A MADEMOISELLE MARS
Milan, 19 juillet i838.
Nous arrivons de Milan, il y a deux heures, et j'ai tant de soleil dans les yeux que je vois des rayons en vous écrivant.
Il a été impossible de trouver place pour cette troupe entière et nous par-dessus le marché, et nous avons été forcés de rester à Lyon, quatre jours entiers. Jugez d'un tel supplice!
Arrivés à Turin, après le plus beau voyage du monde, nous avons encore attendu deux jours à l'hôtel de la Pension suisse, où je vous conseille de vous faire conduire, Contracta Carlo Alberto. Tout y est convenable, propre, silencieux et raisonnable de prix. On s'y fait apporter le bain. — On vous y attend. Que parlez-vous de prôneurs de moins, mon Dieu! Votre arrivée court déjà l'Italie '. Le directeur nous dit que vous ne recevrez sa lettre que le 23. Ne pensez point aux matelots. Vous serez par ses soins dans un bon et décent hôtel point bruyant ni ruineux, mais il n'y a pas un trou particulier à louer dans cette ville étrange et admirable2. Nous sommes, vous le verrez, dans un corridor, sans armoire, mais où nos trois lits sont très bons.
Apportez tout en fait de mode et d'ajustement.
Les coiffeurs sont intelligents, élégants même, mais
1. La célèbre comédienne devait jouer à Milan, pendant un mois.
2. L'afriuence était énorme, pour les fêtes du couronnement, qui s'y préparaient.
les objets de toilette sont chers. La vie seule y est traitée fort modestement. Ayez le soin le plus strict de ne rien mettre au roulage : tout arriverait quatre fois trop tard, même par le roulage accéléré. On se charge ici d'empêcher que, nulle part, vos malles ne soient ouvertes avant votre entrée à Milan. J'irai demain moi-même, au surplus, chez le consul, à qui je suis fort recommandée. Mais sans moi la chose se ferait également.
Tartuffe seul se jouera à la Louis XIV, le Misanthroipe gardera le costume Louis XV.
Valmore sait d'avance quel est votre répertoire. Venez donc le plus tôt possible.
Vous aurez de la poussière, mais un chemin dans les Alpes facile comme le boulevard de Paris. Mais que de beautés inconnues! J'ai failli me jeter hors de la diligence pour me mettre à genoux devant Dieu, qui a fait tout cela, sans vous compter vous, un de ses plus parfaits ouvrages.
Prenez de légers manteaux pour la nuit du mont Cenis, où le vent se ressent du froid des neiges qui s'y trouvent. Je ne suis pas fatiguée, tant le soleil vous soutient haut. L'Italie est pleine de brises inconnues en France, durant les grandes chaleurs.
Nous vous attendons avec tous les sentiments intimes que vous nous connaissez et l'émotion que donne ici la nouvelle de votre arrivée. Le directeur ne s'en tient pas d'orgueil. La salle n'est pas très grande, mais d'une coupe harmonieuse. Ah! mon Dieu! j'oublie sans doute quelque chose... mais il estplus que temps, après vous avoir embrassée de toute mon âme, de me signer Votre fidèle Marceline Valmore.
^jF
A SON MARI
Paris, 5 mars 1840.
C'est bien vrai! c'est bien vrai! Si tu l'apprends par les journaux avant que ma joie te l'annonce, crois-le et remercions-le ensemble pour cette faveur que la Providence verse sur notre famille. Je reçois à l'instant, jeudi à midi, l'ordonnance du ministre, M. Villemain, qui me jette, en quittant le ministère, un bienfait inattendu. Il a porté ma pension de trois cents francs temporaire à douze cents francs pour toujours. Je me sens bouleversée d'une joie trop pure pour qu'elle ne m'arrive pas de cette puissance invisible qui me soutient dans toutes mes tristesses. O mon ami! crois avec moi. Partage le bienfait de la foi avec la compagne de ta chère vie, et ne t'inquiète plus de l'avenir, que tout nous présage paisible. Proudhon lui-même m'écrit des choses à relever du désespoir. Oh! que je voudrais t'embrasser et te voir content, mon cher Prosper! Je t'écris ceci à la hâte. Je sors pour le pauvre forçat.