LE POETE ET LA FEMME JUGES PAR SES LETTRES
La correspondance de Mme Desbordes-Valmore, où les ardeurs romanesques alternent avec les cruels retours de la réalité, est bien le commentaire le plus expressif qu'on puisse désirer de ses poétiques effusions.
0,n a là, jour par jour, se découvrant sans voile, le spectacle consternant de l'existence qui fut la sienne, toujours âpre et incertaine, traversée comme par éclairs d'espérances fugitives et ramenée brusquement, incessamment, à l'amertume des attentes sans fin, des séparations douloureuses, des misères lourdes, qui rejettent à la terre des rêves partis pour le ciel. Quelle destinée! C'est à peine si, d'un malheur à l'autre, un sort implacable lui laissa le temps de sécher ses larmes. Sans y prétendre, en écrivant sous le coup des événements ou sous l'impression des mouvements de son cœur, elle aura été le meilleur peintre et le plus exact historien d'elle-même dans ses épanchements familiers.
Notre intention n'est pas de recommencer le tableau de cette dure vie. Elle est assez transparente telle que nous l'avons exposée, plus haut, en ses lignes essentielles. Simplement nous apporterons la révélation de lettres
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propres à éclaircir des détails insuffisamment connus ou capables de rendre plus pénétrante l'analyse des impressions morales dont elle vécut et souffrit.
Le recueil général des Lettres de Desbordes-Valmore, comme on pourra l'établir d'une manière définitive en joignant aux pages intimes qu'a publiées avec choix M. Benjamin Rivière1 et aux fragments signalés de côté et d'autre les réserves de l'avenir, ce recueil, quoique fort abondant, gardera de profondes lacunes. En premier lieu manquent totalement les lettres de jeunesse et de passion, celles dont la recherche a été le plus active, celles qui auraient enfin résolu d'une manière flagrante le problème irritant dont on s'occupe encore, je veux dire fixé le nom de l'oublieux passant d'amour, cause de tant de larmes, de plaintes et de transports lyriques, avant que se nouât le mariage de Marceline avec l'acteur Valmore. L'épisode qu'elles auraient ravivé n'avait-il pas eu l'influence décisive sur l'essor de son génie poétique? Sentimentale et passionnée, mystique et tendre, Marceline ressemblait de nature à ces héroïnes de George Sand qui, dans le vertige de l'amour, prenaient le ciel à témoin de leurs voluptés terrestres et mettaient à exprimer leurs troubles de chair et d'âme une sorte d'exaltation pieuse. A quel degré d'idéalité fiévreuse purent atteindre les premières effusions épistolaires d'un tel poète? Indiscrètement, malgré soi, cette interrogation tenace vient effleurer l'esprit. Nous avons dit comment, par les communications de l'ami le plus sûr et le plus constant de la famille Valmore, par des indices presque convaincants, nous faillîmes reconnaître le « séducteur » mystérieux en la personne du chevalier Dupuy des Islets, poète et écrivain du temps, homme de plume et d'épée, à la fois réputé pour ses duels et pour ses bonnes fortunes. On aura le nom peut-être, mais on n'a
i. Correspondance de M™ Desbordes-Valmore, Paris, Lcmcrre, 1896, 2 vol. in-8°.
point les pages du roman épistolaire. Les lettres réclamées furent anéanties par les soins d'Hippolyte Valmore. Sauf les documents relatifs à cette période encore enveloppée d'une ombre romanesque, la suite de l'existence de Marceline n'est plus qu'évidence et clarté, maintenant qu'on a extrait des archives de Douai, sa ville natale, et des collections particulières, la majeure partie de sa Correspondance. Ainsi, ne sera-t-on plus tenté de resservir ce lieu commun des anciennes biographies de Desbordes-Valmore, insinuant qu'elle versa tant de pleurs amers pour les fautes d'un mari infidèle! Si l'amante a gardé une partie de son secret, l'épouse, la mère et l'artiste nous est devenue comme une figure familière, toute semblable à ce qu'elle fut, triste et bonne, dolente et résignée, pleine d'amour pour les siens, constamment digne au milieu de ses infortunes.
La partie la plus considérable qu'on ait conservée des Lettres de Mme Desbordes-Valmore s'adresse à son mari, de qui l'éloignait continuellement la nécessité de courir à Paris, soit pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtenait jamais, soit pour nouer l'espoir fuyant de la vente d'un livre. Homme affectueux, dévoué, croyant aux joies de l'art, quoiqu'il n'en eût guère connu que les désillusions, croyant à l'amour par le sentiment loyal qu'il portait à Marceline et que n'amoindrirent jamais certains accès de jalousie rétrospective, honnête et bienfaisant comme elle; de caractère droit, plein de bonne volonté, mais sans énergie, sans beaucoup de talent non plus; inconsistant, agité, ayant en son for intérieur, malgré des airs d'emphase dont il cherchait à s'étourdir, la conscience de son indigence morale, et manquant de la force nécessaire pour s'emparer d'une résolution et pour la suivre jusqu'au bout : tel était ce Valmore, qui
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fut souvent la cause inconsciente de la détresse commune. Ingénue et naïve "autant qu'aimante, Marceline n'a voulu voir ni les fautes ni les erreurs commises, elle n'est que tendre pitié pour ce grand enfant prodigue
Cachant sous un front grave un esprit imprudent.
Rien n'entame sa foi dans son cher et maladroit artiste. Elle s'évertue sans cesse à remonter son courage, à le prémunir contre ses propres défaillances, à chasser de ce front les ombres qui l'assiègent, quand il se lamente à elle et s'accuse des désastres de sa famille. Jamais Marceline ne regretta de s'être unie à Valmore n'ayant pu retenir celui dont la trace fut éternellement puissante sur elle), et elle ne se lassait pas de le lui redire :
Quand tu creuses ton esprit à chercher, lui dit- elle une fois entre autres, si tu n'as pas brisé mon sort en te mariant avec moi, tu me ferais entrer dans un désespoir insensé, car c'est moi qui ne pourrais me pardonner de t'avoir si jeune lié à ma destinée évidemment vouée à l'orage. Ah! mon ami, je n'ai jamais cru sérieusement t'avoir mérité; mais n'est-il pas trop tard pour m'en inspirer le regret déchirant! Est-ce que je ne t'aime donc pas assez pour expier le chagrin que nos infortunes te causent? J'entre dans des pensées si austères, à la confidence de tes tortures, que je n'ai plus la force de me soutenir. Où prendrai-je la force si tu me retires ton appui ? Dans quel affreux sentiment de la vie vais-je tomber si je crois que je ne suffis pas pour te faire aimer la tienne '?
Toute son étude est de remplacer le bonheur qu'il n'atteint pas, à force de soins, de témoignages d'amour, de foi et d'espérance. Si évidemment supérieure par les dons de l'esprit, elle aurait pu trahir, de temps en temps, l'expression d'un regret, se laisser aller à cette réflexion très légitime qu'elle aurait eu meilleure chance, peutêtre, en s'appuyant sur un bras plus ferme, de trouver le repos de l'âme et la sécurité matérielle. Elle n'y songea même point. Non seulement elle s'interdisait
i. Paris, 17 mai 1846.
l'apparence seule d'un reproche, mais, s'exagérant ses devoirs et dépassant les bornes, elle poussait parfois la candeur et l'obéissance infinie jusqu'à l'entière confusion d'elle-même. Ailleurs, trop romanesque, oubliant lajuste mesure des choses, le temps écoulé, la distance, et, j'oserais dire, les convenances de l'âge, elle s'exalte, sur le tard, en des transports amoureux, qui étonnent et choquent un peu, quand on y réfléchit. Du moins, en bien des passages, elle a des mots d'une douceur charmante; elle déploie un adorable art féminin pour s'abaisser et se diminuer, pour hausser d'autant l'homme qu'elle sait faible et accablé.
Des lettres assez nombreuses vont retrouver son frère Félix, à Douai, l'informant de la situation de chacun au logis, le mettant au courant des soucis et des anxiétés du res angusta domi1, ou répondant à ses demandes d'argent; car lui non plus ne fut des plus experts à diriger'son sort. Il n'avait conservé, dit-on, du service militaire que des habitudes déplorables. Sa sœur, cependant, lui avait voué une tendresse aveugle. Il en abusa, maintes fois, réitérant les appels à l'aumône du pauvre et lui arrachant les dernières réserves comme des lambeaux de sa propre chair.
Ce qu'il y a de constant dans cette fraction de correspondance, qui rappelle par là, mais dans des conditions de vie et sous des couleurs beaucoup moins riantes, celle de George Sand, c'est le souci, chez la femme, de son intérieur, de son ménage, de ses enfants, de ses simplicités domestiques.
Aux lettres intimes, qui éclairent d'un jour si cru tout le fond d'existence des Valmore, on en pourrait rattacher quelques autres plus retenues, mais très affec-