Sermon pour le jour de saint Bernard, i'^ partie
bt NOTICE
les monuments publics, où elles sont encore écrites, et où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souvenir qui les désavoue. ^ »
Phrase magnifique assurément, mais qui sent l'excès. Nous indiquerons encore comme exemples de mauvais goût chez Massillon quelques interprétations louches des paroles de rÉcriture, quelques applications arbitraires et fausses de textes sacrés. •
Au fond ces fautes de détail sont assez peu de chose ; ce qui est plus grave, c'est qu'avec Massillon le style commence à dégénérer de la belle sobriété des chefs-d'œuvre classiques. Ce n'est plus la langue simple et forte de Bossuet et de Bourdaloue. La politesse, l'élégance, les grâces de détail sont poussées jusqu'à un excès qui sent un peu la rhétorique, et même qui rappelle, — surtout en maints passages du Petit Carême, — le précieux pensé de La Mothe et de Marivaux. Le dernier grand prédicateur de la cour recherche trop les alliances inaccoutumées, les demi-teintes, les nuances, les reflets de l'expression ; enfin il semble trop se préoccuper de plaire à son auditoire mondain.
L'époque où Massillon parut dans la chaire , époque où la grandeur du beau siècle des arts commençait à s'évanouir avec le goût des choses solides, cette époque déjà dégénérée exigeait, il faut bien l'avouer, qu'il accordât plus que ses prédécesseurs aux embellissements du style et à tout ce qui pouvait attirer et retenir ces esprits si peu préparés à l'austérité du langage évangélique.
« Nous sommes obligés, dit-il lui-même à ses auditeurs dans un Discours sur laparoUde Dieu, de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours Tafibiblissent ; il
1. Petit Carême, Sermon pour le Jour de Tlncaruation, 3* partie.
2. Voir en particulier le sermon pour le Jour de P&ques , Sur les causes ordinaires de nos rechutes, vers la fin de la seconde partie, où ces paroles d*un psaume : Quoniam spiritus non pertransibit in illo, et non subsistet, et non cognoscet amplius locum suum, sont totalement, et sans aucune utilité, détournées de la pensée de Fauteur sacré.
SDR MASSILLON. 63
semble que nous Tenions ici vous parler pour nous , et vous nous écoutez comme des importuns qui viendroient vous demander des grâces. < n
Il disait encore dans le môme sermon :
■ Que votre piété rende k la vérité dans vos cœurs ce qu*c11e perd dans notre bouche, et, par vos dégoûts injustes, n*obligez pas les ministres de rÉvangile à recourir, pour vous plaire, aux vains artifices d*une éloquence humaine, à briller plutôt qu*à instruire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser les instruments destinés à cultiver la terre, je veux dire à chercher dans les sciences profanes ou dans le langage d'un monde ennemi des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l*Évangile, et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité. • »
Le brillant, le faux éclat, on trouve chez Massillon luimême, il faut bien le dire, ces qualités de rhéteur. Quand il n*est pas trop recherché, il lui manque toujours un degré d'énergie et de solidité. Bien moins fort et bien moins nerveux de raisonnement que Bossuet et Bourdaloue , il est bien loin aussi de savoir comme eux composer fortement un discours. La composition est incontestablement une des parties faibles chez cet orateur qui s*abandonnait trop à sa verve naturelle, à cette facilité d'écrire si prodigieuse chez lui que le plus soigné de ses sermons ne lui coûtait pas plus de dix à douze jours.
a Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes,* » a dit un bon critique. C'est à ces bas-reliefs qu'on s'arrête surtout. La beauté des figures, la grandeur des mouvements, l'élégance, la souplesse et la fécondité du style, enfin l'harmonie la plus suave et la plus constante font oublier ce qui manque à Massillon du côté du raisonnement et de la composition. Quand on est sous le charme de cette belle langue, on n'est guère disposé à demander plus à celui qui nous procure un si délicieux plaisir.