I. Devant
ÉLÉGIES l63
L'ardent soleil de juin, qui riait dans la chambre, L'àtre dont les clartés illuminaient décembre, Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour : Ma mère créait tout du fond de son séjour. C'était ma mère ! O mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes ! Laissez tremper mon cœur dans vos suaves larmes ; Laissez ces songes d'or éclairer les vieux murs Des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ; Laissez, puisque ici-bas nous nous perdons sans elles, Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes. Quand là mienne avait dit : « Vous êtes mon enfant ! » Le ciel, c'était mon cœur à jour et triomphant!...
Elle se défendait de me faire savante :
« Apprendre, c'est vieillir, disait-elle, et l'enfant
Se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,
Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.
L'enfant sait tout, qui dit à son ange gardien :
« Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien! »
C'est assez demander à cette vie amère,
Assez de savoir suivre et regarder sa mère,
Et nous avons appris pour un long avenir
Si nous savons prier, nous soumettre et bénir! »
Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse,
Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs;
Rien, durant ma croissance aiguë et douloureuse,
Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.
Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière.
Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,
J'écoutais Notre-Dame et j'épelais les cieux,
Et la vague harmonie inondait ma paupière ;
Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu'un jour
On m'entendrait aimer pour me répondre : amour!
Les psaumes de l'oiseau caché dans le feuillage, Ce qu'il raconte au ciel par le ciel répondu,
Mon âme qu'on croyait indolente ou volage,
L'a toujours entendu!
Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l'espérance, Dieu montrait l'arc-en-ciel aux pèlerins errants. S'il avait ruisselé sur ma vierge souffrance, La nuit se sillonnait de songes transparents; Et sur l'onde qui glisse et plie, et s'abandonne, Quand j'avais amassé des parfums purs et frais, En voyant fuir mes fleurs, que n'attendait personne, Je regardais ma mère et je les lui montrais.
Et ma mère disait : « C'est une maladie, Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie : C'est le cœur de mon cœur! Oui, ma fille! plus tard, Vous trouverez l'amour et la vie... autre part. »
Innocence! innocence! éternité rêvée!
Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?
Etes-vous ma maison que je ne peux rouvrir?
Ma mère! est-ce la mort? Je voudrais bien mourir!