A MADAME LA COMTESSE DE T
Avant que la quadragéstme, Brisant les masques de Momus, Force les Amours au régime.
Et fasse , hélas ! jeûner Gomus ,
Lisez vite, aimable comtesse, Ce profene et divin conteur.
Qui, d*une pieuse tristesse, N*assoupit jamais son lecteur.
Oh! quavec plaisir de Boccace Je verrois Tenjoué rival Dans vos mains occuper la place De Le Tourneux ou de Pascal !
Il n'est bacheliers ni saints Pères Qui débrouillent mieux certains cas ; Il expUque bien des mystères Qui ne sont point dans saint Thomas.
* Cette pièce, qae Fauteur nayoït jamais mise au net, est tirée de brouillons confus et presque illisibles. (Note de Gin^uené.)
Tandis qu'un aigre janséniste Nous distille un pieux venin, La Fontaine , doux casuiste , Nous prêche Famour du prochain.
D une conscience amoureuse Quel plus aimable directeur?
Il rend la créature heureuse; Et c'est le vœu du créateur.
Tous ses vers sont semés de rose:
N'ayez peur d'y voir un pavot; De quel doux nectar il arrose Des uonnains le Kaiser dévot !
Vénus n'a point d'autre bréviaire ; C'est là son office divin ; Et c'est le seul andphonaire Que l'Amour prêche à son lutrin.
Non, non, l'innocente malice De sa muse chère aux Amours N'a point mérité le ciliée Dont il arma ses derniers jours.
Que Baculard porte la haire.
Lui qui sut trop nous ennuyer ; Qu'un ciUce soit le salaire Des vers que Blin doit expier.
48o POÉSIES DIVERSES.
Plaire sans art est Fart suprême :
La Fontaine eut cet heureux don.
Qu^il fut aimable sans système.
Et sublime avec abandon !
Que le génie et la nature Semblent à l'aise dans ses vers !
C'est nue source libre et pure Qui de l'art a brisé les fers.
Il ignora la froide lime D'un travail long et médité :
Sa muse naïve et sublime Joue avec Timmortalité.
Oui, le bon honune , sans le croire, S'est avisé d'être immortel :
Vénus le menoit à la gloire ; Les Grâces fbndoient son autel.
Il n'a point ce crayon profene Dont la licence arme Robe; Sa plume est le pinceau d'Albane; Sa muse est fraîche comme Hébé.
Que sa finesse est ingénue !
Qu'il est fripon avec candeur ! C'est une nymphe demi-nue, Voluptueuse avec pudeur.
Jamais son galant badinage N'arma le céleste courroux :
Dieu n'auroit pas eu le courage De damner un mortel si doux * .
Si pourtant le pape de Rome
Mettoit ses Contes à l'index,
Du moins , pour bénir mon saint homme,
Maurois Tanti-pape de Gex'.
De nos pieuses litanies Ses vers seront peut-être exclus; Mais sur la liste des génies Il brille parmi les élus.
H n'a point des Roch, des Pancraces, L'auréole et les saints atours ; Mais, canonisé par les Grâces, Il est fêté par les Amours.
Qu'un petit docteur au front chauve Dise que ses jeux sont maudits ; Je n'en crois rien : si l'esprit sauve, lia Fontaine est en paradis.
' Mot connu de la serrante de La Fontaine. * Voltaire.
4831 ODE
ODE
Aigle qui ravis les Pindares Jusquau trône enflammé des dieux , Enthousiasme ! tu m'égares A travers Tabyme des cieux.
Ce vil globe à mes yeux s'abaisse ; Mes yeux s'épurent, et je laisse Cette fange, empire des rois.
Déjà, sous mon regard immense, Les astres roulent en silence :
L'Olympe tressaille à ma voix.
O Muse! dans l'ombre infernale Ton fils plongea ses pas vivants :
Moi, sur les ailes de Dédale , Je franchis la route des vents.
« Il est beau, mais il est funeste « De tenter la voûte céleste. »
Arrête, importune raison !
* Cette ode devroit être à la tête du recueil; cesC à tort qu'elle d*j a pas été placée.
SDR L'ENTHOUSIASME. 483
Je vole, je devance Icare, Dussé-je à quelque mer barbare Laisser mes ailes et mon nom.
Que la colombe d'Amathonte S'épouvante au feu des éclairs; Le noble oiseau qui les affronte Prouve seul qu'il est roi des airs.
Je brûle du feu qui l'anime.
Jamais un front pusillanime N'a ceint des lauriers immortels.
L'audace en£amte les trophées.
Qu'importe la mort aux Orphées , Si leurs tombeaux sont des autels?
Silence, altières Pyramides!
Silence, vains efforts de l'art !
Les œuvres de ses mains timides N'ont rien d'un généreux hasard.
O nature ! ta main sublime Dans les airs a jeté la cime De ces Etna majestueux.
L'art pâlit d'en tracer l'image:
L'œil étonné te rend honunage Par un efïroi respectueux.
C'est de là qu'exhalant son ame Non loin des gouffres de l'enfer,
484 ODE
Encelade vomit la flamme Contre les feux de Jupiter.
De ses lèvres étinoelantes, L'incendie aux ailes brûlantes Fond dans les deux épouvantés :
Ces étinoelles vagabondes Couvrent Tair, la terre et les ondes De leurs foudroyantes clartés.
Vaste Homère ! de ton génie Ainsi les foudres allumés , Avec des torrents dliarmonie, Roulent dans tes vers enflammés.
Des feux de ta bouillante audace Jaillissent la force et la grâce De tes divins enfentements , Gomme des mers le dieu suprême Vit éclore la beauté même Du choc de ses flots écumants.
A mes accords, l'aigle charmée Ralentit son vol orageux, Et de sa foudre désarmée S'assoupissent les triples feux.
Tes chants, divine poésie!
Parfument encor l'ambroisie Que verse aux dieux là jeune Hébé ; Ton charme atteint le sombre empire;
Et devant ta puissante lyre Le triple monstre s'est courbé.
Qu'il aille aux gouffres du Tartare De Typhon subir le destin , Le cœur jaloux, le cœur barbare Qui dédaigiie cet art divin, Ce fils des nymphes de Mémoire Qui de la honte et de la gloire Trace un immortel souvenu*.
Et de palmes chargeant sa tête , Se fait une illustre conquête De tous les siècles à venir !
O génie I ô vainqueur des âges , Toi qui sors brillant du tombeau, Sous de mystérieux nuages Souvent tu caches ton berceau.
C'est dans la solitude et l'ombre Que ta gloire muette et sombre Prépare ses jours éclatants :
L'œil pro£me qui vit ta source Ne se doutoit pas que ta course Dût frandiir la borne des temps.
Tel on voit, dans l'empire aride Des fils basanés de Memnon .
Le Nil de son berceau liquide
486 ODE
S'échapper sans gloire et sans nom.
Du haut des rocs ses flots jatliissent. Et quelque temps s ensevelissent Parmi des gouffres ignorés ; Mais tout-à-coup à la lumière U renaît pour Memphis entière , Et ses flots en sont adorés.
Divin génie ! un cœur de flammes Est la source de tes élans l De là tu verses dans les âmes Tes flots étemels et brûlants.
Ton enthousiasme rapide Entraine dans sa course avide Les peuples, les siècles divers:
Puissance électrique et soudaine.
D'un coup frappant toute la chaîne Qui ceindix>it Timmeuse univers.
Il t'embrasoit, ô Galilée!
Quand la terre entendit ta voix, Et que, loin du centre exilée, Elle parut suivre tes lois.
Newton I roi des sphères célestes.
Tu le respires, tu 1 attestes Dans tes calculs audacieux.
Franklin maîtrise le tonnerre , Et Montgolfier, fuyant la terre.
Se précipite dans les cieux.
Lésâmes, de gloire effrénées, Par un essor inattendu, Se plongent dans leurs destinées A travers l'obstacle éperdu.
Un enthousiasme héroïque, S'ouvrant les ondes du Granique, D'Alexandre enflamme lespoir, Soumet la terre à sa fortune, Et le montre au dernier Neptune, Tous deux étonnés de se voir.
Du fond brûlant de l'Arabie S'élance un prophète guerrier :
Sa loi, que Médine a subie.
Menace l'univers entier.
L'enthousiasme qui l'inspire Fonde, en courant, ce vaste empire Qu'im vain droit n'eût jamais acquis.
La raison, qu'Uranie éclaire, A révélé l'autre hémisphère :
L'enthousiasme l'a conquis.
Ta promesse n'est jamais vaine, Instinct de gloire ! c'est par toi Que Nemours triomphe à Ravenne, Gondé dans les champs de Rocroi.
Par toi la bergère amazone, S'armant pour défendre le trône
488 ODE
Qu Albion vouloit conquérir, Sut vaincre, et sauva nos murailles, Quand Dunois, La Hire et Saintrailles, Vaincus, ne savoient que mourir.
Il est plus d*un instant suprême Que la raison n ose prévoir ; Où l'ame au-dessus d elle-même Peut tout ce qu elle croit pouvoir.
Ainsi Mahon vit nos approches De ses inaccessibles roches Atteindre le faite indompté; Mais la Victoire, sur leur dme.
Frémit en mesurant labyme Qu elle-même avoit surmonté.
L'honneur enfSmta ces miracles ; Mais, ô céleste Liberté!
Quand la vertu rend tes oracles , Tout cède à ta divinité.
O du Français nouvelle amante!
Vierge belUqueuse et charmante.
Comme il te suit dans les combats 1 Rival de Rome et de la Grèce , Gomme il brûle de ton ivresse !
Gomme il triomphe sur tes pas !
Sans doute il a ses Thermopyles; Il a ses champs de Marathon!
Les rois vaincus n ont point d^asiles Contre la terreur de son nom.
Fleunis! ta plaine fut leur tombe.
L'aigle s enfuit; Luxembourg tombe; Et des murs jadis écroulés Devant la trompette bruyante, Je vois dans sa chute effrayante Les prodiges renouvelés.
Enthousiasme! que tes ailes M'emportent sur les vastes mers !
Là des palmes encor fidèles Couronnent même nos revers.
Là, par un naufrage sublime.
Le Vengeur, consacrant labyme, Y descend fier et glorieux :
A peine un flot grondant le couvre, Que déjà l'Olympe s entr'ouvre A ses mânes victorieux.
O Liberté! que tes orages Ont de charmes poiu* les grands cœurs ! lis ne craignent point ces naufrages D'où leurs noms s'élancent vainqueurs.
Victime de ton beau délire, Dût mon sang arroser ma lyre.
Content je mourrai dans tes bras.
Par d'afireux tyrans menacée,
490 ODE SDR L'ENTHODSIASME.
A-t-on vu la muse d'Alcée Pàlir à Faspect du trépas?
Le chantre ' des vainqueurs d'Élide^ Plein de leur esprit belliqueux.
Devance leur course rapide, Ou se précipite avec eux.
Parmi des torrents de poussière.
Son char, dévorant la carrière, Paroît s'égarer dans leurs flots ; Mais toujours sa roue enflammée.
Basant la borne accoutumée, Ravit la palme à ses rivaux.
Ces comètes échevelées
Qui fendent 1 air d'un vol brûlant,
Égarent leurs sphères ailées
Aux yeux d'un vulgaire tremblant :
Il craint que leur fatale route
K'embrase la céleste voûte.
Et ne détruise l'univers;
Mais à lœil pensant d'Dranie,
Leur désordre est une harmonie
Qui repeuple les deux déserts.
' Pindare.