‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 95 sur 132 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CLYTEMNESTRE, IPHIGENIE, ^GINE, EURYBATE, Gardes.

CLYTEMNESTRE

Oui, je la défendrai contre toute l'armée. Lâches, vous trahissez votre reine opprimée !

EURYBATE.

Non, Madame ; il suffit que vous nous commandiez,

Vous nous verrez combattre, et mourir à vos pieds.

Mais de nos faibles mains que pouvez-vous attendre?

Contre tant d'ennemis qui vous pourra défendre %

Ce n'est plus un vain peuple en désordre assemblé ;

C'est d'un zèle fatal tout le camp aveuglé.

Plus de pitié. Calchas seul règne, seul commande.

La pieté sévère exige son offrande.

Le roi de son pouvoir se voit déposséder,

Et lui-même au torrent nous contraint de céder.

Achille, à qui tout cède, Achille, à cet orage,

Voudrait lui-même en vain opposer son courage.

Que fera-t-il, Madame ? Et qui peut dissiper

Tous les flots d'ennemis prêts à l'envelopper'?

CLYTEMNESTRE

Qu'ils viennent donc sur moi prouver leur zèle impie,

Et m'arrachent ce peu qui me reste de vie !

La mort seule, la mort pourra rompre les noeuds

Dont mes bras nous vont joindre et lier toutes deux :

Mon corps sera plutôt séparé de mon âme,

due je souffre jamais... Ah ! ma fille !

Ah ! Madame, Sous quel astre cruel avez- vous mis au jour Le malheureux objet d'une si tendre amour 1 Mais que pouvez-vous faire en l'état où nous sommes*? Vous avez à combattre et les dieux et les hommes. Contre un peuple en fureur vous exposerez- vous 1 N'allez point, dans un camp, rebelle à votre époux, Seule à me retenir vainement obstinée, Par des soldats peut-être indignement traînée, Présenter, pour tout fruit d'un déplorable effort, Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort. Allez ; laissez aux Grecs achever leur ouvrage, Et quittez pour jamais un malheureux rivage. Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux, La flamme de trop près viendrait frapper vos yeux. Surtout, si vous m'aimez, par cette amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père.

CLYTEMNESTRE

Lui ! par qui votre cœur à Calchas présenté...

IPHIGÉNIE

Pour me rendre à vos pleurs que n'a-t-il point tenté ?

CLYTEMNESTRE

Par quelle trahison le cruel m'a déçue !

IPHIGÉNIE

Il me cédait aux dieux dont il m'avait reçue.

250 IPHIGÉNIE

Ma mort n'emporte pas tout le fruit de vos feux ; De l'amour qui vous joint vous avez d'autres nœuds Vos yeux me reverront dans Oreste, mon frère. Puisse-t-il être, hélas ! moins funeste à sa mère. D'un peuple impatient vous entendez la voix. Daignez m'ouvrir vos bras pour la dernière fois, Madame; et, rappelant votre vertu sublime... Eurybate, à l'autel conduisez la victime.

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