‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 83 sur 132 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ERIPHILE, DORIS.

DORIS

Ah ! que me dites-vous ? Quelle étrange manie Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie 1 Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Glui le croira, Madame % Et quel cœur si farouche

ÉRIPHILE

Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche.

Jamais de tant de soins mon esprit agité

Ne porta plus .d'envie à sa félicite.

Favorables périls ! Espérance inutile !

N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'Achille ^

J'en ai vu, j'en ai fui les signes trop certains.

Ce héros, si terrible au reste des humains,

Glui ne connaît de pleurs que ceux qu'il fait répandre,

Glui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre,

Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours,

Suça même le sang des lions et des ours,

Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :

Elle l'a vu pleurer et changer de visage.

Et tu la plains, Doris 1 Par combien de malheurs Ne lui voudrais-je point disputer de tels pleurs 1 duand je devrais, comme elle, expirer dans une heure- Mais, que dis-je, expirer ! Ne crois pas qu'elle meure. Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli, Achille aura pour elle impunément pâli 1 Achille à son malheur saura bien mettre obstacle. Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle due pour croître à la fois sa gloire et mon tourment, Et la rendre plus belle aux yeux de son amant. Eh quoi ! ne vois-tu pas tout ce qu'on fait pour elle 1 On supprime des dieux la sentence mortelle ; Et, quoique le bûcher soit déjà préparé, Le nom de la victime est encore ignoré. Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence, Ne reconnais-tu pas un père qui balance ^ Et que fera-t-il donc 1 Gtuel courage endurci Soutiendrait les assauts qu'on lui prépare ici 1 Une mère en fureur, les larmes d'une fille, Les cris, le désespoir de toute mie famille, Le sang à ces objets facile à s'ébranler, Achille, menaçant, tout prêt à l'accabler : Non, te dis-je, les dieux l'ont en vain condamnée ; Je suis, et je serai la seule infortunée. Ah ! si je m'en croyais !

DORIS

Gtuoi 1 que méditez-vous 7

ÉRIPHILE

Je ne sais qui m'arrête et retient mon courroux ; due, par un prompt avis de tout ce qui se passe, Je ne coure des dieux divulguer la menace,

Et publier partout leurs complots criminels Qu'on fait ici contre eux et contre leurs autels.

DORIS

Ah ! quel dessein. Madame !

ÉRIPHTLE.

Ah ! Doris, quelle joie !

due d'encens brûlerait dans les temples de Troie ! Si, troublant tous les Grecs et vengeant ma prison, Je pouvais contre Achille armer Agamemnon ; Si leur haine, de Troie oubliant la querelle, Tournait contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle; Et si, de tout le camp, mes avis dangereux Faisaient à ma patrie un sacrifice heureux !

DORIS

J'entends du bruit. On vient. Clytemnestre s'avance; Remettez-vous, Madame, ou fuyez sa présence.

ÉRIPHTLE.

Rentrons ; et, pour troubler un hymen odieux, Consultons des fureurs qu'autorisent les dieux.

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