‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 94 sur 132 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

IPHIGENIE, ^GINE.

IPHIGÉNIE

Cesse de m'arrêter. Va, retourne à ma mère,

JEgme. Il faut des dieux apaiser la colère.

Pour ce sang malheureux qu'on veut leur dérober,

Regarde quel orage est tout prêt à tomber.

Considère l'état où la reine est réduite.

Vois comme tout le camp s'oppose à notre fuite ;

Avec quelle insolence ils ont de toutes parts

Fait briller à nos yeux la pointe de leurs dards.

Nos gardes repoussés, la reine évanouie...

Ah ! c'est trop l'exposer, souffre que je la fuie !

Et, sans attendre ici ses secours impuissans,

Laisse-moi profiter du trouble de ses sens.

Mon père, même, hélas ! puisqu'il faut te le dire,

Mon père, en me sauvant, ordonne que j'expire.

JEGINE.

Lui, Madame ! GLuoi donc 1 Qu'est-ce qui s'est passé 1

IPHIGÉNIE

Achille, trop ardent, l'a peut-être offensé. Mais le roi, qui le hait, veut que je le haïsse.

244 IPHÏGÊNIE,

Il ordonne à mon cœur cet affreux sacrifice ; Il m'a fait par Arcas expliquer ses souhaits, iEgine ; il me défend de lui parler jamais.

jegine.

Ah, Madame!

IPHIGÉNIE

Ah, sentence ! Ah, rigueur inouie !

Dieux plus doux, vous n'avez demandé que ma vie! Mourons, obéissons... Mais qu'est-ce que je voi ! Dieux ! Achille !

ACHILLE, IPHIGENIE.

ACHILLE

Venez, Madame, suivez-moi.

Ne craignez ni les cris, ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez ; et bientôt, sans attendre mes coups, Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite, De mes Thessaliens vous amènent l'élite. Tout le reste, assemblé près de mon étendard, Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile.

Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille. Quoi ! Madame, est-ce ainsi que vous me secondez % Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez! Vous fiez-vous encore à de si faibles armes 1 Hâtons-nous. Votre père a déjà vu vos larmes.

IPHIGÉNIE

Je le sais bien, Seigneur. Aussi tout mon espoir N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir.

ACHILLE

Vous, mourir ! Ah ! cessez de tenir ce langage Songez- vous quel serment vous et moi nous engage ! Songez- vous, pour trancher d'inutiles discours Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours !

IPHIGÉNIE

Le Ciel n'a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.

Notre amour nous trompait ; et les arrêts du sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux, où vous aspirez tous, Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée. En vain, sourd à Calchas, il l'avait rejetée. Par la bouche des Grecs, contre moi conjurés, Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez. A vos honneurs j'apporte trop d'obstacles. Vous-même, dégagez la foi de vos oracles. Signalez ce héros à la Grèce promis, Tournez votre douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâlit. Déjà Troie en alarmes Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. Allez ; et, dans ces murs, vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troïens. Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille ; 21*

346 IPHIGÉNIE

Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille. J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire. AdieUj prince ; vivez, digne race des dieux.

ACHILLE

Non, je ne reçois point vos funestes adieux.

En vain, par ce discours, votre cruelle adresse

Veut servir votre père, et tromper ma tendresse.

En vain vous prétendez, obstinée à mourir,

Intéresser ma gloire à vous laisser périr.

Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes,

Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes.

Et qui de ma faveur se voudrait honorer,

Si mon hymen prochain ne peut vous assurer 1

Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre.

Venez, Madame ; il faut les en croire, et me suivre.

IPHIGÉNIE

Glui ! Moi! due contre un père osant me révolter,

Je mérite la mort que j'irais éviter!

Où serait le respect et ce devoir suprême...

ACHILLE

Vous suivrez un époux avoué par lui-même.

C'est un titre qu'en vain il prétend me voler.

Ne fait-il des sermens que pour les violer !

Vous-même, que retient un devoir si sévère,

Gluand il vous donne à moi, n'est-il point votre père?

Suivez-vous seulement ses ordres absolus,

Gluand il cesse de l'être, et ne vous connaît plus?

Enfin, c'est trop tarder, ma princesse; et ma crainte...

IPHIGÉNIE

Quoi, Seigneur ! vous iriez jusques à la contrainte '! D'un coupable transport écoutant la chaleur, Vous pourriez ajouter ce comble, à mon malheur 1 Ma gloire vous serait moins chère que ma vie 1 Ah ! Seigneur, épargnez la triste Iphigénie l Asservie à des lois que j'ai dû respecter, C'est déjà trop pour moi que de vous écouter. Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ; Ou, par mes propres mains immolée à ma gloire, Je saurai m'affranchir dans ces extrémités, Du secours dangereux que vous me présentez.

ACHILLE

Eh bien ! n'en parlons plus. Obéissez, cruelle, Et cherchez une mort qui vous semble si belle. Portez à votre père un cœur où j'entrevoi Moins de respect pour lui que de haine pour moi. Une juste fureur s'empare de mon âme.

Vous allez à l'autel, et moi j'y cours, Madame. Si de sang et de mort le Ciel est affamé, Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé ; A mon aveugle amour tout sera légitime : Le prêtre deviendra la première victime Le bûcher, par mes mains détruit et renversé, Dans le sang des bourreaux nagera dispersé. Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême, Votre père, frappé, tombe et périt lui-même, Alors, de vos respects voyant les tristes fruits, Reconnaissez les coups que vous aurez conduits.

248 IPHIGÉNIE

IPHTGÊNIE.

Ah, Seigneur ! Ah, cruel !... Mais il fuit, il m'échappe. O toi, qui veux ma mort, me voilà seule, frappe ! Termine, juste Ciel, ma vie et mon effroi, Et lance ici des traits qui n'accablent que moi !

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