‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 51 sur 145 · C'est-à-dire lasse d'attendre · texte numérisé non relu

C'est-à-dire lasse d'attendre

« Car nous sommes bien accablées D'attendre où Ton attend toujours :

Hélas! nous serions moins troublées D'entrer où finissent les jours! »

Alors ses pitiés envahies

Dans son cœur semblaient se presser,

Devant ces âmes éblouies

Qui se heurtaient pour l'embrasser.

Nous entrâmes dans une église, Pour nous reposer à genoux; La Vierge seule était assise, Posant son doux regard sur nous.

Notre corps ne faisait plus d'ombre Comme dans ce triste univers, Et notre âme n'était plus sombre :

Le soleil passait à travers!

Voilà comment je l'ai rêvée, Son bras enlacé dans le mien, Tandis que toi, ma retrouvée, Tu la retenais sous le tien.

A PAULINE DUCHAMBGE1

En ce temps-là je montais dans ta chambre Causer une heure, et pleurer, et chanter; Car nous chantions pour étourdir décembre2, Et puis nos pleurs coulaient de nous quitter.

Je te cherchais, comme par la campagne Quelque hirondelle, échappée aux autans, Monte rapide au toit d'une compagne, Lui raconter ses secrets palpitants,

Tout ce qui tient dans un sort d'hirondelle, L'orage en haut, la moisson sans chaleur, Un nid qui tombe, un message infidèle, Un rendez-vous brisé par l'oiseleur.

Nous disions tout, l'une à l'autre sincère, Larme pour larme et le cœur dans le cœur.

i. Pauline Duchambge, comme Albertine Gantier, eut l'intime confidence des joies et des pleurs de Marceline. De son nom de jeune fille Antoinette- Pauline de Montet, et venue, de bonne heure, de la Martinique en France, elle avait occupé dans le monde et les salons, où l'on se disputait ses compositions musicales, un rôle brillant. On louait son esprit, son charme physique, sa gracieuse bonté. Mais, en l'âge mur, elle eut à connaître, par la ruine de ses biens, les tourments d'une détresse qui fût allée jusqu'à l'extrême misère, sans l'aide de ses amis et les secours qu'elle recevait de l'administration des beaux-arts. Elle s'éteignit à l'âge de quatre-vingts ans (i838).

2. Il n'y avait d'autre feu dans la chambre, peut-être, que cette flamme de leur enthousiasme jeune et confiant.

ÉLÉGIES Çf3

Si le bonheur est de croire, ô ma chère, Qu'un toit si simple abrita de bonheur!

Et d'où venaient nos plaintes racontées, Nos chants furtifs entravés de longs pleurs, Nos peurs d'enfants gravement écoutées?

C'est que notre âge avait toutes ses fleurs!

Qui regardait sous mon aile blessée Le dard... celui qui me fait mal encor? Qui doucement essuyait ma pensée Du rêve amer qui fait aimer la mort?

Comme aujourd'hui, c'était toi, mon autre àme, Lueur vivante éclairant mon chemin, Ange gardien sous ton voile de femme A qui Dieu dit : « Tenez-la par la main! »

O jours d'hier! ô jeunesse envolée Avant notre àme, autre oiseau gémissant, Ouvrant à Dieu son aile d'exilée Rougie au plomb qu'on lui tire en passant!

Posée à peine aux lieux où sonne l'heure, Sais-tu quel seuil mon pied triste a tenté? Tout seuil de Christ où chaque àme qui pleure A droit d'asile et d'hospitalité.

Le front baigné de soleil et de bise, Sans droit ni place au banquet étranger, Je me sauvais dans les bras d'une église, Seuls bras ouverts au malheur passager.

J'allais suspendre une heure à ces vieux dômes Où Dieu s'enferme et dit à tous : « Entrez! » Où le plain-chant des sonores fantômes Crie en tout temps : « Frères, quand vous voudrez ! »

J'allais verser nos humbles harmonies Sur le sommeil étouffé des prisons, Berçant, calmant les acres insomnies, Avec l'amour qui bat dans tes chansons.

J'étais, je suis la voyageuse encore, Lasse d'absence et de tous les séjours, Que de ta chambre indigente et sonore L'écho tourmente et rappelle toujours.

Mon sort lancé vers l'étoile inconnue Serrait sa chaîne à chaque mouvement; Mes yeux rêveurs et mouillés sous la nue A ton rideau retournaient tristement.

Charme aimanté ! lampe qui se consume!

Cœur oppressé de chants mélodieux!

Oh ! sous ta cendre où l'ange se rallume, M'attendras-tu pour nous enfuir aux cieux?

J'irai te prendre, attends! pauvre et chérie, Dernier reflet de mon lointain doré, Replie encor ton aile endolorie :

Toi, si tu meurs, je crois que je mourrai1 !

i. Pauline Duchambge mourut un an avant Mm» Desbordes- Valmore, à qui on avait laissé ignorer cette disparition jusque dans les derniers mois de sa propre vie.

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