‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 82 sur 132 · ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

ACHILLE, IPHIGÉNIE

ACHILLE

Madame, je me tais, et demeure immobile :

Est-ce à moi que l'on parle, et connaît-on Achille?

Une mère pour vous croit devoir me prier ;

Une reine, à mes pieds, se vient humilier ;

Et, me déshonorant par d'injustes alarmes,

Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes.

GLui doit prendre à vos jours plus d'intérêt que moi?

Ah ! sans doute, on s'en peut reposer sur ma foi !

L'outrage me regarde ; et, quoi qu'on entreprenne,

Je réponds d'une vie où j'attache la mienne.

Mais ma juste douleur va plus loin m'engager

C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger,

Et punir à la fois le cruel stratagème

GLui s'ose de mon nom armer contre vous-même.

IPHIGÉNIE

Ah ! demeurez, Seigneur, et daignez m'écouter.

ACHILLE

Quoi! Madame, un barbare osera m'insulter? Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ; Il sait que, le premier, lui donnant" mon suffrage, Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ; Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux, Pour tout le prix, enfin, d'une illustre victoire GLui le doit enrichir, venger, combler de gloire, Content et glorieux du nom de votre époux,

Je ne lui demandais que l'honneur d'être à vous. Cependant, aujourd'hui, sanguinaire, parjure, C'est peu de violer l'amitié, la nature; C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, Me montrer votre cœur fumant sur un autel ; D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice, Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ; due ma crédule main conduise le couteau ; Glu'au lieu de votre époux, je sois votre bourreau. Et quel était pour vous ce sanglant Iryménée, Si je fusse arrivé plus tard d'une journée ? Gluoi donc ! à leur fureur livrée en ce moment, Vous iriez à l'autel me chercher vainement; Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée, En accusant mon nom qui vous aurait trompée 1 Il faut de ce péril, de cette trahison, Aux yeux de tous les Grecs, lui demander raison. A l'honneur d'un époux vous-même intéressée, Madame, vous devez approuver ma pensée.

Il faut que le cruel, qui m'a pu mépriser, Apprenne de quel nom il osait abuser.

IFHI GÉNIE.

Hélas ! si vous m'aimez, si, pour grâce dernière, Vous daignez d'une amante écouter la prière, C'est maintenant, Seigneur, qu'il faut me le prouver. Car enfin, ce cruel que vous allez braver, Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire, Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.

ACHILLE

Lui ! votre père % Après son horrible dessein, Te ne le connais plus que pour votre assassin.

TRAGEDIE. Ti21

IPHIGÉNIE

C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore : Mais un père que j'aime, un père que j'adore, Ctui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour. Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense; Et loin d'oser ici, par un prompt changement, Approuver la fureur de votre emportement, Loin que, par mes discours, je l'attise moi-même, Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime, Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare % duel père de son sang se plaît à se priver 1 Pourquoi me perdrait-il, s'il pouvait me sauver'? J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se. répandre. Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? Hélas ! de tant d'horreurs son cœur, déjà troublé, Doit-il de votre haine être encore accablé 1

ACHILLE

GLuoi! Madame, parmi tant de sujets de crainte, Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ! Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler'?) Par la main de Calchas, s'en va vous immoler; Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse, Le soin de son repos est le seul qui vous presse I On me ferme la bouche ! On l'excuse! On le plaint! C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint! Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame, 19*

222 IPHIGÉNIB,

Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme 1

IPHIGÉNIE

Ah ! cruel, cet amour, dont vous voulez douter,

Ai-je attendu si tard pour le faire éclater 1

Vous voyez de quel œil, et comme indifférente

J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.

Je n'en ai point pâli, due n'avez-vous pu voir

A quel excès tantôt allait mon désespoir,

Quand, presqu'en arrivant, un récit peu fidèle

M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle I

duel trouble ! Gluel torrent de mots injurieux

Accusait à la fois les hommes et les dieux !

Ah ! que vous auriez vu, sans que je vous le die,

De combien votre amour m'est plus cher que ma vie !

&ui sait même, qui sait si le Ciel irrité

A pu souffrir l'excès de ma félicité 1

Hélas ! il me semblait qu'une flamme si belle

M'élevait au-dessus du sort d'une mortelle !

ACHILLE

Ah ! si je vous suis cher, ma princesse, vivez. SCÈNE VIL

CLYTEMNESTRE, IPHIGENIE, ACHILLE, ^GINE.

CLYTEMNESTRE

Tout est perdu, Seigneur, si vous ne nous sauvez. Agamemnon m'évite, et, craignant mon visage, Il me fait de l'autel refuser le passage. Des gardes, que lui-même a pris soin de placer

Nous ont de toutes parts défendu de passer. Il me fuit. Ma douleur étonne son audace.

ACHILLE

Eh bien ! c'est donc à moi de prendre votre place. Il me verra, Madame, et je vais lui parler.

IPHIGÉNIE

Ah! Madame... Ah! Seigneur, où voulez-vous aller'?

ACHILLE

Et que prétend de moi votre injuste prière % Yous faudra-t-il toujours combattre la première 7

Quel est votre dessein, ma fille 1

IPHIGÉNIE

An nom des dieux, Madame, retenez un amant furieux.

De ce triste entretien détournons les approches. Seigneur, trop d'amertume aigrirait vos reproches. Je sais jusqu'où s'emporte un amant irrité ; Et mon père est jaloux de son autorité. On ne connaît que trop la fierté des Atrides. Laissez parler, Seigneur, des bouches plus timides. Surpris, n'en doutez point, de mon retardement, Lui-même il me viendra chercher dans un moment. Il entendra gémir une mère oppressée ; Et que ne pourra point m'inspirer la pensée De prévenir les pleurs que vous verseriez tous, D'arrêter vos transports, et de vivre pour vous !

ACHILLE

Enfin, vous le voulez. Il faut donc vous complaire. Donnez-lui, l'une et l'autre, un conseil salutaire ; Rappelez sa raison, persuadez-le bien,

Pour vous, pour mon repos, et surtout pour le sien. Je perds trop de mornens en des discours frivoles ; Il faut des. actions, et non pas des paroles.

(à Clytemnestre.') Madame, à vous servir je vais tout disposer; Dans votre appartement allez vous reposer. Votre fille vivra ; je -puis vous le prédire : Croyez, du moins, croyez que, tant que je respire. Les dieux auront en vain ordonné son trépas : Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

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