DEUXIEME PARTIE
L'éclat (lu ministère de Jésus-Christ n'en est pas le côté le plus auguste et le plus magnifique. Quelque grand qu'il nous ait paru par les oracles qui l'ont annoncé, par les œuvres qu'il a opérées , et par les circonstances éclatantes de ses mystères, ce ne sont encore là, pour ainsi dire , que les dehors de sa gloire et de sa grandeur ; et, pour connoltre tout ce qu'il est, il faut entrer dans le fond et dans l'esprit de son ministère. Or, l'esprit de son ministère renferme sa doctrine , ses bienfaits et ses promesses. Développons-en toute l'étendue, et montrons ou ' qu'il faut refuser à Jésus-Christ sa qualité d'homme juste et d'envoyé du Dieu tout-puissant, que les ennemis de sa divinité lui accordent, ou convenir qu'il est lui-même un Dieu manifesté en chair, et descendu sur la terre pour sauver les hommes.
Oui, mes frères, c'est une alternative inévitable : si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture, c'est le ministère de la Vérité étemelle elle-même, qui s'est manifestée pour nous instruire. Or, les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste , innocent, ami de Dieu; et si le monde a vu des esprits noirs et impies qui ont encore osé blasphémer contre son innocence et le confondre avec les séducteurs, ce n'ont été que quelques monstres dont le genre humain a eu horreur, et dont le nom même, trop odieux à toute la nature, est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété étoit sortie.
iM SERMONS DE MASSILLON.
En effet, quel homme jusque-là avoit paru sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté, que Jésus Fils du Dieu vivant? En quel philosophe avoit-on jamais remarqué tant d'amour pour la vertu, tant de mépris sincère pour le monde, tant de charité pour les hommes, tant d'indifférence pour la gloire humaine , tant de zèle pour la gloire de l'Être souverain , tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent ? Quel est son zèle pour le salut des hommes! c'est là que se rapportent tous ses discours, tous ses soins, tous ses désirs, toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquoient seulement les hommes, et ne cherchoient qu'à faire sentir leur foible ou leur ridicule : Jésus-Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étoient les censeurs des foiblesses humaines : Jésus-Christ en est le médecin ; les uns se faisoient honneur de remarquer en autrui des vices dont ils n' étoient pas exempts eux-mêmes : celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère des fautes dont son innocence le met à couvert, et répand même des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle ; on voit bien que les uns ne vouloient pas corriger les hommes, mais s'en faire estimer en les méprisant, et que l'autre ne pense qu'à les sauver, et est peu touché de leurs applaudissements et de leur estime.
Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite, et voyez s'il a jamais paru sur la ten-e un juste plus universellement exempt de toutes les foiblesses les plus inséparables de l'humanité. Plus on l'observe , plus sa sainteté se développe. Ses disciples, qui le voient de plus près, sont les plus frappés de l'innocence de sa vie; et la familiarité, si dangereuse à la vertu la plus héroïque, ne
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sert qu à découvrir tou» les jours de nouvelles merveilles dans la sienne. Il ne parle que le langage du ciel; il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où F homme se retrouve ; partout il parolt un envoyé du Très -Haut. Les actions les plus communes sont en lui singulières , par la nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne , et il ne parolt pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un pharisien que lorsqu'il ressuscite Lazare. Certes, mes frères, la nature toute seule ne sauroit mener si loin la foiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose ; * c'est un juste qui prend dans ses propres exemples les règles et les préceptes de sa doctrine ; et il faut bien qu'il soit saint, puisque le disciple lui-même qui le trahit, intéressé à justifier sa perfidie en découvrant ses défauts, rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté, et que toute la malice de ses ennemis défiée n'a su le reprendre d'aucun péché.
Or je dis, mes frères, que si Jésus-Christ est saint, il est Dieu ; et que , soit que vous considériez la doctrine qu'il nous a enseignée par rapport à son Père, ou par rapport aux hommes , elle n'est plus qu'un amas d'équivoques malignes ou de blasphèmes enveloppés, s'il n'est qu'un homme ordinaire, envoyé seulement de Dieu pour instruire les hommes.
Je dis, soit que vous le considériez par rapport à son Père. En effet, si Jésus-Christ n'est qu'un simple envoyé
1. On dirait aujourd*hui « qui en impose; » mais le xvii* siècle, comme le xvT* et rdpoque antérieure, ne connaissait pas la distinction établie depuis une centaine d*année8 par les grammairiens entre en imposer, commettre une imposture, mentir, et imposer, inspirer du respect, de Tadmiration, de la crainte. Voir notre Lexique de la langue de Corneille,
du Très-Haut, il ne vient donc que pour manifester aux nations idolâtres l'unité de l'essence divine. Mais, outre que sa mission regarde principalement les Juifs, qui depuis longtemps n'étoient plus retombés dans l'idolâtrie, et n'avoient pas besoin par conséquent que Dieu leur suscitât un prophète pour les corriger d'une erreur dont ils étoient exempts, et un prophète qu'on leur faisoit espérer depuis la naissance du monde, conune la lumière d'Israël et le libérateur de son peuple; outre cela, comment Jésus-Christ s'y prend-il pour remplir son ministère, et quel est son langage sur l'Être suprême? Moïse et les prophètes chargés de la même mission ne cessoient de publier que le Seigneur étoit un ; que c'étoit une impiété de le comparer à la ressemblance de la créature, et qu'ils n'étoient eux-mêmes que ses serviteurs et ses envoyés, vils instruments entre les mains d'un Dieu qui opéroit en eux de grandes choses. Nulle expression douteuse ne leur échappe sur un point si essentiel à leur mission ; nulle comparaison d'eux à l'Être suprême, toujours dangereuse par le penchant que l'homme avoit de prostituer ses hommages à l'homme et de se faire des dieux palpables et visibles; nul terme équivoque qui eût pu les confondre eux-mêmes avec le Seigneur, au nom duquel ils parloient , et donner lieu à une superstition et à une idolâtrie qu'ils venoient combattre.
Mais si Jésus-Christ n'est qu'un envoyé comme eux, il s'en faut bien qu'il ne remplisse avec autant de fidélité qu'eux son ministère. Il ne cesse de se dire égal à son Père ; il vient nous apprendre qu'il est descendu du ciel et sorti du sein de Dieu, qu'il étoit avant Abraham, qu'il étoit avant toutes choses ; que le Père et lui ne font qu'un ; que la vie éternelle consiste à connoître le Fils,
comme à connoltre le Père ; que tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi. Trouvez-moi un prophète qui, jusqu'à Jésus-Christ, eût tenu un langage si nouveau, si inouï, si peu respectueux pour le Dieu suprême, et qui, loin de rendre gloire à Dieu, comme à l'auteur de tout don excellent, ait attribué à ses propres forces les grandes choses que le Seigneur avoit daigné opérer par son ministère. Psurtout il se compare au Dieu souverain : il dit à la vérité une fois que le Père est plus grand que lui ; mais quel est ce langage, s'il n'est pas lui-même un Dieu manifesté en chair ? et ne regarderions-nous pas comme un insensé un homme qui viendroit nous annoncer sérieusement que l'Être suprême est plus grand que lui ? N'est-ce pas s'égaler à la Divinité, que d'oser même se mesurer avec elle ? Y a-t-il quelque proportion et du plus ou du moins entre Dieu et l'homme, entre le tout et le néant? Mais que dis-je? Jésus-Christ ne se contente pas de se dire égal à Dieu, il justifie même la nouveauté de ces expressions contre les murmures des Juifs qui s'en scandalisent; loin de les détromper nettement, il les confirme dans le scandale; partout il affecte un langage qui devient [ou insensé ou impie, si son égalité avec son Père ne l'éclaircit et ne le justifie. Que vient-il faire sur la terre, s'il n'est pas Dieu ? Il vient scandaliser les Juifs en leur donnant lieu de croire qu'il se compare au Très-Haut; il vient séduire les nations, en se faisant adorer après sa mort à toute la terre; il vient répandre de nouvelles ténèbres dans l'univers, et non pas y répandre, comme il s'en est vanté, la science, la lumière et la connoissance de Dieu. Quoi ! mes frères, Paul et Barnabe déchh-ent leurs vêtements lorsqu'on les prend pour des dieux ; ils crient hautement devant les peuples qui veulent leur immoler des
victimes : Adorez le Seigneur, dont nous ne sommes que les envoyés et les ministres; Tange, dans l'Apocalypse , lorsque saint Jean se prosterne pour l'adorer, rejette avec horreur cet hommage et lui dit hautement : Adorez Dieu seul (Apoc, XIX, 10) : et Jésus-Christ souffre tranquillement qu'on lui rende des honneurs divins; et Jésus-Christ loue la foi des disciples qui l'adorent et qui l'appellent, avec Thomas, leur Seigneur et leur Dieu (Jean, xx, 28) ; et Jésus-Christ confond même ses ennemis qui lui disputent sa divinité et son éternelle origine ! Est-il donc moins zélé que ses disciples pour la gloire de celui qui l'envoie? ou lui importe- t-il moins de détromper nettement les peuples d'une méprise si injurieuse à l'Être suprême, et qui anéantit le fruit unique de son ministère?
Oui, mes frères, quel bien Jésus-Christ est-il venu apporter au monde, si ceux qui l'adorent sont des idolâtres et des profanes? Tous ceux qui ont cru en lui l'ont adoré comme le Fils éternel du Père, l'image de sa substance et la splendeur de sa gloire. Il ne se trouve qu'un très-petit nombre d'hommes dans le christianisme, lesquels , en le recevant comme l'envoyé de Dieu , refusent de lui rendre les honneurs divins : cette secte même, bannie de toutes parts, exécrable dans les lieux même où toutes les erreurs trouvent un asile, est réduite à quelques sectateurs obscurs et cachés, punie partout comme une impiété, dès qu'elle ose se montrer à découvert, et obligée de se cacher dans les ténèbres et dans les extrémités des provinces et des royaumes les plus reculés. Estce donc là ce peuple nombreux, de toute langue, de toute tribu, de toute nation, que Jésus-Christ étoit venu former sur la terre ? est-ce là cette Jérusalem auparavant stérile, et devenue féconde, qui devoit renfermer dans
son sein les peuples et les nations , et où les lies les plus éloignées , les princes et les rois dévoient venir adorer? sont-ce là les grands avantages que le monde devoit retirer du ministère de Jésus-Christ ? est-ce donc là cette abondance de grâces, cette plénitude de Tesprit de Dieu répandu sur tous les hommes, ce renouvellement universel, ce règne spirituel et durable, que les prophètes avoient prédit avec tant de majesté, et qui devoit accompagner la venue du libérateur? Quoi! mes frères, une attente si magnifique se réduit donc à voir le monde plongé dans une nouvelle idolâtrie? Cet avènement si heureux pour la terre, promis depuis tant de siècles, annoncé avec tant de pompe, désiré de tous, les justes, montré de loin à tout l'univers comme son unique ressource, devoit donc le corrompre et le pervertir pour toujours ? Cette Église si féconde , dont les rois et les césars à la tête de leurs peuples dévoient être les enfants, ne devoit donc renfermer danrf son enceinte qu'un petit nombre d'hommes odieux au ciel et à la terre, la honte de la nature et de la religion, obligés de cacher dans les ténèbres l'horreur de leur blasphème? et toute la magnificence future de l'Évangile devoit donc se borner à former la secte affreuse d'un impie Socin?
0 Dieu ! que la foi de votre Église paroît sage et raisonnable, lorsqu'on l'oppose aux contradictions insensées de l'incrédulité ! et qu'il est consolant pour ceux qui croient en Jésus-Christ et qui espèrent en lui, de voir les abîmes que se creuse l'orgueil, lorsqu'il entreprend de se frayer des routes nouvelles et de saper le fondement unique de la foi et de l'espérance des chrétiens !
Voilà, mes frères, comme la doctrine de Jésus-Christ, par rapport à son Père , établit la gloire de son éternelle
218 SERMONS D !• 3IASSILL0N.
origine. Aussi , lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre, les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs idées. Pleins de Timmensité, de la toute-puissance et de la majesté de TÉtre suprême, ils épuisent la foiblesse du langage humain, pour répondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu, c est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main, qui pèse les montagnes dans sa balance, qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes; qui dit, et tout est fait; qui se joue en soutenant l'univers. De simples hommes dévoient parler ainsi de la gloire du Très-Haut : la disproportion infinie qui se trouve entre rimmensité.de TÉtre suprême et la foiblesse de l'esprit humain doit le frapper, l'éblouir, le confondre; et les termes les plus pompeux ne le sont jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.
Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloire du Seigneur, ce ne sont plus ces expressions pompeuses des prophètes : il l'appelle un Père saint, un Père juste, un Père clément ; un Pasteur qui court après la brebis égarée, et qui la met avec bonté sur ses épaules ; un ami qui se laisse vaincre par les importunités de son ami, un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils : on voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestique, que la familiarité et la simplicité de ses expressions supposent en lui une sublimité de connoissance qui lui rend l'idée de l'Être souverain familière, et fait qu'il n'est point frappé et ébloui comme nous de sa majesté et de sa gloire, et qu'enfin il ne parle que de ce qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés, pour ainsi dire , en naissant : les enfants des rois parlent
simplement des sceptres et des couronnes, et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.
Voilà, mes frères, puisque nous entrons en société avec Jésus-Christ de tous ses avantages, le droit qu'il nous a acquis de regarder Dieu comme notre père, d*oser nous dire ses enfants, de l'aimer plutôt que de le craindre. Cependant nous le servons comme des esclaves et des mercenaires : nous craignons ses châtiments ; nous sommes peu touchés de son amour et de ses promesses ; sa loi si juste, si sainte, n'a rien d'aimable pour nous; c'est un joug qui nous pèse, qui nous fait murmurer, et que nous aurions bientôt secoué, si les transgressions en dévoient être, impunies; on n'entend que des plaintes contre la sévérité de ses préceptes, que des contentions pour soutenir les adoucissements que le monde y mêle sans cesse ; en un mot, s'il n'étoit pas un Dieu vengeur, nous ne le connoîtrions pas; et il n'est redevable qu'à sa justice et à ses châtiments de nos respects et de nos hommages.
Mais la doctrine de Jésus -Christ, par rapport aux hommes qu'il est venu instruire, n'établit pas moins la vérité de sa naissance divine. Car je ne parle pas ici de la sagesse , de la sainteté , de la sublimité de cette doctrine : tout y est digne de la raison et de la plus saine philosophie; tout y est proportionné à la misère et à l'excellence de l'homme, à ses besoins et à ses hautes destinées; tout y inspire le mépris des choses périssables et l'amour des biens éternels; tout y maintient le bon ordre et la tranquillité des États; tout y est grand, parce que tout y est vrai'; la gloire des actions est plus réelle et plus éclatante dans le cœur que dans les actions mêmes. Le sage de l'Évangile ne cherche ici-bas dans
sa vertu que la satisfaction d'obéir à Dieu qui en sera un jour le rémunérateur, et préfère le témoignage de sa conscience aux applaudissements des hommes. Il est plus grand que le monde entier par Télévation de sa foi; et il est au-dessous du dernier des hommes par la modestie de ses sentiments. Sa vertu ne cherche pas dans l'orgueil le dédommagement de ses peines : c'est le premier ennemi qu'elle attaque ; et dans cette divine philosophie, les actions les plus héroïques ne sont rien , dès qu'on les compte soi-même pour quelque chose ; elle regarde la gloire comme une erreur, la prospérité comme une infortune, l'élévation comme un précipice, les afflictions comme des faveurs, la terre comme un exil, tout ce qui passe comme un songe. Quel est ce nouveau langage? quel homme avant Jésus-Christ avoît parlé de la sorte ? et si ses disciples, pour avoir seulement annoncé cette doctrine céleste, furent pris par tout un peuple pour des dieux descendus sur la terre, quel culte pourront -ils refuser à celui qui en est l'auteur et au nom de qui ils l'annoncent?
Mais laissons là ces réflexions générales, et venons aux devoirs plus précis d* amour et de dépendance que sa doctrine exige des hommes envers lui-même. Il nous ordonne de l'aimer, comme il nous ordonne d'aimer son Père ; il veut qu'on demeure en lui , c'est-à-dire qu'on se fixe en lui, qu'on cherche son bonheur en lui comme dans son Père, qu'on rapporte toutes ses actions, toutes ses pensées, tous ses désirs , qu'on se rapporte soi-même à sa gloire comme à la gloire de son Père; les péchés mêmes ne sont remis qu'à ceux qui l'aiment beaucoup, et l'amour qu'on a pour lui fait toute la justice du juste et toute la réconciliation du pécheur. Quel est cet homme
SUR LA DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST. it\
qui vient usurper la place de Dieu même dans nos cœurs? La créature mérite-t-elle d'être aimée pour elle-même ? et tout ce qu'elle a de grand et d'aimable, ne sont-ce pas les dons de celui qui seul mérite d'être aimé ?
Quel prophète, jusqu'à Jésus-Christ, étoit venu dire aux hommes : Vous m'aimerez; tout ce que vous ferez, vous le ferez pour ma gloire ? Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, avoit dit Moïse aux enfants d'Israël. Rien n'est aimable pour soi-même que ce qui peut nous rendre heureux. Or, nulle créature ne peut être notre bonheur et notre perfection, nulle créature ne mérite donc que nous l'aimions pour elle-même : ce seroit une idolâtrie. Tout homme qui vient se proposer aux hommes comme l'objet de leur amour est un impie et un imposteur, qui vient usurper le droit le plus essentiel de l'Être suprême; c'est un monstre d'orgueil et d'extravagance, qui veut s'élever des autels jusque dans les cœurs, le seul sanctuaire que la Divinité n' avoit jamais cédé aux idoles profanes. La doctrine de Jésus-Christ, cette doctrine si divine , et si admirée même des païens , ne seroit donc plus qu'un mélange monstrueux d'impiété, d'orgueil et de folie, si, n'étant pas lui-même le Dieu béni dans tous les siècles, il eût fait à ses disciples, de l'amour qu'il exigeoit d'eux, le précepte le plus essentiel de sa morale; et ce seroit à lui une ostentation insensée de venir se proposer aux hommes comme un modèle d'humilité et de modestie , tandis qu'il pousseroit l'orgueil et la vaine complaisance plus loin que tous ces orgueilleux philosophes, qui n'avoient jamais aspiré qu'à l'estime et * aux applaudissements des hommes.
Mais ce n'est pas encore assez : non-seulement Jésus- Christ veut qu'on l'aime , mais il exige des hommes les
tiî SERMONS DE MASSILLON.
marques de Tamour le plus généreux et le plus héroïque. Il veut quon Taime plus que ses proches, que ses amis, que ses biens, que sa fortune, que sa vie, que le monde entier, que soi-même; qu on souffre tout pour lui, qu'on renonce à tout pour lui, qu'on répande jusqu'à la dernière goutte de son sang pour lui : qui ne lui rend pas ces grands hommages , n'est pas digne de lui ; qui le met en parallèle avec quelque créature, ou avec soi-même, l'outrage, le déshonore, et ne doit rien prétendre à ses promesses.
Quoi! mes frères, il ne se contente pas qu'on lui offre des sacrifices de boucs et de taureaux, comme les idoles, et le Dieu même véritable avoit paru s'en contenter? Il pousse encore plus loin ses prétentions : il veut que l'homme se sacrifie lui-même, qu'il coure sur les gibets, qu'il s'offre à la mort et au martyre pour la gloire de son nom! Mais s'il n'est pas le maître de notre vie, quel droit a-t-il de l'exiger de nous? Si notre âme n'est pas sortie de ses mains, est-ce à lui que nous devons la rendre? est-ce la regagner que de la perdre pour l'amour de lui? S'il n'est pas l'auteur de notre être, ne devenons-nous pas des sacrilèges et des homicides en nous immolant pour sa gloire et en transportant à la créature et à un simple envoyé de Dieu le grand sacrifice de notre être, seul destiné à reconnoître la souveraineté et la puissance de l'Ouvrier éternel qui nous a tirés du néant? Que Jésus- Christ meure , à la bonne heure , lui-même pour rendre gloire à Dieu ; qu'il nous exhorte de suivre son exemple : tant de prophètes étoient morts avant lui pour la cause du Seigneur, et avoient exhorté leurs disciples à marcher sur leurs traces I Mais que Jésus-Christ, s'il n'est pas Dieu lui-même, nous ordonne de mourir pour lui, exige des
hommes cette dernière marque d'amour^ qu*il nous commande d'ofirir pour lui une vie que nous ne tenons pas de lui ; se peut-il faire qu'il y ait eu sur la terre des hommes assez grossiers et assez stupides pour se laisser tromper à l'extravagance de cette doctrine ? Est- il possible que des maximes aussi bizarres et aussi impies aient pu triompher de tout l'univers, confondre toutes les sectes, ramener tous les esprits , et prévaloir sur tout ce qui avoit paru jusque-là de science, de doctrine et de sagesse sur la terre? Et si nous regardons comme des barbares ces peuples sauvages qui s'immolent sur les tombeaux et sur les cendres de leurs proches et de leurs amis , pourquoi ferionsnous plus d'honneur aux disciples de Jésus-Christ qui se sont immolés pour lui 7 et sa religion ne sera-t-elle pas une religion de sang et de barbarie 7
Oui, mes frères, les Agnès, les Luce, les Agathe, ces premières martyres de la foi et de la pudeur , se seroient donc sacrifiées à un homme mortel ? et en aimant mieux répandre leur sang que fléchir le genou devant de vaines idoles , elles n'auroient évité une idolâtrie que pour retomber dans une autre plus condamnable, en mourant pour Jésus-Christ 7 Ignace lui-même, ce fameux martyr que rOrient fournit à Rome, en voulant devenir le froment de Jésus-Christ , auroit donc perdu tout le fruit de ses souffrances , et mérité dès lors d'être déchiré par les lions furieux , puisqu'il se seroit offert en sacrifice à un homme semblable à lui 7 Les confesseurs généreux de la foi n'auroient donc été que des désespérés et des fanatiques, qui auroient couru à la mort comme des insensés? La tradition des martyrs ne seroit donc plus qu'une scène impie et sanglante ; les tyrans et les persécuteurs auroient donc été les défenseurs de la justice et de la gloire de la Divinité 7.
ta SERMONS DK MASSILLON.
le christianisme lui-môme, une secte sacrilège et profane ? Le genre humain se seroit donc abusé , et le sang des martyrs, loin d'avoir été la semence des fidèles, auroit inondé tout l'univers de superstition et d'idolâtrie ? 0 Dieu ! l'oreille de Thomme peut-elle entendre ces blasphèmes sans horreur? et que faut-il pour confondre l'incrédulité, que la montrer à elle-même?
Tels sont, mes frères, nos premiers devoirs envers Jésus-Christ. Lui sacrifier nos inclinations, nos amis, nos proches , notre fortune , notre vie môme , et, en un mot, tout ce qui devient un obstacle à notre salut; c'est confesser sa divinité , c'est reconnoître que lui seul peut nous tenir lieu de ce que nous abandonnons pour lui, et nous rendre encore plus que nous ne quittons, en se donnant luimôme à nous. Il n'est que celui qui méprise le monde et tous ses plaisirs, dit l'apôtre saint Jean, qui confesse que Jésus-Christ est le Fils de Dieu , parce qu'il prononce par là que Jésus-Christ est plus grand que le monde, plus puissant pour nous rendre heureux, et par conséquent plus digne d'être aimé.
Mais ce n'est pas assez d'avoir considéré l'esprit du ministère de Jésus-Christ dans sa doctrine, il faut le considérer , en second lieu , dans les grâces et les bienfaits que l'univers a reçus de lui. 11 est venu délivrer tous les hommes de la mort éternelle; d'ennemis de Dieu qu'ils étoient, il les a rendus ses enfants, il leur a ouvert le ciel, il leur a assuré la possession du royaume de Dieu et des biens immuables,il leur a apporté la science du salut et la doctrine de la vérité. Ces dons si magnifiques n'ont pas même fini avec lui : assis à la droite de son Père, il les répand encore dans nos cœurs. Tous nos maux trouvent encore en lui leur remède; il nous nourrit de son corps; il
nous lave de nos souillures , en nous appliquant sans cesse le prix de son sang. Il forme des pasteurs pour nous conduire, il inspire des prophètes pour nous efnseigner, il sanctifie des justes pour nous animer par leur exemple , il est sans cesse présent dans nos cœurs pour en soulager toutes les misères. L'homme n'a point de passion ^e sa grâce ne guérisse, point d'affliction qu'elle ne rende aimable, point de vertu qui ne soit son ouvrage ; en un mot, il nous assure lui-même qu'il est notre voie, notre vérité , notre vie, notre justice, notre rédemption, notre lumière. Quelle est cette nouveUe doctrine ? Un homme seul peut-il être la source de tant de grâces aux autres hommes ? Le Dieu souverain , si jaloux de sa gloire , peut-il nous attacher à une créature par des devoirs et des liens si intimes et si sacrés que nous dépendions presque plus d'elle que de lui? Ne seroit-il point à craindre qu'un homme devenu si utile et si nécessaire aux autres hommes n'en devint enfin l'idole? qu'un homme, auteur et distributeur de tant de grâces, et qui fait à notre égard l'office et toutes les fonctions d'un Dieu, n'en occupât aussi bientôt la place dans nos cœurs? Car, remarquez, mes frères, que c'est la reconnoissance toute seule qui, autrefois, a fait les faux dieux. Les hommes, oubliant l'auteur de leur être et de l'univers, adorèrent d'abord Tau*, qui les faisoit vivre ; la terre, qui les nourrissoit; le soleil, qui les éclairoit; la lune, qui présidoit à la nuit : c'étoit là leur Cybèle, leur Apollon, leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avoient délivrés de leurs ennemis, les princes bienfaisants et équitables qui avoient rendu leurs sujets heureux et la mémoire de leur règne immortelle : et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux , l'un par le nombre de ses victoires , l'autre par le bonheur et la tranquillité de
son règne ; les hommes , dans ces siècles de superstition et de crédulité, ne connoissoient point d'autres dieux que ceux qui leur faisoient du bien. Et tel est le caractère de 1* homme : son culte n'est que son amour et sa reconnoissance.
Or, mes frères , quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ? Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de l'histoire de leurs dieux, et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue, avec les livres saints, que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns , ils croient être redevables de la sérénité de l'air et d'une heureuse navigation; aux autres, de la fertilité des saisons; à leur Mars, du succès des batailles; à leur Janus, de la paix et de la tranquillité des peuples; de la santé à leur Esculape. Mais que sont ces foibles bienfaits si vous les comparez à ceux dont Jésus- Christ a comblé le monde? 11 y a porté une paix étemelle, une sainteté durable, la justice et la vérité, il en a fait un monde nouveau et une terre nouvelle. Ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens, ce sont tous les peuples, c'est l'univers entier; et de plus, il n'est devenu notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime. Que pouvoit-il faire de plus grand pour la terre? Si la reconnoissance a fait les dieux , Jésus-Christ pouvoit-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes? et étoit-il à propos que nous lui dussions tant , s'il pouvoit y avoir de l'excès dans l'amour et dans la gratitude?
£nc(n*e, mes frères, si Jésus-Christ, en mourant, eût averti ses disciples que c'étoit au Seigneur tout seul qu'ils étoient redevables de tant de bienfaits ; qu'il n'avoit été lui-même que l'instrument, et non pas l'auteur et la source de toutes ces grâces ; et qu'ainsi ils dévoient Tou-
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blier et rendre à Dieu seul la gloire qui lui étoit due : mais il s'en faut bien que Jésus-Christ ne termine par de semblables instructions ses prodiges et son ministère. Non-seulement il ne veut pas que ses disciples l'oublient et cessent d'espérer en lui après sa mort; mais, sur le point de les quitter, il les assure qu'il sera présent avec eux jusqu'à la consommation des siècles; il leur promet encore plus qu'il ne leur a donné , et se les attache par des liens indissolubles et immortels.
En effet, les promesses qu'il leur fait dans ce dernier moment sont encore plus surprenantes que les grftces mêmes qu'il leur avoit accordées pendant sa vie. Premièrement, il leur promet l'Esprit consolateur, qu'il appelle l'Esprit de son Père; cet Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, cet Esprit de force qui devoit former les martyrs , cet Esprit d'intelligence qui avoit éclairé les prophètes, cet Esprit de sagesse qui devoit conduire les pasteurs, cet Esprit de paix et de charité qui ne devoit faire qu'un cœur et qu'une âme de tous les fidèles. Quel droit a Jésus-Christ sur l'Esprit de Dieu pour en disposer à son gré et le promettre aux hommes, si ce n'est pas son Esprit
propre? Elie , montant au ciel , regarde comme une chose bien difficile de promettre à Elisée seul son double esprit de zèle et de prophétie : combien étoit-il plus éloigné de lui promettre l'Esprit éternel du Père céleste , cet Esprit de liberté qui soufQe où il veut? Cependant les promesses de Jésus-Christ se sont accomplies : à peine est-il monté au ciel que l'Esprit de Dieu se répand sur tous ses disciples; les simples deviennent plus savants que les sages et les philosophes, les foibles plus forts que les tyrans, les insensés selon le monde plus prudents que toute la sagesse du siècle. De nouveaux hommes paroissent sur la
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terre, animés d'un esprit nouveau; ils attirent tout après eux, ils changent la face de Tunivers; et jusqu'à la fin des siècles cet Esprit animera son Église, formera des justes, confondra les incrédules, consolera ses disciples, les soutiendra au milieu des persécutions et des opprobres, et rendra témoignage, au fond de leur cœur, qu'ils sont enfants de Dieu et que ce titre auguste leur donne droit à des biens plus solides et plus vrais que tous ceux dont le monde les dépouille.
Secondement, Jésus-Christ promet à ses disciples les clefs du ciel et de l'enfer, et le pouvoir de remettre les péchés. Quoil mes frères, les Juifs sont scandalisés sur ce qu'il entreprend de les remettre lui-même, et qu'il parolt s'attribuer une puissance réservée à Dieu seul : mais quel sera le scandale de tous les peuples de la terre , lorsqu'ils liront dans son Évangile qu'il a voulu laisser même cette puissance à ses disciples? et s'il n'est pas Dieu, la folie et la témérité ont-elles jamais rien imaginé de semblable ? Quel droit a-t-il en effet sur les consciences pour les lier ou les délier à son gré , et pour transmettre à des hommes foibles une puissance qu'il ne sauroit exercer luimême sans blasphème?
Troisièmement : mais ce n'est pas assez ; il promet encore à ses disciples le don des miracles ; qu'ils ressusciteront les morts en son nom ; qu'ils rendront la vue aux aveugles , la santé aux malades , l'usage de la parole aux muets ; qu'ils seront maîtres de toute la nature. Moïse ne promet pas à ses disciples les dons miraculeux dont le Seigneur l'a favorisé : il sent bien que cette vertu lui est étrangère , et que le souverain Maître tout seul peut en favoriser qui bon lui semble. Aussi , lorsque après sa mort Josué arrête le soleil au milieu de sa course , pour achever
SUR LA DIVINITÉ DE J ÉSUS-CHRIST. 2î9
la victoire sur les ennemis du peuple de Dieu, il ne commande pas à cet astre de s'arrêter au nom de Moïse; ce n*est pas de lui qu'il tenoit le pouvoir de faire obéir les astres mêmes , ce n'est pas à lui qu'il s'adresse lorsqu'il veut en user. Mais les disciples de Jésus-Christ ne peuvent rien opérer qu'au nom de leur maître ; c'est en son nom qu'ils ressuscitent les morts et qu'ils redressent les boiteux, et sans ce nom divin ils sont foibles comme les autres hommes. Le ministère et la puissance de Moïse finissent avec sa vie ; le ministère et la puissance de Jésus- Christ ne commencent pour ainsi dire qu'après sa mort, et on nous assure que son règne doit être éternel.
Que dirai-je enfin? Il promet à ses disciples la conversion de l'univers , le triomphe de la croix , la docilité de tous les peuples de la terre, des philosophes, des césars, des tyrans , et que son Évangile sera reçu du monde entier : mais tient-il le cœur de tous les hommes entre ses mains , pour répondre ainsi d'un changement dont jusque-là le inonde n'avoit point eu d'exemple ? Vous nous direz sans doute que Dieu révèle à son serviteur les choses futures. Hais vous vous trompez : s'il n'est pas Dieu, il n'est pas même prophète ; ses prédictions sont des songes et des chimères ; c'est un esprit imposteur qui le séduit et se mêle de l'instruire sur l'avenir , et les suites ont démenti la vérité de ses promesses : il prédit que tous les peuples , assis dans les ombres de la mort , vont ouvrir les yeux à la lumière, et il ne voit pas qu'ils vont retomber dans des ténèbres plus criminelles en l'adorant; il prédit que son Père sera glorifié et que son Évangile lui formera partout des adorateurs en esprit et en vérité , et il ne voit pas que les hommes vont le déshonorer pour toujours , en lui égalant , jusqu'à la fin des siècles , ce Jésus qui ne devoit
être que son envoyé et son prophète ; il prédit que les idoles seront renversées , et il ne voit pas qu'il sera luimême mis à leur place; il prédit qu'il se formera un peuple saint de toute langue et de toute tribu , et il ne voit pas qu'il vient seulement former un nouveau peuple d'idolâtres de toute nation, qui le placeront dans le temple comme le Dieu vivant ; qui lui rapporteront toutes leurs actions , tout leur culte , tous leurs hommages ; qui feront tout pour sa gloire ; qui ne voudront dépendre que de lui , ne vivre que de lui et pour lui , n'avoir de force , de mouvement, de vertu que par lui; en un mot, qui l'adoreront , qui l'aimeront d'une manière mille fois plus spirituelle , plus intime , plus universelle , que les païens n'avoient jamais adoré leurs idoles. Ce n'est donc pas même ici un prophète; et ses proches selon la chair ne blasphèment donc point lorsqu'ils le prennent pour un frénétique et un insensé, qui donne aux songes de son esprit échauffé tout le poids et toute la réalité des révélations et des mystères : Quoniam in furorem verms eiai (Marc, m, 21).
Voilà, mes frères, où mène Tincrédulité. Renversez le fondement, qui est le Seigneur Jésus, Fils éternel du Dieu vivant, tout l'édifice s'écroule; ôtez le grand mystère de piété, toute la religion est un songe ; retranchez de la doctrine des chrétiens Jésus-Christ Homme -Dieu, vous en retranchez tout le mérite de la foi , toute la consolation de l'espérance, tous les motifs de la charité. Aussi, mes frères, quel zèle les premiers disciples de l'Évangile ne firent-ils pas paroltre contre ces hommes impies, qui dès lors osèrent attaquer la gloire de la divinité de leur maître I Ils sentoient bien que c'étoit attaquer la religion dans le cœur; que c'étoit leur ôter tout l'adoucissement de
leurs persécutions et de leurs souffrances, toute l'assurance des promesses futures, toute la grandeur et la noblesse de leurs prétentions ; et que , ce principe une fois renversé, toute la religion s'en alloiten fumée et n'étoit plus qu'une doctrine humaine et la secte d'un homme mortel, qui, comme les autres chefs, n'avoit laissé que son nom à ses disciples.
Aussi , mes frères , les païens eux-mêmes reprochoient alors aux chrétiens de rendre à leur Christ des honneurs divins (Plin., lib. X, ep. xcvn). Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine, après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étoient des hommes justes, innocents, équitables, et qu'ils s'assembloient avant le lever du soleil, non pour s'engager entre eux à commettre des crimes et à troubler la tranquillité de l'empire, mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes , les adultères , les désirs mêmes du bien d'autrui ; il ^ ne leur reproche que de chanter des hymnes en l'honneur de leur Christ, et de lui rendre les mêmes hommages qu'à un Dieu. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu à Jésus-Christ des honneurs divins , ils se seroient justifiés de cette calomnie; ils auroient 6té ce scandale de leur religion, le seul presque qui révoltoit le zèle des Juifs et la sagesse des gentils; ils auroient dit hautement : Nous n'adorons pas Jésus-Christ, et nous n'avons garde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui n'est dû * qu'à Dieu seul. Cependant ils ne
i. A la rigueur, cet il est incorrect et forme un double sujet, le véritable sujet de reproche étant un jtroconnU romain,
3. Cet accord avec le dernier sujet singulier, quand le premier est pluriel, forme un latinisme fréquent au xvii* siècle, mais qui ne serait plus permis aujourd*hui.
iSi SERMONS DE MASSILLON.
se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens tachoient, de noircir leur doctrine ; ils se justifient sur tout le reste ; ils éclairassent , ils confondent les plus légères accusations, et leurs apologies, adressées au sénat, se font admirer à Rome même , et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolâtrie envers Jésus- Christ, qui seroit la plus criante et la plus horrible ; et sur le reproche qu'on leur fait d'adorer un crucifié, qui étoit le plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devoit être même le plus douloureux à des hommes si saints, si déclarés contre l'idolâtrie, si jaloux de la gloire de Dieu, ils ne disent mot, ils ne se défendent pas; ils jus> tifient même cette accusation par leur silence. Que dis-je, par leur silence? ils l'autorisent même par leur langage envers Jésus-Christ, en souffrant pour son nom, en mourant pour lui, en le confessant devant les tyrans, en expirant avec joie sur les gibets , dans l'attente consolante d'aller jouir de lui , et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle^ que celle qu'ils perdoient pour sa gloire. Ussouffroient le martyre plutôt que de fléchir même le genou devant la statue des césars , plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine, et pour les dérober aux supplices , allassent faussement attester devant les magistrats qu'ils avoient offert de l'encens aux idoles, et ils auroient souffert* qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ, sans jamais détruire cette fausse imputation? Ahl ils auroient publié
1. Ce tour de phrase est bizarre. La vie que les chrétiens perdaient pour la gloire de Jésus-Christ n*était pas immortelle, U n'est donc pas exact de dire qu'ils allaient retrouver une vie plut immorUlU,
2. Voilà bien des répétitions du verbe souffrir, employé avec des. rapports différents.
le contraire sur les toits, ils se seroient exposés même à la mort plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici l'incrédulité? Et si c'est une erreur de croire Jésus-Christ égal à Dieu, c'est donc une erreur qui est née avec l'Église et qui en a élevé tout l'édifice , qui a formé tant de martyrs et converti tout l'univers.
Mais quel fruit retirer de ce discours, mes frères? C'est que Jésus-Christ est le grand objet de la piété des chrétiens. Cependant à peine connoissons-nous Jésus-Christ : nous ne prenons pas garde que toutes les autres pratiques de piété sont pour ainsi dire arbitraires , mais que celle-ci est le fondement de la foi et du salut ; que c'est ici la piété simple et sincère ; que méditer sans cesse Jésus- Christ , recourir à lui , se nourrir de sa doctrine , entrer dans l'esprit de ses mystères, étudier ses actions, ne compter que sur le mérite de son sang et de son sacrifice , est la seule science et le devoir le plus essentiel du fidèle. Souvenez-vous donc, mes frères, que la piété envers Jésus-Christ est l'esprit intime de la religion chrétienne ; que rien n'est solide que ce que vous bâtirez sur ce fondement; et que le principal hommage qu'il exige de vous est que vous deveniez semblables à lui , et que sa vie soit le modèle de la vôtre , afin que , conformes à sa ressemblance,* vous soyez du nombre de ceux qui seront participants de sa gloire.
Ainsi soit'iL
\. Noas doutons que conformes à sa ressemblance soit une expression parfaitement Juste.
SERMON
POUR