FANNI A MYSIS ABSENT
Un billet de Mysis hier sécha mes larmes ; Mais je sens aujourd'hui renaître mes alarmes. Rien n a-t-il cette nuit troublé son doux sommeil? Étois-je ce matin présente à son réveil?
* Le Brun ( Mysis) avoit ëpousë Fannî. Elle est aateur de cette Él^e, trouvée dams les papiers de son mari, avec cette note de sa main : Ces vers sont de madame Le Brun,
Saît4l que tous mes jours coulent dans ramertume , Et de quels maux crueb son amour me oonsumeP Hélas ! quand pour lui seul je soupire aujourdlmi , Je ne veux à Mysis d autres maux que rennni. Qu'au milieu des plaisirs son ame sent absente, Et se peigne Fanni plaintive et gémissante!
Oui, je n en doute pas; des mêmes feux uni,
Tu penses, cher Mysis, à ta chère Fanoi,
A ses pleurs , à sa flamme , à son impatience»
Tu gémis comme moi d'une fatale absence.
Ah! dis^noi donc le jour, ce jour tant désiré,
Qui rendra ce que j^aime à mon cœur emvrë!
Je vis de cet espoir ! je vis de ma tendresse !
Non, Tunivers sans toi na rien qui m'intéresse.
Si je vois de laurore étinCeler les feuxi
C*est pour toi^ c'est vers toi que rappellent mes vœux;
Et le moindre zéphyr dont je suis caressée ,
Mysis, je te l'envoie, au moins de la pensée.
Sans cesse autour de toi je veille avec l'Amour;
Je maudis pour toi seul Tastre brûlant du jour.
Je voudrois te prêter le voile d'un nuage«
Pour rafraîchir les airs j ose invoquer lorage.
Sans cesse mon amour, esclave de ta loi ,
Commande aux éléments de n agir que pour toi.
Je voudrois , cher Mysis , aux dépens de moi-même ,
Asservir la nature à ton bonheur suprême.
i46 ÉLÉGIES.
Ton bonheur, tes plaisirs, sans doute lui sont chers;
Tu la rends si touchante et si belle en tes vers l
Amante comme moi du beau feu qui t'anime,
Elle se plaît aux sons de ta lyre sublime.
Tu chantes sa beauté, ses grâces, son pouvoir.
Tu fois des vers charmants... et je ne puis les voir !
Je ne puis seconder ton aimable délire !
Mes bfidsers seuls troubloient les doux chants de ta lyre !
A ces jeux de Tamour tu savois pardonner;
Et ta muse de fleurs se laissoit couronner.
Tu revolois de Guide au temple de Mémoire.
Mes feux avec orgueil se paroient de ta gloire.
Tout plaisir m'est ravi! Tabsence et ses tourments
En siècles douloureux m ont changé ces moments.
Je vois la sombre nuit, roulant son char d*ébéne. Couvrir d'un voile épais les rives de la Seine. Tout dort. Je veille seule; et je t'appelle en vain! Et du temps fugitif j'entends sonner l'airain; Des amoureuses nuits c'est l'heure solitaire, Llieure où tu m'éveillois pour le tendre mystère ! Mais la triste grandeur t emprisonne à sa cour ' . Hélas! rien à tes yeux n y retrace Tamour, Rien n'y parle de moi ! Là , ma flamme fidèle Ne vit que dans ton cœur, n'a que ton cœur pour elle! Je sème de regrets et de vœux égarés
' Il étoit à rUe-Adam.
ÉLÉGIES. i47
Llntervalle odieux qui nous a séparés.
Le tendre amour ne voit qu'avec inquiétude De nos lits divisés la froide solitude: Fub donc ces vains palais d'où Tamour est banni , Et viens le retrouver dans les bras de Fanni.
PENDANT UNE MALADIE Qu'ON JUGEA MORTELLE.
L*heure fatale accourt , d'un long crêpe voilée , Terrible, et conduisant la Parque échevelée; Elle accourt ! je la vois ! j'entends son vol aflfreux. Tel fond l'avide autour sur un cygne amoureux ; Tel le noir épervier, d une aile frémissante , Vole y suit, presse , atteint la colombe innocente , Qui , du char de Vénus séparée un moment , Par ses cris douloureux l'implore vainement.
Ix>in de tes yeux , Fanni , la tombe me dévore ; Tu n'entends plus la voix d'un amant qui t'implore; Enlevé de tes bras et du sein des amours , Les chagrins de l'absence ont flétri mes beaux jours.
Que tu verrois Mysis différent de lui-même !
Son coeur n'est point changé ; puisqu'il respire, il t'aime.
i48 ÉLÉOIES.
Mais ce n'est plus ce front riant et fortuné ,
Tant de fois par tes mains de myrtes couronné :
Ce n'est plus cet amant que tes lèvres de rose
Enivroient du nectar dont Vénus les arrose ;
Ce n'est plus ce Mysis qui , plein de feux si doux ,
Seul aimé , t'aimant seule , a fait tant de jaloux.
Il jouissoit alors de ta douce présence;
Sa vie est dans tes yeux ; il meurt de ton absence.
Je jurai mon retour à tes embrassements.
La mort , la mort jalouse a rompu mes serments ;
Sa brûlante fureur circule dans mes veines ;
L art se trouble , s'épuise en ressources- trop vaines ;
Et mon sang qui jaillit sous les couteaux mortels
A neuf fois de la Parque arrosé les autels.
La Parque sur mon lit terrible et menaçante
Foule d'un pied sanglant ma tête gémissante.
L'Amour repousse en vain l'inexorable faux ;
Sa main foible ne peut désarmer Atropos :
La cruelle triomphe ; et son soufAe homicide»
Desséchant les pavots sur ma paupière aride,
Fait bouillonner mon sang à flots séditieux.
Je brûle , je frissonne ; un voile est sur mes yeux ;
Mes yeux ne verront plus ni les fleurs , ni l'Aurore ,
Ni les yeux de Fanui plus séduisants encore ;
Ces yeux que je chantois et baisois tour-à-tour,
Ces yeux où je puisois le génie et l'amour.
ÉLÉGIES. i49
Amour! Vénus! et vous , 6 filles deUdémoire! Promettiez tous ce sort à mes feux, àma gk^re? De Hysis, de Fanni les dkhos entrelacés Dans vos festes brillants dévoient être plaoés. Le chantre de Fanni , sur la double colline. Eût efifacé les noms d'Ovide et ide Corinne ; Et je meurs... sans remplir ces destins éclatants 1
Après Tinslant suprâme est41 d'autres instants ? S'il en est, 4 Fanni ! si l'ame est immortelle , Si des feux de Tesprit il reste une étincelle , Quelle passe en ton sein, 6 ma chère Fanni ! A moi-même édiappé, de moi-même banni , Deviens pour ton amant l'iimnortel Elysée ; Que mon ame revole où je 1 avms puisée. Tadorerois le Styx, édâiré par tes yeux, Et roiympe sans toi me seroit odieux.
Mais quel afireux nuage enveloppe ma lyre ? Où suis-je ? Qik vais-je ? à dieux 1 quel fîmébre délire Trouble mes sens voilés des ombres du trépas ? Quels lugubres objets s^attachent à mes pas ? J'entrevois de la Moit les horribles ministres Entraînant mon cercueil à pas lents et sinistres... Ce ^>ectad[e, 6 Fanni ! devois-tu le prévoir? Chère anuaite 1 est*<a ainsi que j'ai dû te revoir ? Un doux espoir te flatte ; et rien ne te révèle Du trépas d'un amant la sanglante nouvelle.
i5o ËLÉ6IES.
Ce deuil , ce sombre éclat des lugubres flambeaux y Ces longs crêpes , épars en funèbres lambeaux , Ces voiles noirs, semés de larmes blanchissantes , D'un corps pâle et glacé parures impuissantes, Ces cantiques de mort, ces lamentables cris, D'une secrète horreur vont glacer tes espits.
Hélas ! tu m accusois d'une trop longue absence ;
Malheureuse I tu vas jouir de ma présence !
Ta flamme n'attend pas un amant au cercueil ;
Mais déjà de ta porte il ombrage le seuil ;
Il passe sous tes murs , ta fenêtre s'entr'ouvre ;
Ton œil avec efiîroi s'égare et le découvre.
« O Ciel , t'écrieras-tu peut-être en ce moment ,
« D'un semblable destin préserve mon amant ! »
Ton amant ! il n est plus 1 hâte^toi de descendre ;
Le cercueil te ravit sa fugitive cendre ;
Mon ombre peut encor goûter quelques douceurs :
Enlève ton amant aux prêtres ravisseurs ;
De ces vautours sacrés un lugubre nuage
De mon cercueil en vain te défend le passage.
Accours ! et romps le joug des timides égards ; De plus près sur ma tombe attache tes regards : Fais parler tes sanglots , ton silence, ta flamme , Et ces larmes d'amour, souveraines de l'ame ! Va ! le sceptre des rois est moins impérieux Qu'une larme timide échappée à tes yeux»
ÉLÉGIES. i5i
Ose aimer sans itragir ; ose avouer ta perte ; Lève ces noirs atours dont ma tombe est couverte ; Gëmis sur ton amant 1 tes soupirs, tes douleurs, Tes regrets, tes sanglots, vont passer dans les cœurs. Ose me disputer à la Parque ferouche ; Mets ton coeur sur mon cœur, ta bouche sur ma bouche : Couvre de tes baisers et mes yeux et mon sein... Tu sentiras mon cœur palpiter sous ta main !