui se firent passage.

Je condamnai les dieux ; et, sans plus rien ouïr,

Fis vœu, sur leurs autels, de leur désobéir.

Ctue n'en eroyais-je, alors, ma tendresse alarmée!

Je voulais, sur-le-champ, congédier l'armée.

Ulysse, en apparence approuvant mes discours,

De ce premier torrent laissa passer le cours.

Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie.

Il me représenta l'honneur et la patrie,

Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis,

Et l'empire d'Asie à la Grèce promis :

De quel front, immolant tout l'état à ma fille,

Roi sans gloire, j'irais vieillir dans ma famille.

Moi-même, je l'avoue avec quelque pudeur,

Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur

Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce

Chatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.

Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits,

Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis,

Vengeant de leurs autels le sanglant privilège,

Me venaient reprocher ma pitié sacrilège';

Et, présentant la foudre à mon esprit confus,

Le bras déjà levé, menaçaient mes refus.

Je me rendis, Arcas, et, vaincu par Ulysse,

De ma fille, en pleurant, j'ordonnai le supplice.

Mais des bras d'une mère il fallait l'arracher.

duel funeste artifice il me fallut chercher!

D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage

J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage,

Que ce guerrier, pressé de partir avec nous,

Voulait revoir ma fille, et partir son époux.

ARCAS

Et ne craignez-vous point l'impatient Achille 1 Avez- vous prétendu que, muet et tranquille, Ce héros, qu'armera l'amour et la raison, Vous laisse, pour ce meurtre, abuser de son noml Y erra-t-il à ses yeux son amante immolée ï

AGAMEMNON

Achille était absent, et son père, Pelée, D'un voisin ennemi redoutant les efforts, L'avait, tu t'en souviens, rappelé de ces bords ; Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence, Aurait dû plus long-temps prolonger son absence. Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent î Achille va combattre, et triomphe en courant ; Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, Hier av^ec la nuit arriva dans l'armée. Mais des nœuds plus puissans me retiennent le bras.. Ma fille, qui s'approche et court à son trépas, GLui, loin de soupçonner un arrêt si sévère, Peut-être s'applaudit des bontés de son père ; Ma fille.... Ce nom seul, dont les droits sont si saints, Sa jeunesse, mon sang, n'est pas ce que je plains. Je plains mille vertus, une amour mutuelle, Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, Un respect qu'en son cœur rien ne peut balancer, Et que j'avais promis de mieux récompenser. Non, je ne croirai point, ô Ciel, que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice ! Tes oracles, sans doute, ont voulu m'éprouver ; Et tu me punirais si j'osais l'achever. Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence ;

182 ' IPHIGEXIE,

Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence. La reine, qui dans Sparte avait connu ta foi, T'a placé dans le rang que tu tiens près de moi. Prends cette lettre. Cours au-devant de la reine; Et suis, sans t'arrêter, le chemin de Mycène. Dès que tu la verras, défends-lui d'avancer; Et rends-lui ce billet que je viens de tracer. Mais ne t'écarte point. Prends un fidèle guide. Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide, Elle est morte. Calchas, qui l'attend en ces lieux, Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux ; Et la religion, contre nous irritée, Par les timides Grecs sera seule écoutée. Ceux mêmes dont ma gloire aigrit l'ambition Réveilleront leur brigue et leur prétention; M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse. Va, dis-je, sauve-la de ma propre faiblesse. Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, Découvrir à ses yeux jnon funeste secret. due, s'il se peut, ma fille, à jamais abusée, Ignore à quel péril je l'avais exposée. D'une mère en fureur épargne-moi les cris; Et que ta voix s'accorde avec ce que j'écris. Pour renvoyer la fille et la mère offensée, Je leur écris qu'Achille a change de pensée ; Et qu'il veut désormais, jusques à son retour, Différer cet hymen que pressait son amour. Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille, On accuse en secret cette jeune Eriphile due, lui-même, captive amena de Lesbos, Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos.

C'est leur en dire assez. Le reste, il le faut taire. Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire. Déjà même l'on entre, et j'entends quelque bruit. C'est Achille. Va, pars. Dieux ! Ulysse le suit.

Page 1