‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 107 sur 145 · LE SOLEIL DES MORTS · texte numérisé non relu

LE SOLEIL DES MORTS

Lune! blanche figure assise à l'horizon, Que viens-tu regarder au fond de ma maison?... Dans nos chambres, vois-tu! la fiévreuse insomnie Sur beaucoup d'oreillers se penche en ennemie; Elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés Sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés. Oh! si tu n'étais, toi, qu'un beau front de Madone, Saintement inondé de l'amour qui pardonne ! Oh! si Dieu le voulait que tes tendres clartés Soient des pardons promis aux pauvres visités ! N'as-tu pas pour cortège un flot de jeunes âmes Mêlant à tes lueurs leurs vacillantes flammes?

Dis donc à ces enfants envolés loin de nous De venir embrasser leurs mères à genoux, Lune! Il en est plus d'un qui doit me reconnaître S'il me regarde ainsi penchée à ma fenêtre, Qui m'apparut à moi, beau, sans ailes encor, Et qui m'a brisé l'âme en reprenant l'essor.

Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses. De tes pâles fraicheurs, ô toi qui les arroses, Qui plus forte que nous visites leur sommeil, Lune, merci! je t'aime autant que le soleil! Merci ! toi qui descends des divines montagnes Pour éclairer nos morts épars dans les campagnes. Dans leur étroit jardin tu viens les regarder,

Et contre l'oubli froid tu semblés les garder. Je me souviens aussi, devant ton front qui brille, Douce lampe des morts qui luis sur ma famille! Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs, Comme un encens amer prends un peu de mes pleurs Nul soleil n'a se'ché ce sanglot de mon âme, Et tu peux, le mêlant à ton humide flamme, L'épancher sur le cœur de mon père endormi, Lui, qui fut mon premier et mon plus tendre ami!

Quel charme de penser, en te voyant si pure Et cheminant sans bruit à travers la nature, Que chaque doux sépulcre où je ne peux errer, En m'éclairant aussi tu vas les éclairer! A ma bouche confuse enlève une parole Pour la sanctifier dans ta chaste auréole; Et de ta haute église, alors, fais-la tomber Loin, par delà les mers1, où j'ai vu se courber Ma tige maternelle enlacée à ma vie, Puis, mourir sur le sable où je l'avais suivie.

Son sommeil tourmenté par les flots et le vent Ne tressaille jamais au pas de son enfant. Jamais je n'ai plié mes genoux sur ma mère; Ce doux poids balancé dans une vague amère, Lune! il m'est refusé de l'embrasser encor : Porte-lui donc mon âme avec ton baiser d'or'

i. A la Guadeloupe, où sa mère est morte.

Page 1