‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 123 sur 145 · A CONSTANT DESBORDES · texte numérisé non relu

A CONSTANT DESBORDES

Lyon, 3o avril 1828, 8 heures du soir.

Mon oncle! — Adieu, mon oncle! — Il y a une heure que je le sais. — Tout espoir est fini. — Adieu!

Et j'ouvrais cette lettre sans défiance, car celle d'avanthier m'avait tranquillisée. Vous étiez mieux, mon oncle. Je ne craignais rien en rompant ce cachet. Je cherchais une nouvelle certitude de votre convalescence. Hélas! mon Dieu, à la seconde ligne, j'ai reçu un coup dans le cœur, je l'ai reconnu!... J'ai cru sentir des fils se casser dans ma tête, et un nuage a passé sur moi. — Adieu, mon oncle! — Mais regardez-moi, maintenant, des yeux de votre âme qui m'a tant aimée!

Vous êtes bien sûr que je vous l'ai bien rendu. — Quel lien se brise pour moi ! Comme je sens qu'il a commencé avec ma vie, mon oncle! J'étouffe de la douleur de ne vous avoir pas revu. Mais regardez-moi bien jusqu'au fond du cœur, ai-je assez souffert de vos peines? Elles entraient dans les miennes, elles pèseront toujours sur ma mémoire et troubleront jusqu'à la douleur de votre souvenir. Vous avez été bien malheureux! Mes enfants m'ont vue pâlir et chanceler, mais ils n'ont pleuré d'abord qu'à me voir pleurer; je n'ai rien dit. Comment trouver le courage de frapper, même l'enfance, par un mot!...

1. Son oncle Constant Desbordes, artiste modeste et pauvre, d'un talent trop peu connu, venait de mourir. Dans un élan de douleur filiale, elle lui adressait, d'âme à âme et comme s'il pouvait encore entendre sa voix, cet adieu suprême.

LETTRES CHOISIES 2Ôl

Adieu, mon oncle! Avez-vous revu votre mère?... Embrassez aussi mon père pour moi. Vous êtes bien heureux, bien exaucé si vous les avez revus1. Moi, je suis bien triste! Je suis atteinte jusque dans l'avenir. Je demandais si ardemment à Dieu de vous y trouver! de vous y payer du chagrin de mon absence! Dieu ne m'aime pas... Qu'il vous reçoive dans son sein! Adieu, mon oncle!...

Quel désespoir! Quoi? je ne partirai par pour courir vers vous? — Non! Il n'y a plus que votre ombre qui vient me tendre les bras...

1. C'est-à-dire : hors de la vie, qu'ils avaient quittée, comme lui-même.

A GERGERES1

Lyon, le 29 novembre i83i.

Vos regards sont tournés vers Lyon, cher Gergerès- L'intérêt que vous prenez à l'humanité tout entière doit être en ce moment bien ému de pitié. Je me perdrais inutilement dans des détails déchirants, que je n'aurais pas la force de finir. Vous les comprendrez tous en peu de mots. Nous avons vu le sanglant panorama de Juillet, cette terrible contre-épreuve de leurs trois pages2 écrites avec des balles. Que de morts innocentes! Toute ma famille est sauve. Mais, mon Dieu, on commande en ce moment tant d'habits de deuil que l'on tombe à genoux dans l'étonnement de n'en pas porter soi-même! Dans cette révolte immense, la politique n'a eu aucune part. C'est l'émeute de la faim... Les femmes criaient, en se jetant au-devant des coups : « Tuez-nous! nous n'aurons plus faim! » Deux ou trois cris de Vive la République! ont été entendus, mais les ouvriers et le peuple ont répondu : « Non! Nous nous battons pour du pain et de l'ouvrage. »

Ils sont maîtres de Lyon depuis cinq jours, et l'ordre y règne comme jamais. Au milieu du tocsin, des tambours, de la fusillade et des cris lamentables des mourants et des femmes, nous attendions le pillage et l'in-

1. Cette lettre émouvante fera partager les impressions de tristesse et de pitié qu'excitèrent en lame sensible de Mme Desbordes-Valmore les malheurs de l'insurrection lyonnaise, dans les premiers jours de la monarchie de Juillet.

2. Les trois journées de la révolution de juillet i83o, dites les trois glorieuses.

cendie s'ils étaient vainqueurs. Rien! Pas un crime de sang-froid après le combat. Leur fureur s'est épuisée sur quelques pendules, des meubles et des étoffes brûlées dans deux ou trois maisons des plus riches fabricants, d'où l'on avait eu l'imprudence de tirer des fenêtres. La ligne a cruellement souffert en se retirant, pourtant, l'arme au bras. Le peuple des faubourgs a pris cette humanité pour un piège, et on les a massacrés. Trois cents (soldats) sont tombés. Le Rhône était rouge! Cette pauvre garde avait refusé de tirer la première sur les ouvriers, qui ne demandaient à grands cris que de l'ouvrage. Dix ou vingt imprudents de la garde nationale ont commencé le feu... Tout s'est mêlé alors et confondu : les femmes, les enfants, et enfin le peuple tout entier qui a passé au parti des ouvriers, dont le courage est d'autant plus inouï qu'ils étaient exténués de faim, en lambeaux.

Quelle vue! Mes dents se serrent en écrivant. Il y avait un mois, à pareil jour, que l'émeute avait parcouru la ville à flots paisibles, sans armes, sans cris. On les accueille, on les écoute; on leur accorde la légère augmentation qu'ils implorent. Les cris de joie se font entendre. Le soir, ces pauvres hommes illuminent en signe de reconnaissance. Ils donnent une sérénade aux autorités et aux négociants. Huit jours après on leur refuse ce tarif. On les raille. Un fabricant a la bêtise de mettre à la porte un réclamant en disant : « Voilà notre tarif! » Alors, le feu s'est mis à la tête et au cœur de cette portion formidable de Lyon, et l'insurrection a suivi.

Le théâtre a rouvert avant-hier. Je n'ose vous parler de notre misère devant tant de misères et de douleurs graves. On attend le duc d'Orléans; mais, depuis hier qu'il est près de Lyon, il n'entre pas. Quel est donc leur projet? Tout est pourtant paisible et calme. Qu'attendon?... On dit qu'ils veulent entrer avec des forces con-

sidérables, mais c'est inutile s'ils ont à dessein de tout pardonner... Et si l'on veut punir, mon Dieu! j'aime autant mourir que de voir de nouvelles victimes.

C'est Quériau, un danseur que vous avez vu à Bordeaux, qui, par le plus grand hasard, a porté lui-même les clefs de la mairie au peuple. Toutes les autorités étaient en fuite. Quatre à cinq cents curieux étaient là, à la porte de l'hôtel de ville. Le secrétaire de la mairie, qui perdait la tête, a remis les clefs pour s'en aller à son tour, et c'est dans les mains de ce pauvre Quériau tout ébahi qu'il les a remises. Celui-ci les a portées au chef des ouvriers, qui, le voyant venir à leur rencontre, le prenaient pour l'ennemi et voulaient le tuer. Quériau, qui bégaye beaucoup, leur a crié : « Tuez-moi, ça m'est égal; mais venez prendre vos clefs, car c'est ennuyeux! » Et jugez de l'accueil qu'il a reçu d'eux. Il n'avait fait tout le jour que porter et sauver des blessés1, au milieu des balles.

Adieu, bon ami. Je ne vous dis pas de nous plaindre; puisque je vous écris, c'est que je suis bien sûre de votre sollicitude pour vos amis malheureux. Donnezm'en, je vous prie, une preuve. Voyez Mlle Remy et faites-lui part de ma lettre. Si elle nous croit morts ou blessés, elle en est triste, ainsi que cette bonne Mme Constant. Rassurez tout ce qui a la bonté de songer à nous. Notre position est étrange. Tout est calme, paisible; la ville n'a plus un murmure, et le prince, dont la présence pourrait remettre tout en solide harmonie, est là aux portes, depuis trois jours... (C'est le 3o que je finis ma lettre.) On veut que tout le monde, avant son entrée, rende les armes, et cette mesure porte l'effroi, l'indécision, le mécontentement dans la classe bourgeoise et ouvrière. Que la politique est tor-

I. Ce danseur Quériau, de caractère honnête et dame si généreuse, eut une triste fin. Il se suicida dans un accès de désespoir, dont la cause avait été la

misère.

tueuse et bète! Il n'avait qu'à montrer son nez de prince, et tout allait. Non! La diplomatie et le génie de l'erreur est là qui tortille et qui fait de l'esprit ! Maintenant, peut-être, les partis vont se lever et se mêler dans cette affaire de pain. Dieu sait dans quel four il va cuire!

Un gros garde national a été saisi d'une telle épouvante qu'il s'est précipité dans une armoire. Quand on l'y a trouvé, c'est qu'on voyait l'armoire s'agiter de côté et d'autre; il n'en pouvait plus sortir. Sa peur l'avait rapetissé. Je le connais. Un autre court d'un air effaré au poste : « Mes amis, j'ai besoin de quatre hommes de bonne volonté. » On croit que c'est pour arrêter un perturbateur, on marche. Arrivé près de là, l'homme ouvre une porte, entre, et dit : « Merci; je suis chez moi, retournez au poste. » Les autres ont juré et ri. Ailleurs, on se jetait en fureur pour achever un homme tombé. Horreur! un ouvrier étend le bras sur lui : « Qu'on ne le touche pas! crie-t-il, c'est mon mort. » Il le charge sur ses épaules et l'emporte à l'hôpital, où il vit.

Adieu, Gergerès. Mon mari, ma famille, vous embrassent. Que Dieu vous épargne dans l'avenir, et tout ce que vous aimez. Rappelez-moi à vos chères sœurs et à Mme Géraud. J'ai vu dernièrement Sigoyer, heureux et bien portant, toujours faisant et disant des vers.

Je serre affectueusement votre main.

Mne Valmore.

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