‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 99 sur 132 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ULYSSE, CLYTEMNESTRE, ARCAS, jEGINE,

Gardes.

ULYSSE

Non, votre fille vit, et les dieux sont contens. Rassurez-vous. Le Ciel a voulu vous la rendre.

CLYTEMNESTRE

Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre l

ULYSSE

Oui, c'est moi, qui, long-temps contre elle et contre vous, Ai cru devoir, Madame, affermir votre époux;

Moi qui, jaloux tantôt de l'honneur de nos armes, Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes ; Et qui viens, puisqu'enfin le Ciel est apaisé, Réparer tout l'ennui que je vous ai causé.

CLYTEMNESTRE

Ma fille ! Ah, prince ! O Ciel ! Je demeure éperdue. duel miracle, Seigneur, quel dieu me l'a rendue 7

ULYSSE

Yous m'en voyez moi-même, en cet heureux moment, Saisi d'horreur, de joie, et de ravissement. Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce. Déjà de tout le camp la discorde maîtresse Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal, Et donne du combat le funeste signal.

De ce spectacle affreux votre fille, alarmée, Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée; Mais quoique seul pour elle, Achille furieux Epouvantait l'armée, et partageait les dieux. Déjà de traits en l'air s'élevait un nuage; Déjà coulait le sang, prémices du carnage. Entre les deux partis Calchas s'est avancé, L'œil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé, Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute : "Vous, Achille, a-t-ildit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute: " Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix 11 M'explique son oracle, et m'instruit de son choix. "Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie cc Sur ce bord, immolée, y doit laisser sa vie. " Thésée, avec Hélène uni secrètement, "Fit succéder l'hymen à son enlèvement.

" Une fille en sortit, que sa mère a celée ;

" Du nom d'Iphigênie elle fut appelée.

" Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours;

" D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.

" Sous un nom emprunté, sa noire destinée

" Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.

" Elle me voit, m'entend ; elle est devant vos yeux ;

"Et c'est elle, en un mot', que demandent les dieux."

Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile

L'écoute avec frayeur, et regarde- Eriphile.

Elle était à l'autel ; et peut-être en son cœur

Du fatal sacrifice accusait la lenteur.

Elle-même, tantôt, d'une course subite,

Etait venue aux Grecs annoncer votre fuite.

On admire en secret sa naissance et son sort.

Mais, puisque Troie enfin est le prix de sa mort,

L'armée, à haute voix, se déclare contre elle,

Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.

Déjà, pour la saisir, Calchas lève le bras.

"Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas.

" Le sang de ces héros, dont tu me fais descendre,

" Sans tes profanes mains saura ftien se répandre."

Furieuse, elle vole, et, sur l'autel prochain,

Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.

A peine son sang coule et fait rougir la terre,

Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ;

Les vents agitent l'air d'heureux frémàssemens,

Et la mer leur répond par ses mugissemens.

La rive au loin gémit, blanchissante d'écume ;

La flamme du bûcher d'elle-même s'allume;

Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous

Jette une sainte horreur, qui nous rassure tous.

Le soldat, étonné, dit que dans une nue Jusque sur le biicher Diane est descendue; Et croit que, s'élevant au travers de ses feux, Elle portait au Ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie Dans ce commun bonheur pleure son ennemie. Des mains d'Agamemnon venez la recevoir. Venez : Achille et lui, brûlant de vous revoir, Madame, et désormais tous deux d'intelligence, Sont prêts à confirmer leur auguste alliance.

CLYTEMXESTRE.

Par quel prix, quel encens, ô Ciel ! puis-je jamais Récompenser Achille, et payer tes bienfaits î

ESTHER

\.a célèbre maison de Saint-Cyr ayant été principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du royaume, on n'y a rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les difTérens états où il lui plaira de les appeler. Mais en leur montrant les choses essentielles et nécessaires, on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir l'esprit et à. leur former le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens, qui, sans les détourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les divertissant. On leur met, pour ainsi dire, à profit leurs heures de récréation. On leur fait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses qu'on leur a composées exprès, ou qu'elles-mêmes composent surle-champ. On les fait parler sur les histoires qu'on

leur a lues, ou sur les importantes vérités qu'on leur a enseignées. On leur fait réciter par cœur et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes ; et cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations qu'elles pourraient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu.

Mais la plupart des plus excellens vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets. Elles me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et même de me demander si je ne pourrais pas faire, sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème, où le chant fût mêlé avec le récit ; le tout lié par une action qui rendît la chose plus vive et moins capable d'ennuyer.

Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'à-

bord, cette histoire ieur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu, et de détachement du monde, au milieu du monde même. Et je crus, de mon côté, que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet ; d'autant plus qu'il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecriture-Sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées.

J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec Faction, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.

A dire vrai, je ne pensais guère que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de l'Ecriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper, et d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et tant de piété, qu'il n'a pas été possible

qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur maison : de sorte qu'un divertissement d'enfans est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour ; le roi luimême, qui en avait été touché, n'ayant pu refuser atout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir, par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu'à tous les spectacles profanes.

Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hérodote, pour mieux peindre Assuérus. Car j'ai suivi le sentiment de plusieurs sa vans interprètes de l'Ecriture, qui tiennent que ce roi est le même que le fameux Darius, fils d'Hystaspe, dont parle cet historien. En effet, ils en rapportent quantité de preuves, dont quelques-unes me paraissent des démonstrations. Mais je n'ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote sur sa parole, lorsqu'il dit que les Perses n'élevaient ni temples, ni autels, ni statues à leurs dieux, et qu'ils ne se servaient point de libations dans leurs sacrifices. Son témoignage est expressément détruit par l'Ecriture, aussi bien que par Xénophon, beaucoup mieux instruit que lui des mœurs et des affaires de la Perse, et enfin par Q,uinte-Curce.

On peut dire que l'unité de lieu est observée dans

cette pièce, en ce que toute l'action se passe dans le palais d'Assuérus. Cependant, comme on voulait rendre ce divertissement plus agréable à des enfans, en jetant quelque variété dans les décorations, cela a été cause que je n'ai pas gardé cette unité avec la même rigueur que j'ai fait autrefois dans mes tragédies.

Je crois qu'il est bon d'avertir ici que, bien qu'il y ait dans Esther des personnages d'hommes, ces personnages n'ont pas laissé d'être représentés pas des filles, avec toute la bienséance de leur sexe. La chose leur a été d'autant plus aisée, qu'anciennement les habits des Persans et des Juifs étaient de longues robes qui tombaient jusqu'à terre.

Je ne puis me résoudre à finir cette préface, sans rendre à celui qui a fait la musique la justice qui lui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus grands agrémens de la pièce. Tous les connaisseurs demeurent d'accord que depuis longtemps on n'a point entendu d'airs plus touchans ni plus convenables aux paroles. Quelques personnes ont trouvé la musique du dernier chœur un peu longue, quoique très-belle. Mais qu'aurait-on dit de ces jeunes Israélites qui avaient fait tant de vœux à Dieu, pour être délivrées de l'horrible péril où elles étaient, si ce péril étant passé, elles lui en avaient rendu de médiocres actions de grâces'? Elles auraient directement

péché contre la louable coutume de leur nation, où l'on ne recevait de Dieu aucun bienfait signalé qu'on ne l'en remerciât sur-le-champ par de fort longs cantiques; témoins ceux de Marie, sœur de Moïse, de Débora et de Judith, et tant d'autres dont l'Ecriture est pleine. On dit même que les Juifs, encore aujourd'hui, célèbrent par, de grandes actions de grâces le jour où leurs ancêtres furent délivrés par Esther de la cruauté d'Aman.

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