‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 56 sur 74 · TEMPORELLES · texte numérisé non relu

TEMPORELLES

Rexpendfns Petrui, dùtit ad Jesum :

Domine, bonum est noi hic e$se.

Pierre dit A Jésus : Seigneur, nous sommas bien ici.

(Matth., XVII, 4.)

D'où vient que TÉvangile remarque que Pierre ne savoit ce qu il disoit, lorsqu'il exhortoit son divin maître à fixer sa demeure sur le Thabor? C'est que ce n'est pas connoître le christianisme que de vouloir jouir du repos et de la félicité avant le travail et les souffrances. 11 falloit que le Christ souffrit et qu'il entrât ainsi dans sa gloire; telle a été la voie du chef, telle doit être la voie des membres : il faut que les chrétiens souffrent ici -bas, s'ils veulent qu'il partage un jour sa gloire avec eux; point d'autre porte que les souffrances qui puisse nous introduire dans ce séjour de délices qui nous est promis.

Voilà pourquoi la religion ne semble avoir des anathëmes que pour ceux qui reçoivent leur consolation en cette vie. Partout, malheur à ceux qui rient et qui sont

rassasiés ; partout , les promesses consolantes ne sont faites qu'à ceux qui souffrent ici-bas; partout, le monde présent est livré aux impies comme leur possession et leur héritage; partout, la récompense des saints sur la terre sont les larmes et les afflictions; partout enfin, leur royaume n'est pas de ce monde.

Ce n'est pas que le salut ne soit possible à tous les états , ou que la religion condamne les distinctions de la naissance, de la fortune, du rang, de l'autorité, établies de Dieu même et si nécessaires à la subordination des peuples et à la tranquillité des empires. Les rois furent appelés, comme les pasteurs, à Tétable de Bethléem. L'Église eut d'abord des fidèles dans la maison de César, qui de Cœsaris domo sunt ( Philip., iv, 22), comme sous la tente de Simon le corroyeur. La cour a eu de tout temps ses âmes choisies, comme le cloître; et nous voyons ici le trône encore plus respectable par la piété que par la puissance et la majesté du souverain qui le remplit. Les faveurs temporelles sont en elles-mêmes l'ouvrage du Créateur, et, dans l'ordre de sa sagesse, elles doivent être des moyens de salut, et non pas des instruments de perdition et de vice.

Cependant la corruption les a tirées de leur usage naturel : elle a fait servir les dons de Dieu à l'injustice , et, comme le serpent laisse un venin dangereux sur les fruits dont il a goûté , le premier pécheur, en usant contre l'ordre de Dieu des biens de la terre , les infecta et en fit, pour ainsi dire, un poison mortel à toute sa postérité. Les dangers de l'abondance ne sont donc pas une suite de l'institution de la nature, mais du désordre du péché. L'homme étoit né pour être heureux; la terre n'avoit reçu la fécondité que pour fournir à ses innocentes délices ;

SUR LE DANGER DIîS PROSPÉRITÉS, ETC. 333

mais rhomme abusa des bienfaits de Dieu ; dès lors tout plaisir lui fut ici-bas comme interdit ; parce que la joie ne convient qu'à l'innocence, et que d'ailleurs il est plus facile à la cupidité de s'en abstenir que d'en user sans excès, et comme tout est pur à ceux qui sont purs, tout devient souillé à celui qui l'étoit déjà par sa transgression.

Voilà le fondement des maximes effrayantes de Jésus- Christ contre les heureux du siècle. Mais que puis-je me proposer en vous exposant le danger de cet état? Ce devroit être sans doute de consoler ceux que la Providence laisse ici-bas dans l'indigence et dans la misère ; mais cette instruction seroit ici déplacée , et ces sortes de malheureux n'habitent guère les cours des rois : c'est donc de faire sentir à ceux qu'on éloigne des grâces , qui se regardent comme malheureux , qui se plaignent sans cesse de l'injustice de leurs maîtres , et qui voient avec une douleur amère leurs concurrents élevés et comblés , sorte de mécontents dont les cours ne manquent jamais, de leur faire, dis-je, sentir qu'ils ne connoissent pas le don de Dieu et les marques signalées de miséricorde que sa bonté leur donne; et d'apprendre à ceux à qui tout réussit et qui semblent n'avoir plus rien à désirer sur la terre, que si leur état paroît digne d'envie, selon le monde, il est terrible aux yeux de la foi : premièrement, parce que les chutes y sont presque inévitables ; secondement « parce que la pénitence y est presque impossible. Tout y aide les passions, tout y éloigne les grâces, et la foi n'y découvre que des occasions de péché et des obstacles de conversion. Développons ces deux vérités

importantes.

Ave, Maria.

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