‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 119 sur 145 · A M. JARS · texte numérisé non relu

A M. JARS

Bordeaux, le 18 août 1823.

Monsieui,

A l'heure où, toute faible encore d'une dernière maladie, je me crois assez forte pour vous écrire, parce que je le désire beaucoup, vous dites peut-être que je suis une ingrate. Un petit remords, s'il vous plaît. Je ne vous accablerai pas du récit de ce que j'ai souffert. Il faut, selon toute apparence, quelle que soit la durée de la vie, que j'en abandonne une bonne moitié à la fièvre, devenue mon ennemie intime, selon l'expression de Mme Gay, qui, je vous l'annonce, se prépare encore un nouveau titre à la réputation brillante dont elle est entourée. Je ne sais de quel genre sera son nouvel ouvrage. Nous le saurons tout à l'heure, car elle y travaille avec une ardeur et une constance qui me jettent en admiration.

J'ai reçu vos deux jolies romances. J'espère les chanter bientôt chez une dame fort aimable dont je dois l'amitié à Mme Gay. C'est la seule personne, l'unique que je voie à Bordeaux, où je vis dans une retraite encore plus décisive qu'à Lvon. Pour de la poésie, je ne sais plus si on en parle. Je crois qu'elle est comme une chose belle et sacrée aussi pour moi, reléguée au fond de quelques âmes qui n'osent pas se révéler. Vos

1. Adonné aux lettres, à la musique et à la politique, cet ancien député du Rhône était l'auteur du livret de Julie, opéra de Spontini, dont Marceline Desbordes avait créé la principale figure, quand elle fut passagèrement à l'Opéra-Comique.

avis sur cette Goutte d'eau1 sont d'une grande justesse : je les ai mis à profit, peut-être moins heureusement que je l'aurais dû. Toutefois, j'ai corrigé autant que jai pu cette moitié qui vous a déplu, et qui me déplaît aussi présentement. Si vous voulez voir le fruit de vos observations, je vous renverrai cette pièce et quelques autres sur lesquelles il me faudra vos observations intègres.

Non seulement vous manquez à mon amitié, monsieur, mais vous manquez encore aux intérêts de mon faible talent. Toujours écrire sans lire, c'est une occupation qui devient confuse, et souvent je m'arrête tout court, pendant huit à dix jours, pour me servir de juge à moi-même et lire d'un air d'étonnement des choses que j'ai tâché d'oublier. Faites aussi comme cela, je vous en prie, afin de ne pas tout perdre. J'ai voulu travailler à ce certain ouvrage dramatique dont la première idée est heureuse, mais mon mari s'avise de le tuer en mettant dessus les œuvres de Molière. Je deviens rouge de honte, et vous sentez que je vais me cacher dans une élégie2, où je parle, au moins, selon mon cœur.

Vous aviez bien raison. Je n'irai pas à Lyon3. Il4 ne le désire pas assez pour que j'ose le vouloir; je suis la plus petite, et mes volontés doivent être en proportion de ma taille. Ma chère fille me sera ramenée par une occasion qui s'est trouvée là tout juste pour me fermer la bouche. Adieu donc, monsieur, qui faites des prédictions si justes. Cet argent mis à part avec tant de soin et de joie ne sera pas dépensé par moi.

Notre sort n'est pas encore fixé pour l'an prochain.

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