LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
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DE
Mme DESBORDES=VALMORE
Vers la fin du siècle dernier, nous avons vu se produire un mouvement de curiosité soudaine, d'intérêt subitement ravivé, autour du nom et des œuvres de la grande romantique Marceline Desbordes-Valmore. La manifestation en fut si intense, si prolongée, qu'il sembla qu'on assistait à une véritable fièvre de résurrection littéraire en faveur de cette muse plaintive, comédienne et poète, amante, épouse et mère.
Sans doute, les jugements portés en son honneur par des écrivains tels que Lamartine, Victor Hugo, Sainte- Beuve, Brizeux, Baudelaire, avaientlaissé leur empreinte ineffaçable dans l'histoire de la poésie. Tout isolée, toute simple et modeste qu'elle parût, les maîtres de la littérature, ses contemporains, l'avaient proclamée leur parente en esprit, ils la tenaient hautement pour une âme de leur famille1. Le charme passionné de ses vers et le
i. Par curiosité, nous relèverons ici une lettre de Balzac (non datée et inédite) à .Marceline Desbordes-Valmore, témoignant et de son estime littéraire et de son affection pour elle :
« Il m'est arrivé deux petites lettres trop courtes de deux pages, mais toutes parfumées de poésie et qui sentaient le ciel d'où elles venaient; elles m'ont rappelé, comme les plus beaux endroits d'une symphonie de Beethoven, les deux jours que j'ai eus de vous, en sorte que je suis resté (ce qui m'arrive
rayonnement sympathique se dégageant d'elle-même lui avaient gagné les cœurs et les intelligences d'élite. Néanmoins, il était réel que les traits de sa physionomie paraissaient bien effacés, aux alentours de 1895. Les herbes d'oubli croissaient autour de son tombeau. Tout à coup, à la suite de la mise en lumière d'une partie considérable de sa correspondance, on s'était repris d'amour pour la douce élégiaque, pour celle qui sut envelopper sa passagère douleur de tant d'éloquence et de mélodie. De 1896 à 1898 nous assistâmes à une sorte de renaissance menée avec une incroyable ferveur autour du nom de Desbordes-Valmore.
La révélation successive de ses lettres à son mari, à ses enfants, à ses proches amis, souvent aussi poignantes d'expression que les stances de ses élégies, avaient reporté sur sa personne les sympathies des lettrés et du public. On recommença d'après des données plus sûres les récits de sa vie tourmentée. On recueillit, pieusement, jusqu'aux moindres feuillets de cette intarissable conversation épistolaire, qui aura été l'intime et le vivant commentaire de ses poétiques effusions. Le dossier allait grossissant de jour en jour, sans que parût se ralentir l'empressement des chercheurs. M. Benjamin Rivière, dont les deux volumes des « lettres inédites »,
rarement), la lettre à la main, pensif, me faisant un poème à moi seul, médisant: Elle a donc conservé souvenir d'un cœur dans lequel elle a pleinement retenti, elle et ses paroles, elle et ses poésies de tout genre ; car nous sommes du même pays, madame, du pays des larmes et de la souffrance; nous sommes aussi voisins que peuvent l'être, en France, la prose et la poésie; mais je me rapproche de vous par le sentiment avec lequel je vous admire et qui m'a fait demeurer, une heure de dix minutes, devant votre portrait, au salon... Allons, adieu; ma lettre ne vous dira pas toutes mes pensées; mais vous y trouverez intuitivement toute l'amitié dont je la charge et tous les trésors dont je voudrais pouvoir disposer si Dieu me prêtait sa puissance. Tous ceux que j'aime auraient, selon leurs goûts, un grand, un petit, un moyen grenadier et toutes les joies du paradis par avance; car à quoi bon les faire attendre? Adieu donc, baisez Ondine au front pour moi ; et gardez, je vous prie, comme quelque chose de vrai, mon sincère attachement et ma vive et sympathique admiration. « De Balzac. »
annoncées et commentées à l'avance par une excellente introduction, avaient été véritablement le point de départ, le prétexte ou l'occasion de cette active campagne; Jules Lemaître, en ses inoubliables feuilletons du Journal des Débats, Montégut, Descaves, Séverine, Auguste Dorchain, — nous-même, à l'aide d'un précieux dépôt mis entre nos mains par le plus ancien ami de la famille Valmore : Félix Delharse, — chacun y voulut contribuer de son effort et de son zèle. Les meilleures plumes s'excitaient à évoquer son image, à ressusciter ses pâles douleurs. On l'appelait la Sapho chrétienne. On lui tressa des couronnes aussi éclatantes que des auréoles.
Au mois de juin 1896, les fêtes qui avaient été organisées à Douai par ses compatriotes prenaient les proportions d'une apothéose. Les artistes de la capitale les plus goûtés étaient accourus dans la cité flamande pour déclamer ses élégies, et les écrivains les plus en renom pour faire l'éloge de son talent et de ses vertus. Je revois encore cette statue sur son tertre fleuri, vivante comme une résurrection. Debout, simple, vraie, touchante, la tête inclinée à gauche « comme pour mieux écouter les battements de son cœur », le visage empreint de l'harmonieuse mélancolie de ses chants, avec un mouvement de bras et de mains mêlés, s'allongeant dans un geste de silencieuse douleur : c'est la tendre Valmore. Figure émouvante et sympathique, bien digne d'intéresser les âmes sensibles de tous pays parce que, sans ambition de gloire, elle fut poète comme la poésie elle-même. Aucun auteur peut-être, en notre siècle, n'a cueilli plus facilement, suivant l'expression de Baudelaire, la formule unique du sentiment : le sublime qui s'ignore.
Il avait fallu deux tiers de siècle pour que l'on connût pleinement, aussi bien que la persistance de ses infortunes, les délicatesses exquises de son âme, la philosophie généreuse qu'elle sut tirer de ses souffrances et l'admirable charité qui la rendit exemplaire.
Peu de créatures au monde subirent une existence aussi rigoureuse que le fut celle de Marceline Desbordes- Valmore. Dans sa correspondance, on a, jour par jour, se découvrant sans voile, le spectacle consternant de cette dure vie, traversée comme par éclairs d'espérances fugitives et constamment ramenée à l'amertume des séparations douloureuses, des attentes infinies et des misères lourdes qui rejettent à la terre des rêves partis pour le ciel. Elle aima, souffrit, pleura. Dans ces mots est sa destinée tout entière. Quelle destinée! Elle-même a pu justement en exprimer la plainte dans ce passage d'une lettre inédite à la grande tragédienne Mlle George :
J'ai bien peu respiré ici-bas entre un malheur et un autre. J'ai fini par en demander pardon à mes amis1.
Au cours de la vie errante qui l'avait jetée et ramenée plus d'une fois de Rouen à Bruxelles, de Bruxelles à Rouen, puis à Lyon, à Bordeaux, à Paris, elle ne connut jamais l'entier repos de l'esprit et la complète sécurité d'une situation indépendante.
L'ancienne ville de Douai fut le berceau de ses ans. Elle y naquit le 20 juin 1786, la dernière des sept enfants de Félix Desbordes, un peintre en armoiries et en ornements d'église. C'était dans une humble maison, l'une des plus pauvres de la ville, tout près d'une simple paroisse dédiée à Notre-Dame.
Nous ne redirons point les détails assez de fois racontés sur sa prime jeunesse : la misère au foyer paternel; le voyage entrepris, en un jour de désolation, pour s'en aller recueillir par delà l'Océan de vagues espérances d'héritage; puis le réveil cruel en touchant le sol de la
1. 4 décembre 1854. Lettre communiquée par M. Benjamin Rivière.
Guadeloupe; cette île en pleine révolte, dévastée par l'incendie et dépeuplée par la mort; enfin le retour, dans les conditions les plus néfastes, de la jeune Marceline, ayant vu mourir sa mère et ne rapportant, au milieu des siens, que des déceptions et un deuil immense.
Il fallait songer à vivre pourtant. Elle demanda des ressources au théâtre. Tristes débuts! Ses premiers directeurs firent faillite. A Bordeaux elle resta deux jours sans prendre de nourriture et tomba évanouie dans la rue. Une troupe de comédiens venue de Lille donnait des représentations à Douai. Elle s'y engagea. En i8o3, elle figurait, au théâtre de Rouen, en qualité de jeune première, d'ingénuité et de chanteuse lyrique. Appelée à Paris, elle se montra avec avantage sur la scène de l'Opéra-Comique. Une destinée meilleure semble alors se dessiner pour elle. On l'apprécie. On l'applaudit. Sa voix, au dire des critiques du temps, n'avait pas grande étendue; le timbre en était un peu voilé. Son chant, néanmoins, avait de la grâce et de l'expression1. Elle paraissait d'une complexion faible; les traits de son visage manquaient de régularité; mais sa physionomie douce et mélancolique inspirait d'abord de l'intérêt. Aux éclairs qui s'échappaient de ses yeux, on sentait la sincérité des impressions qu'elle traduisait. Grétry, le célèbre compositeur liégeois, l'avait distinguée dans le rôle d'Eliscas. Il voulut guider sa vocation. Il en vint à l'aimer tendrement, à l'appeler sa fille, et l'âme brûlante de Marceline et ses talents la rendaient digne de cette adoption.
Des espérances flatteuses se fondaient sur son avenir, quand le théâtre ferma pour cause de réparations. Elle eut, sur d'autres scènes, des alternatives de succès et d'incertitudes. Le 4 mai 1807, elle débutait à Bruxelles
I. Elle avait aussi cultivé la guitare et y était devenue assez forte. « C'était le seul instrument qui convînt à ma voix et a ma fortune, » disait-elle. [Lettre inéd. à son frère, 3 mars i8i3.)
dans le rôle d'Eugénie de la Femme jalouse et dans celui de Constance d'Une heure de mariage. Elle gagna la faveur du public. On vantait chez elle une diction pure, un son de voix séduisant, et surtout une sensibilité communicative qui s'harmonisait avec toute l'expression de son visage. Elle se croyait sûre du lendemain, quand la troupe se trouva brusquement désorganisée.
Elle revint à Paris, où l'attendaient, à défaut de réussite immédiate et de satisfactions positives, des amitiés ferventes. Je dis surtout des amitiés de femmes, ses sœurs, ses confidentes rencontrées sur les âpres chemins de la vie artistique. Elles s'appelaient Pauline Duchambge, âme romanesque et musicale, l'admiratrice et la tendre élève du brillant et volage Auber, — Pauline, l'amoureuse créole dont le secret d'inspiration se trahissait à chacune de ses mélodies nouvelles : Bouquet de bal, Séparation ou Penses-tu que ce soit aimer! ce cri suprême d'un cœur que l'espoir abandonne; Caroline Branchu, la royale cantatrice; et Albertine, la blonde compagne d'enfance de Desbordes, un nom que nous verrons revenir dans ses plus tendres élégies. En vérité, ce serait un des chapitres les plus intéressants à développer, dans l'histoire d'une telle vie, que celui qui aurait pour sujet et pour titre : les Amies de Desbordes- Valmore. On reconnaîtrait de prime abord entre ces femmes distinguées le lien de mystérieuse ressemblance qui est la parenté des poètes; puis, on trouverait, à suivre le roman de leur intime existence, tour à tour, des révélations pleines de charme. Quelle était, en particulier, celle que nous avons nommée la dernière, cette moitié d'elle-même, sa « plus que sœur », comme le disait Marceline, au temps heureux où nul orage n'avait troublé la sérénité de sa jeunesse?
Arrêtons-nous un moment pour l'apprendre, et nous aurons la satisfaction de recueillir quelques traces d'une vie simple et courte, qui n'a pas eu d'historien. Elle s'ap-
pelait Albertine Gantier. Née à Douai le 14 mai 1787, mariée à Bruxelles, en 1810, à un garde du génie, elle mourut en 1819. Elle possédait une voix charmante et s'adonnait à la composition musicale. Elle mit en musique trois romances de Marceline. Son nom et celui de Pauline Duchambge sont ceux qu'on rencontre le plus fréquemment sur l'album autographe des poésies de Desbordes-Valmore. Son souvenir reste toujours présent au cœur de celle qui l'a tant aimée. Sur une page de cet album, que nous avons vu à la bibliothèque de Douai, se remarque une gravure représentant l'ombre blanche et vaporeuse d'une jeune fille debout auprès d'une tombe avec cette inscription : La première au rendez-vous, et sur le revers ce nom : Albertine Gantier. A d'autres places réapparaît le même visage, le même nom, entouré de fleurs, de pensées et de myosotis.
C'est qu'en effet l'une de ces affections de jeunesse qui ne se remplacent plus, ingénues et passionnées, pleines d'enthousiasme et de candeur, les avait l'une à l'autre enlacées. Je rencontre, sur mon chemin, de petites lettres toutes simples d'Albertine à Mlle Desbordes. Quelle impatience de camaraderie jaseuse! Quels innocents transports d'une amitié pressée de se répandre en douces paroles et en chères confidences :
Ma Marceline,
J'apprends que tu arrives, et je ne puis contenir ma joie. Ah ! ma chère petite, que nous allons nous retrouver! Crois-tu que je n'y peux penser sans aussitôt sentir mes larmes couler de bonheur? Ne tarde pas, chère amie, à venir me voir. Ma maison, ma table, tout est à toi. Avec quel bonheur je te serrerai dans mes bras!
Mon époux ignore que je t'écris. Il me tourmente, lui. Il me dit que peut-être tu as changé pour moi, qu'il ne veut pas que j'aille te voir avant que tu ne viennes chez nous. Il ne te connaît pas, ma Marceline, mais il saura apprécier tout ton mérite, toute ton amitié pour Albertine. Mande-moi, au même instant, ton arrivée; si tu es fatiguée, mande-le-moi, je t'en supplie, que je ne perde pas un instant. Oh! mon amie, on n'aime pas comme
nous! Je dis nous... n'est-ce pas, ma Marceline, que tu partages ma joie?
Au revoir, chère petite, je suis à moitié folle de bonheur.
Ton amie, Alb. Gantier.
Notre adresse : aux Chartreux, rue Notre-Dame-du-Sommeil.
Comment devait répondre à un aussi vif attachement celle chez qui le besoin d'aimer était aussi nécessaire que respirer pour vivre! Voici deux pages écrites à lointaine distance de la mort d'Albertine, la première en i83i, la seconde en 1849. Elles marquent assez parla force du souvenir l'intensité du sentiment éprouvé.