BOB
Quiconque dans son vol ose imiter Pindare, Sur des ailes de cire, ambitieux Icare, Va chercher follement sa perte dans les airs ; Bientôt , précipité de la voûte céleste ,
Son audace fimeste N enrichit d'un vain nom que Fabyme des mers.
Tel quW fleuve à grand bruit tombant d'un roc sauvage , Fier et nourri des eaux, tribut dW long orage. Croit, s*éléve, franchit ses bords accoutumés; Tel Pindare , échappant d'une source profionde,
Bouillonne , écume , gronde , Boule, immense, à nos yeux éperdus et charmés.
Tous les lauriers du Pinde ornent son front lyrique; Soit que , dans la fureur d'un chant dithyrambique , Il se laisse emporter à des nombres sans lois. Ou qu'il mêle au torrent d'une libre harmonie,
Ces trésors du génie , Ces mots audacieux qu'il prodigue avec choix;
IMITATIONS. 36i
Soit qu*il chante les dieux et leur vaillante raoet Ces rois qui du Centaure étouflEèrent Taudace , Et la Chimère en feu vomissant le trépas , Ou que son vers consacre un immortel m>phée
Au mortel dont F Alphée Vit le ceste ou le char vainqueur dans ses combats;
Soit qu'il pleure un héros que la parque jalouse , Hélas ! vient de ravir à la plus tendre épouse; Qu'il le venge en ses vers d'un trépas odieux ; Que sa muse l'enlève aux bords de l'onde noire,
Et, tout brillant de gloire, Le place dans l'Olympe au sein même des dieux.
Tel le cygne d'Isméne , ouvrant ses vastes ailes , Que soutiennent des vents les haleines fidèles, Plane avec majesté dans le ciel le plus pur; Et moi , timide abeille errante dans la plaine ,
Je ravis , non sans peine , Un peu de miel aux fleurs qui parfument Tibur.
Jules, c'est donc à toi de célébrer la gloire Du héros qu'en nos murs ramène la victoire; Attache le Sicambre à son rapide char:
Que la feuille sacrée , ondoyant sur sa tète ,
Doux prix de sa conquête, A ses justes désirs promette le nectar!
Auguste est le plus cher de tous les dons célestes;
Auguste a seul banni les désordres fimestes ;
Il défend , il prot^e, il embellit nos jours.
Choisi p«r les destins, jamais un plus grand homme
Ne peut veiller sur Rome, Même si Tftge d'or renouveloit son cours.
Triomphe I m'ëcrierai-je à son heureux passage; Triomphe I redira le Tibre et son rivage. Les vœux, les fleurs , Tencens, par-tout seront ofierts; Et de loin , secondant avec ma fbible lyre
Ton sublime délire.
Je mêlerai ma voix à tes doctes concerts.
Immole en ce grand jom* dix taureaux , dix génisses ! Je sévre un de leurs fils; et pour les dieux propices, Loin de sa mère, il crott , il pait en bondissant: Son front menace en vain ; et son arme innocente
De Phœbé renaissante A peine imite encor le timide croissant.
Divitias alius fiilvo sibi conçerat auro.
TIBULL.
Ah ! qa'mi autre se plaise à grossir un trésor ! Qu'il n ait de dieu, d'ami , d'amante que son or, L^insensë qui , jaloux d'une vaine richesse, Inquiet, soupçonneux , veille et tremble sans cesse f Un pénible bonheur flatte peu mes désirs : Ma douce pauvreté me fait dlieureux loisirs ; Content sous mes foyers de voir la flamme agile Égayer vers le soir mes pénates d'argile, Pomone ne sait point éluder mon espoir. Ni ma vigne tromper Tattente du pressoir. Le sauvage arbrisseau qu'entame un fer utile , Ici , doit à mes soins sa blessure fertile ; LÀ, dans mes prés qu'altère un soleil dévorant. Le docile ruisseau me suit en murmurant. Mon verger s'embeliit sous les mains de son mattre : Qu'il m'est doux de cueillir un fruit que j'ai vu naître ! Je ne dédaigne point de tracer des siUons ; J'aime à voir mes troupeaux errer dans les vallons. Je ramène au bercail la génisse indolente. Et l'agneau qui s'égare à sa mère hélante.
O dieux amis des champs , dieux paisibles et doux , Pan , Vertumne , Paies , je vous honore tous ! Veille sur mes jardins , toi dont la faux puissante Donne aux brigands de Tair une utile épouvante ! Que mes épis dorés, prémices des guérets, Couronnent tes cheveux, bienfidsante Cérès ! Dieux ! jadis protecteurs d'un superbe héritage, De ses débris , hélas ! recevez l'humble hommage ! J'ofErois une génisse en des temps plus heureux; A présent un agneau suffit avec mes vœux ; Qu'il tombe à vos autels ! qu'autour de lui rangée La rustique jeunesse, en deux chœurs partagée , S'écrie : Accordez-nous les vins et les moissons ! Dieux! ne rejetez point ces autels de gazons! Cette ai^e est encor la même où nos ancêtres Présentoient un lait pur à vos autels champêtres. Loin , loin de mes brebis , ravisseurs ténébreux ! Loups cruels , insultez un bercail plus nombreux !
Je ne regrette point les trésors de mes pères, Ni leurs palais ravis par des mains étrangères. Que me faut-il? ces champs, un lit, et du repos; Un lit d'où l'amour seul écarte les pavots. Ah! dans l'horreur des nuits que l'aquilon tourmente , Quel charme de presser le doux sein d'une amante ! Qu'une pluie orageuse et l'air tumultueux Font bien goûter la paix d'un lit voluptueux ! Que tel soit mon bonheur, dieux! et que la fortune
Soit toute à ces mortels qui fatiguent Neptune ; Qu'ils cherchent des climats et des biens étrangers ! En est-il d*aussi doux que mes champs , mes vergers ? Mon univers est là; là je borne ma course ; Là, rêvant sous un arbre au doux bruit d'une source, J*évite du midi les brûlantes chaleurs : Mon absence à l'amour n a point coûté de pleurs.
Ah ! que les diamants, ah! que tout Tor périsse, S'il faut pour les ravir qu'une beauté gémisse I
C'est à toi , Messala , né pour les grands exploits , De combattre , de vaincre , et d'enchaîner les rois ; Cest à moi de subir une amoureuse chaîne, Et d'assiéger long*temps une porte inhumaine. . Délie , ah ! qu'on insulte à mon oisiveté. Que m'importe la gloire où n'est point ta beauté? Sois de mes humbles champs la nymphe tutélaire ; De mes jeunes brebis daigne être la bergère; Viens sous un antre frais reposer dans mes bras : Et puissé-je y dormir vainqueur de tes appas !
Que sert un lit de pourpre où veillent les alarmes ? Il le cède à la mousse où sommeillent tes charmes. L or, le duvet , les eaux, les chants harmonieux , Rien ne peut assoupir un œil ambitieux. £h ! quelle ame d'airain, quel aveugle courage , Pouvant te posséder, s*arme et vole au carnage ?
Qu il enchatne l'Asie à ses fiers étendards ; Qu'il aille de la terre éblouir les regards ; Qu'avec toi^ que pour toi je vive, 6 mon amantel Et te presse en mourant de ma main défaillante ! Sur le bûcher funèbre, hélas 1 mis à tes yeux, Tu pleureras Tibulle en accusant les dieux ; Tu pleureras : cent fois tes lèvres adorables Mouilleront de baisers ces restes déplorables ! Nul amant, nulle amante, en voyant tes douleurs , En voyant mon bûcher, ne retiendra ses pleurs; Ils s'en retourneront l'œil humide de larmes.
Mais que ton désespoir n'offense point tes charmes l
Mon ombre en gémiroit : que dis-je? ah ! mes beaux jours
Bravent encor la parque , et sont tout aux amours.
Mais l'âge à pas muets se glisse, 6 ma Délie !
La jeunesse s envole : une aimable folie
Sied mal aux fronts glacés qu'outragent les hivers.
C'est au printemps qu'Amour cueille ses myrtes verts.
Chère amante , suis-moi dans sa douce mêlée ; C'est là que ma valeur cent fois fut signalée. Bon soldat, chef heureux, là je suis un héros, Et le nom de Tibulle est connu dans Paphos. Trompette , éveille au loin les amants de la gloire ! Que Mars dispense ailleurs les prix de la victoire ! Riche de mon amante, heureux, libre de soin , Ma fortune se rit de For et du besoin.
ËLÉGIË.
Ââde menun TÎnoqne novos compesce dolores.
TIBULL.
Verse , verse , 6 Bacchus 1 ta liqueur favorable ; Assoupis les chagrins d W amant misérable ; Défends aux importuns de troubler mon repos , Si Famour qui gémit goûte encor les pavots.
Ma Délie est soumise aux ordres d^un barbare : Une porte d'airain lenferme et nous sépare. O porte inexorable à mes vœux les plus doux , Que Forage et les vents , que la foudre en courroux Te brise I... Ah! plutôt cède à mon impatience; Ouvre-toi sans trahir un timide silence. Si quelque injure échappe au dépit d^un amant , Pardonne 1 il expiera ce fol égarement. Hélas ! rappelle-toi de plus douces ofifrandes, Combien pour t'embellir j'ai tressé de guirlandes !
Toi f Délie , ose fuir un argus odieux !
Ose, Vénus sourit aux cœurs audacieux.
Soit qu'un jeune amant tente une porte connue ,
Soit que l'ouvre en tremblant sa nymphe à demi nue, Vénus sait leur apprendre à s'écouler d'un lit, A suspendre leurs pas que l'ombre ensevelit, A tromper un jaloux, et, même en sa présence, Par des gestes parlants animer leur silence. Doux secrets, vous foyez ces mortels indolents. Dans l'horreur de la nuit paresseux et tremblants.
Jeunes amants , dans l'ombre errez sans défiance; Tout amant est sacré, Vénus est sa défense. Sous l'aile des Amours qu'il brave les fureurs Et les avares mains des sombres ravisseurs. Jamais les nuits d'hiver, la froidure et l'orage N'ont insulté ma tète ou glacé mon courage. Foibles maux quand Délie ouvre enfin à mes vœux, Et m'appelle au doux bruit d'un signal amoureux !
Profanes, gardez-vous d'éclairer ces mystères. D'envier nos plaisirs aux ombres solitaires ; Fussiez-vous dans le Styx, malheureux indiscrets! Le seul bruit de vos pas divulgue nos secrets. Mais si quelque imprudent a vu... le téméraire! Au nom de tous les dieux qu'il jure de se taire ! Il saura que Vénus, s'il révèle nos feux. Est du sang et des flots un mélange orageux. Que dis-je? ah! pour jamais ton jaloux est paisible, Et j'en crois de Médée une élève infaillible.
Je Fai vue , agitant ses magiques flambeaux , Ravir Diane aux deux et les morts aux tombeaux. Son cri perce l'Érébe , et &it trembler la terre ; Dans sa chute enflammée il suspend le tonnerre. Mais c'est peu d*encbaîner la foudre , les torrents , L enfer, la triple Hécate, et ses chiens dévorants : En faveur de Tamour et des jeunes épouses, Son art trompe lliymen et ses fureurs jalouses. Ton époux, loin d'en croire un rapport envieux. Me verroit dans ton lit sans en croire ses yeux. Mais n'étends point le charme; il n'est que pour Tibulle, Et je rends pour moi seul ton époux incrédule. Elle m'a dit bien plus : ses philtres dangereux Pourroient même tarir la source de nos feux. Tandis que , m'épurant d'une flamme lustrale , Sa main sacrifioit à la troupe infernale, Je demandois aux dieux, non de ne plus aimer. Mais qu'un égal amour du moins sût t'enflammer. Je sais trop que Vénus , par nos feux embellie , Qu'Amour même jamais ne plaira sans Délie.
Qais fiiit, borrendos primas qui protuJit enscs *
TIBULL. '
Périsse Finventeur du glaive meurtrier !
Ce barbare sans doute avoit un cœur d*acier ;
Il forgea Tinstrument des combats homicides ;
Il ouvrit à la mort des routes plus rapides...
Que dis-je? il nous armoit d*un glaive protecteur,
Des tigres , des lions innocent destructeur.
Vor seul fut criminel ! For enfante la guerre.
Quand lliomme eut un mets simple en un vase de terre,
L'homme connut la paix ; le guide du troupeau
Dormoit paisiblement près du paisible agneau.
Que ne vivois-je alors ! les cris de la trompette
Ne m'eussent point troublé dans ma douce retraite :
Mais Bellone m^entndne ; un guerrier assassin
Peut-être aiguise un trait qui m'ouvrira le sein.
Dieux Lares ! dieux témoins des jeux de mon enfance, Vous qui m'avez nourri, veillez à ma défense !
Simples divinités de mes simples aïeux, Un tronc, un art grossier vous figure à nos yeux. Ah 1 n^en rougissez point , vos rustiques images D^une foi plus sincère ont reçu les hommages. Des pampres, des épis, suspendus en festons, Sûrs de les obtenir, soUicitoient vos dons. Le père ofïroit le jus de la grappe vermeille ; La fille présentoit le nectar de l'abeille.
Moi je vous ofiFrirai, loin des combats sanglants ,
Cet animal qui gronde et s'engraisse de glands :
Habillé d'un lin pur, le myrte sur la tête.
Je suivrai la victime à cette heureuse fête.
Puissé-je ainsi vous plaire ! et qu aux sanglants hasards
Un autre aille briguer les faveurs du dieu Mars ,
Afin que le soldat, oisif dans nos murailles,
D'un doigt ivre, en buvant, trace un jour ses batailles !
Quelle aveugle fureur nous entraine aux combats ! Insensés, nous courons au-devant du trépas. Quel charme a le Gocyte et ses brûlantes rives ? Les ris ne volent plus sur ses ondes plaintives. Ce n'est plus l'Hippocrène et ses flots argentés ; Ce n est plus Amathonte et ses bois enchantés. Il n est plus de Zélis sur les rivages sombres : Un terrible Cerbère y fÎMt trembler les ombres. La Mort n^ voit errer autour de ses flambeaux Que des mânes sanglants voilés d'affreux lambeaux.
Que sert à ton amant, belle Déidamie,
Qu'llion expirât sous sa lance ennemie?
Que de fois chez les morts ton illustre héros
A regretté la paix des rives de Scyros !
Et ce jour où sa main , aux fuseaux échappée >
Saisit avidement et la lance et Tépée !
La gloire trop souvent fut le prix des forfaits ;
Mais toutes les vertus sont filles de la Paix.
O Paix ! que nos hameaux , omhragés de tes ailes,
Soient de mes derniers ans les asiles fidèles !
Là puisse un jour ma race aider mes pas tremblants.
Et me voir à ses jeux sourire en cheveux blancs !
Couronné de mes fils , dans ces retraites pures
Puissé-je leur conter mes jeunes aventures !
Que ces bords , où le ciel éclaira mon berceau,
Daignent avec amour accueillir mon tombeau !
Mais, tandis que Vénus brûle encor dans mes veines. Que je puis savourer ses plaisirs et ses peines, Et quaux champs de Paphos, ardent à moissonner, D un triple myrte encor je puis me couronner, O Paix ! divine Paix ! que tes mains fortunées Pour la gloire et lamour fitent mes destinées !
Vierge aimable, quels biens sont dus à tes faveurs! Tu couronnes Cybéle et de fruits et de fleurs ; Tu parfumes la grappe au penchant des collines ;
Tu dores nos moissons dans les plaines voisines ; Aux loups, aux noirs brigands, tu dérobes 1 agneau ; Tu permets au pasteur d enfler son chalumeau ; Tu diriges la danse au pied de Forme antique Où bondit à pas lourds Falégresse rustique : Toi seule oses de Mars briser les étendards , Et tu forges le soc du débris de ses dards ^
Quand Bellone, en grondant, te voit calmer la terre, Un souris de Vénus y rallume la guerre. Amour! je vois briller ton carquois et tes feux ; J*entends déjà le choc des combats amoureux. Frappez , jeunes amants ! tombez, portes rebelles ! Faisons sur leurs débris capituler nos belles^ Mais le bronze est moins dur que l'amant irrité Qui blesse les dieux même en frappant la beauté. La beauté vous trahit : insultez sa parure ; Brisez les nœuds flottants d une tresse parjure ; Arrachez d'un rival les présents odieux , La fleur qu il a placée, et qui choque vos yeux ; Rompez le voile épars sur un sein infidèle , Si d'un baiser fiirtif l'empreinte s'y décèle : Mais arrêtez vos coups à ces vains ornements. Elle gémit, des pleurs mouillent ses yeux charmants. Ah ! la beauté qui pleure est toujours innocente ! Quel amant, sans gémir, voit pleurer une amante ! En essuyant ses pleurs , pleurez à ses genoux : Les orages d'amour rendent ses feux plus doux.
Toi que n'amollit point laspect de tant de charmes ,
Mortel au cceur d airain , prends le casque et les armes ;
D'un tube foudroyant charge ton bras guerrier ;
Geins tes flancs endurcis d'un large baudrier
Pour vieillir, en héros couvert de cicatrices,
Sous un chaume indigent, seul prix de tes services.
Là , du camp de Vénus exilé pour jamais , L'hymen , le sombre hymen te rira désormais ; Là, vainqueur mutilé traînant sa lourde chaîne, Épouse, en tes vieux jours , la discorde et la haine. Mais que ton front chargé de rides et d'hivers Etes vainqueurs d'Ihon redoute les revers. Un Égisthe , souillant ces rides belliqueuses, Inmiolera ta gloire à ses flammes honteuses ; Et la paix que tu crains , et l'amour que tu fois , Te verront expirer dans ces mornes ennuis.
Ah! loin de tes amants ces destins déplorables, Douce Paix ! rends ma gloire et mes plaisirs durables. C'est pour moi , pour ZéUs , que brillent tes beaux jours, Et Vénus dans ton char promène les amours.
Rura meam tenent, villaeque puellam.
TIBDLL.
Quel insensible cœur peut habiter la ville ! Mon amante a volé vers un champêtre asile. Déjà Vénus la suit, de guérets en guérets, Au spectacle riant des fêtes de Gérés ; Et déjà , pour lui plaire accourant au village , Le jeune Amour essaie un rustique langage.
Oh ! que , pressant du pied la bêche au large fer, Ne puis-je ouvrir pour elle un champ qu*a durci Tair ! Oh ! qu'il me seroit doux , animé par sa vue , De peser sur le soc en poussant la charrue , Et , nouveau laboureur par les Grâces formé , Affronter ou la bise ou le sud enflanuné !
Il n est rien qu'à ses lois la beauté ne soumette. ApoUon amoureux fut pasteur chez Adméte : Son luth , ses végétaux , n'ont pu le secourir. Contre les feux d'amour que peut l'art de guérir ? Son immort^e main tressa le jonc sauvage
En paniers arrondis où filtroit son laitage.
Oh ! que de fois Diane a rougi de le voir
Porter Fagneau tardif égaré vers le soir !
Que de fois ses brebis , bêlant sur la colline ,
Ont troublé les accords de sa lyre divine !
Souvent des plus grands rois Tencens, les vœux ofierts,
L'ont en vain appelé dans ses temples déserts;
Souvent ses cheveux d*or, tout souillés de poussière,
Ont fait gémir l'orgueil de sa superbe mère.
Soleil ! que &isois-tu de ton sceptre de feu ? Sous ce toit de roseaux reconnoitrai-je un dieu? Oui, dans les bras d'Issé tu Tétois plus sans doute Qu'au sommet éclatant de la céleste voûte. Banni des cieux en vain par leur maître irrité , Tu retrouvas l'Olympe au sein de la beauté. Les dieux goûtoient alors un bonheur ineffable ; Ils aimoient ! la raison dit que c'est une fable : Importune raison! j'en crois peu tes discours ; Un amant peut-il croire à des dieux sans amours ?
Et toi qui me ravis une douce présence , Puisse la terre ingrate étouffer ta semence, O cruelle Cérès ! Et toi, dieu des buveurs. Puisse leur soif en vain implorer tes faveurs ! Périssent la vendange et les moissons nouvelles S'il faut les acheter par l'exil de nos beUes ! Et ces fruits de nos champs sont-ils si précieux?
Valent-ils le bonheur que goûtoient nos aïeux ? Eux-même à leur repos ne faisoient point la guerre. Sans fatiguer leurs bras à fatiguer la terre, Sobres et fortunés, sans vigne, sans moisson, Le gland sut les nourrir; Fonde fut leur boisson. Mais nul soin douloureux ne vint troubler leur ame ; Ils respiroient Tamour, ils vivoient de sa flamme. Ardents à recueillir les moissons du baiser. Ivres de son nectar sans jamais Tépuiser, Sans cesse ils jouissoient à Tombre des vallées , Aux bords riants des eaux, sous les vertes feuillées : Vénus étoit par-tout , par-tout des lits de fleurs , Et Fabsence jamais n'y fit couler de pleurs. Point d*argus, de verrous, de portes indociles; Les coeurs étoient ouverts ainsi que les asiles.
Revenez, douces mœurs! temps heureux, revenez! Mais que dis-je? il n est plus de ces jours fortunés , Et notre art criminel a changé la nature. Eh bien ! je me dévoue aux champs , à leur culture , Au joug même : quels maux efiraieroient un amant ? Où la beauté commande il n*est plus de tourment.