AU DOCTEUR VEYNE
17 août i853.
Il y a, rue Richelieu, n° 10, une bonne vieille concierge. Une fois je l'ai vue, et, depuis ce temps, je me trouve mêlée à sa triste étoile. La vôtre, mon cher Samaritain, suivra Tordre divin qu'elle a reçu d'aller verser l'huile sur toutes les blessures...
Le fils de cette femme est très malade, pauvre comme sa mère, très joli, très musical, très fier et très intelligent, un Chatterton.
Il a rencontré dans l'escalier une jeune ombre qu'il a prise pour Kitty Bell, et voilà tout.
La honte, le silence, la violence des remèdes peutêtre, ont fait que la fièvre le dévore.
La mère a tout avoué à Mme Duchambge, qui est venue comme une flèche pour me faire courir après vous, car le jeune musicien veut se tuer. La fièvre est au milieu du front. Il dit qu'une araignée lui est entrée dans l'oreille1.
Vous voyez à quel drame obscur je vous invite. — J'ai chancelé durant bien des minutes, pensant aux tristes offrandes que vous fait ma reconnaissance; mais votre cœur attire le mien, j'y vais comme l'oiseau au soleil, — et je vous porte l'adresse du blessé : 10, rue de Riche-
1. Amor volât, currit et lœtatur; liber est, et non tenetur. La lettre de Mm* Valmore remet en mémoire ce verset de l'Imitation.
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lieu. Je crois que vos yeux seuls feront déjà beaucoup sur cette pauvre âme qui veut partir. Il faut l'en empêcher pour sa mère ; — c'est affreux, affreux, de voir mourir jeune et de rester1.
i . Si l'on pense qu'elle venait de perdre ses deux filles et qu'elle était sous l'impression encore saignante de la mort d'Ondine, ces deux derniers mots prennent une signification immense de pitié douloureuse.
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 27 décembre i855.
J'espérais un peu une lettre, un mot de toi, Pauline! Ce n'est pas le mauvais temps seul qui m'arrête, car je suis poussée en tous sens, et je vis sans repos de mon côté. Mes journées sont broyées sous une meule... Ce n'est pas du froment que j'en recueille. Mon pauvre parent est tout à travers, le matin et le soir. Rien du tout ne se présente pour changer un tel état de choses qui exaspère mon mari. Il est bien sûr, Pauline, que je ne sais où cela nous mène, et, pourtant, sur l'honneur et la conscience, je ne peux jeter cet infortuné dans la rue. Il est donc tressé dans nos heures, car la saison même ne permet pas qu'il reste dans une chambre sans feu. Voilà du grave dans un ménage. Dieu le voit!
J'ai revu ton Breton ferré, qui est venu s'asseoir cordialement avec nous. Il ne sentait plus la lavande. Mais quoi! ses vers sentent toujours le ciel. Quel poète! Combien la vie est dure et marâtre, puisqu'elle amène des hommes d'un tel mérite à devenir ce que celui-ci devient... et deviendra! Gustave Planche est bien mille fois pire1. — Vois-tu, ces hommes divins ont froid dans leurs affreuses chambres d'auberge ruineuses, et leur soleil les brûle en dedans. Je t'assure qu'ils vivent comme des somnambules : regarde leurs yeux.
1. Sa farouche indépendance et aussi le défaut d'équilibre entre les facultés morales, enfin l'insouciance désordonnée, réduisirent Gustave Planche à terminer ses jours dans la plus lamentable détresse.
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Quand donc irai-je à toi?... Presque aussitôt que ma lettre, j'espère. J'ai à serrer tes mains, à savoir comment tout va dans le milieu où tu vis, et j'ai bien des drames à te raconter!
Le travail m'échappe. Je ne sais plus où me mettre pour écrire posément, et autrement que sur mon genou. Je suis commissionnaire... et triste, presque égarée de misères dont personne n'a l'air de se douter.
Je t'aime d'avoir souffert ce que je souffre, et d'être restée si tendre. L'Indien se couche au fond de son canot, quand il tourbillonne sur l'abîme. Moi, je ne peux pas même me coucher, il faut chercher... souvent pour le jour même, afin que moi seule je sache que c'est l'abîme.
A PAULINE DUCHAMBGE
Le 9 janvier 1857.
Il y a cinq jours, quand je rêvais la force d'aller te voir et de répondre moi-même à ta dernière lettre, un rhume tout à fait violent, tout à fait inattendu, m'a rendu plus de fièvre que jamais! Ma bien chère! il est impossible de te raconter l'état d'imbécillité triste où tout cela me met. Je ne sais plus si j'ai passé de tels jours. Je dois le croire, ayant beaucoup souffert en tout temps, mais je suis trop accablée pour me rendre compte de rien. Je devine par là comme tu dois être. Ah ! que je te plains ! Que je m'afflige amèrement de ce que ma solitude effrayée soit si loin de la tienne, toi, la seule amie qui pourrait beaucoup obtenir de ma raison assombrie.
Pourquoi t'étonner de retourner si jeune dans le passé? Ne sommes-nous pas toujours jeunes? D'où vient que tu t'affliges presque de cette preuve incontestable de l'immortalité de notre vie, — elle peut donc être fatiguée, mais non finir. Il n'y a pas de nuit où je ne retrouve mes petits enfants dans mes bras, sur mes genoux. C'est bien eux. va! Sois persuadée, comme moi, qu'ils vivent tout à fait, tandis que nous, c'est avec gêne, et tristesse et peur! Je soutiens donc que cet amour, que tu retrouves si souvent dans les heures les plus tristes et les plus inattendues, fait partie de toi-même et que tu n'en revois alors que le miroir... Celui-là a été ardent, ne te plains pas. C'est le sens de ce que tu ne pouvais t'expliquer alors. C'est ton âme, qui continue et qui suit sa pente d'aimer immortellement.
Voilà ce que j'ai pu trouver pour Alexandre Dumas. Je ne sais ce qu'il y a dans ma lettre, mais c'est une lettre, et ton petit créole1 en fera une sonnette à cette porte souhaitée. Dieu sait si on lui ouvrira. Il y a bien des entraves vulgaires autour de cet excellent cœur distrait.
Ceci est dans un billet de Brizeux, écrit de Bordeaux pour nous deux : « Dites à notre chère Pauline que de Montpellier, d'où, après quelques jours, je remonterai vers Paris, je lui adresserai quelques lignes d'un souvenir qui ne me quitte pas. » — Il a été malade en Bretagne, avec danger. C'est sa bonne mère qui. à force de soins, l'a guéri. Pauvre Virgile breton, si ses cris pouvaient être apaisés! Il t'aime bien, je le sais, brusquement, mais vraiment. Juge donc! Combien peu d'amis reviennent à nos foyers refroidis. Pour moi, je le regarde de loin comme un pigeon déplumé sur le bord de son toit désert. Ah! ce serait trop navrant si Dieu n'était au-dessus du toit et des amis.
i. Sevcriano de Heredia.
A PAULINE DUCHAMBGE
Jeudi, 3 décembre 1857.
Que tu as une adorable bonté! m'écrire sans que je puisse te répondre, ma Pauline! Quelle tendresse que la tienne dans cette terrible époque! Aussi, comme je t'embrasse de l'âme! Aucun détail ne m'est indifférent de ce qui t'entoure et te tourmente. Le mot le plus pénétrant de ta lettre est celui-là : « Je vais mieux! » Ah! oui, c'est un peu de ciel. Je sais qu'il y a bien des orages dans peu d'espace, même entre honnêtes gens. L'amour seul, l'amour divin, les apaise, et tu as cet amour. Emploie-le!
Samedi.
Tu vois... je n'ai pu finir. Je pense à toi... et je me tais pour souffrir sans hurlements. Je vis dans l'impossible. Je ne sais plus rien de la vie réelle, si c'est la vie. Ma chère âme, je ne puis que t'embrasser et te tracer sans suite ce sentiment immuable qui m'attache à toi. Mes douleurs sont sans expression. Je ne sais pas trouver une place.
Cher ange aimé, ne viens pas. Soigne-toi; c'est un crime envers ce qu'on aime de se négliger. Je le vois! Je fais beaucoup pour me soulager, mais rien.
21 décembre 1857.
Je ne t'écris qu'avec de l'âme. J'amasse bien des inquiétudes sur toi, ma très chère!... Mon fils n'a pu
t'aller voir, tout malade de mes tourments. Je broie ce qui m'entoure. C'est vivre dans l'impossible. — Ta chère lettre me livre à la tristesse sur toi-même. Mais toutes plaintes sont faibles et inutiles devant de tels événements. Ta pensée est sûre de me trouver audevant d'elle, quand elle me cherche. Je t'aime uniquement comme amie dans ce vaste espace. Oh! souffre moins, et reçois comme une caresse cet élan de mon cœur1 !
i. Nous venons de lire une des dernières lettres qu'elle ait tracées, d'une main bien affaiblie.