A EMILE SOUVESTRE
Lyon, le 3 janvier i832.
Oui, monsieur, je vous écrirai toujours et de partout, tant que je ferai nombre sur ce triste chemin où se pressent tant de malheureux comme nous. Je crois vous l'avoir dit, mais, à coup sur, je l'ai pensé, et je vous le prouverai. C'est maintenant un besoin pour moi, puisque c'est l'ombre d'une consolation pour vous. Bien vague, pourtant! bien vaine pour un cœur qui a été tant déchiré. Il y a des modèles de malheur. Vous aussi, vous avez été choisi pour tel. Il y a, peut-être, une profonde espérance dans ces affreux déchirements muets, mais si l'on avait du moins la force de l'entendre! On ne l'a pas, que par lueur, et l'on retombe dans une si triste obscurité!
Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez sur ces tombes d'amour et d'amitié pour être entendu, dites-m'en quelque chose; je l'entendrai, je crois, car en vérité la vie est souvent triste et isolée comme la mort!
J'ai vu cette émeute étouffée sous' le canon et le bon ordre, comme ils disent. La faim et le désespoir sont dessous. Dessus, on va, on vient, on fait des visites, des emplettes et des présents. C'est comme avant. Les morts seuls ont compris la leçon. Elle n'est pas comprise par ceux qui survivent. Elle recommencera plus terrible peut-être, car le peuple, qu'ils appellent tourbe et lie, dans le triomphe de son désespoir, dans son
règne de cinq jours, a été sublime de clémence, d'ordre et de générosité.
A part deux ou trois forcenés qui ont tué plusieurs de nos chers soldats déjà tombés par terre, — douleur pour qui Ta vu! — le reste de ce peuple affamé, soye\en sûr, a été comme retenu par l'impossibilité d'être méchant. Cet immense phénomène n'a été signalé par personne, mais j'ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et par l'admiration. Nous attendions tous le pillage et l'incendie, et pas une insulte, pas un pain volé! C'était une victoire grave, triste pour eux-mêmes, qui n'ont pas voulu en profiter.
Je n'ai pas reçu le second envoi que vous m'avez fait. Peut-être a-t-il été perdu dans ces jours de trouble. Un seul courrier pourtant a souffert. Mais je vous remercie de me l'avoir destiné. Je le regrette à cause de ce qu'il contenait de vous, dont j'aime le talent et la tournure vraie d'expression.
Ne me louez pas tant. Seulement, si vous voyez quelque tache trop saillante pour être pardonnée, même à une femme, signalez-la-moi avec amitié; je vous en aurai d'autant plus d'obligation que, n'étant surveillée que par moi-même, je dois être souvent bien négligée, car je n'ai pas de science et je suis bien abattue.
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