‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 2 sur 145 · UN RÊVE (ALDERTINE GANTIER · texte numérisé non relu

UN RÊVE (ALDERTINE GANTIER

21 mai i83i.

Je sors d'un rêve étrange. Je ne peux me refuser à te l'écrire pour me convaincre qu'il n'y faut pas croire... ou pour qu'il étonne de tristesse quelqu'un qui m'aura aimée, s'il se réalise dans un an.

Je traversais vers la nuit une longue allée d'arbres. J'y étais seule, sans mélancolie et sans frayeur. J'allais vite et je ne sais où. Tout à coup, au milieu de deux arbres, Albertine s'est montrée vêtue de noir, mais sous les traits de ma bonne Roussel. Cette différence ne dérangea pas mon idée que c'était bien Albertine, et je lui dis sans trop de surprise, en lui tendant les bras avec promptitude, presque en riant : « Ah! viens-tu me chercher? — Pas encore, me dit-elle, ce n'est pas temps. Je ne viendrai que dans un an. Mais, dans un an, il faut te tenir prête, et je t'emmènerai. Oh ! que tu seras bien alors! — Dans un an, répétai-je avec quelque plaisir, bien vrai? bien sûr? — Oui, tu peux y compter et m'attendre. Jusque-là tu dois souffrir. » Ses yeux, où je regardais curieusement alors et avec émotion, brillaient d'une clarté singulière et s'agitaient comme pour parler. Elle me conduisit pour me faire panser le cœur où j'avais une blessure ouverte, mais ce qu'on me donna et que j'y appliquai avec indolence ne faisait qu'ouvrir cette plaie, à travers laquelle je voyais jusqu'au fond de mon cœur. Qu'il y faisait triste! Tout est confus de ce qui me reste de ce rêve. Ces deux scènes sont, là, comme arrivées ou bien montrées d'avance.

Et j'ai senti les lèvres d'Albertine s'attacher longtemps avec une pitié passionnée sur les miennes. Alors j'ai eu un peu de frayeur, mais je ne bougeais pas, dans la crainte d'affliger cette chère ombre.

Si les douces flammes de l'amitié, vivante ou ressouvenue, échauffaient ainsi l'âme de Marceline, qu'en devait-il être des brûlures de la passion! C'est le moment de revenir au point de notre récit d'où nous avait écartés l'image fuyante d'Albertine. Nous allons tourner la page la plus pathétique du « roman » de Desbordes- Valmore.

Elle était infiniment romanesque, en effet, et, de plus, appartenait à une époque de grande emphase sentimentale. Son âme volait au-devant de l'amour. Elle s'y porta avec une véhémence de pensée et d'imagination dont frémirent longtemps ses élégies.

C'est auprès de Délie (Zélia), une amie perfide et la complice de celui qui devait trahir sa foi, qu'elle rencontra « l'inconnu ». Elle crut à ses serments, elle s'enivra de ses protestations, elle s'entretint du rêve d'un éternel bonheur. Elle connut les troubles de la passion et les espérances infinies que, par moments, elle donne; puis, apparurent les doutes, les soupçons, les noirs orages. Après de courtes embellies sur un ciel nuageux, le pénible réveil, l'abandon sans retour, la voix brisée par la douleur, un enfant dont la grâce et les caresses ne furent aussi qu'une brève illusion, et pour son âme blessée l'inguérissabie atteinte de ce mal dont on n'ose ni vivre ni mourir.

Quand on sait tout cela, on a beau se dire, avec M. Benjamin Rivière et d'autres : qu'importe le nom de cet homme, si, du moins, nous devons au sentiment qu'il inspira les plus beaux cris d'amour que le dixneuvième siècle ait entendus! Sans doute; mais l'esprit a trop de peine à subir de son plein gré la contrainte des secrets inviolables. Des retours de curiosité, dont la raison n'est pas maîtresse, vous y rejettent; on revient,

après l'avoir plusieurs fois abandonnée, à l'indéchiffrable énigme; on veut savoir, enfin. Ce nom, qu'au plus intense de ses crises élégiaques, elle n'écrivit jamais, sa bouche le murmurait sans cesse; il fut, à chaque minute, au bout de sa plume comme sur le bord de ses lèvres; et certainement elle le traça bien des fois sur le papier, aux jours de tendresse heureuse et confiante, lorsque, laissée seule à la fougue de ses pensées, elle essayait de tromper par des mots la langueur de l'attente. On l'a vainement cherché jusqu'à ce jour, les lettres de jeunesse et de passion ayant été détruites. Aurions-nous trouvé enfin la clef du mystère?

Ce n'était pas Henri de Latouche, contre lequel on n'a eu d'autre semblant de preuve qu'un mot de Sainte- Beuve, son ennemi personnel : Latouche qui ne fut pas l'auteur responsable de la « faute », mais qui en eût été bien capable, puisqu'il essaya, vingt années plus tard, de séduire Ondine1. Encore moins était-ce le comte de Marcellus, sur la mémoire duquel flottèrent un instant les soupçons de Jules Lemaître, sans autre indice qu'une similitude de noms2. Encore moins le Saint-Marcellin, fils naturel de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, qui fut tué en 1819 ou 1820. Pas davantage le médecin Alibert, qui encouragea les débuts littéraires de Marceline et poussa à sa réputation... Non, mais nous avons pu croire, sans en avoir reçu la complète certitude, que c'était un autre, un certain habitué du théâtre

1. Il est notoire que la rupture qui eut lieu, en i83q, entre Henri de Latouche et la famille Valmore eut, en effet, pour raison la conduite très équivoque à l'égard d'Ondine de cet écrivain, depuis longtemps marié et père de famille. Le fait des excellents rapports maintenus jusqu a cette date entre le romancier du Val des Loups et le mari de Marceline renverse à lui seul les suppositions avancées au sujet de H. de Latouche.

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