DEUXIÈME PARTIE
Tout pécheur est un insensé , parce que tout pécheur préfère un plaisir d'un instant à des promesses éternelles. Néanmoins nos passions forment des erreurs qu'il n'est pas toujours si facile de démêler de la vérité. Elles les confondent d'une manière si habile et si ressemblante, et le discernement en devient si délicat, qu'il est presque impossible de ne pas s'y méprendre, et l'on peut dire qu'il y a des illusions, lesquelles, quoique opposées aux règles et au devoir, peuvent du moins s'excuser par les apparences de l'équité et de la sagesse. Mais celle dont nous parlons n'est pas de ce nombre ; l'extravagance y paroît si à découvert qu'elle ne laisse presque pas de lieu à la méprise , et il est vrai que la folie est comme le caractère propre du pécheur, lequel, touché d'un désir sincère de se donner à Dieu, n'ose, parce qu'il craint le monde et la puérilité de ses discours et de ses censures. En effet , si vous voulez me permettre de considérer cette
vaine frayeur en elle-même et dans les circonstances qui raccompagnent, vous conviendrez qu'elle est partout également insensée.
Je dis en elle-même, car, mon cher auditeur, placezvous dans telle situation qu il vous plaira, soyez homme de bien , soyez homme de plaisir ; choisissez de la cour ou de la retraite; vivez en philosophe ou en libertin; donnez-vous pour femme régulière ou pour femme du monde : croyez-vous faire jamais de tous les hommes les approbateurs de votre conduite et réunir tous les suffrages en votre faveur? Dans la situation même où vous êtes, n'osant rompre avec le monde, et gardant encore tant de mesures avec lui, croyez- vous que tout vous applaudisse et que vous n'y ayez pas vos censeurs comme vos panégyristes? Ici vous êtes homme essentiel , ami généreux , homme de guerre supérieur aux autres , courtisan sincère et désintéressé, esprit orné et élevé, femme sans reproche et exempte même de soupçon; là on vous accuse de perfidie, on vous taxe de mauvaise foi , on avilit l'éclat et le mérite de vos talents et de vos services, on vous range parmi les esprits vulgaires , on vous prête des attachements secrets et des foiblesses indignes de votre gloire. * Essayez de toutes les situations et voyez si vous pourrez jamais parvenir à mettre tous les hommes dans les intérêts de votre réputation et de votre conduite. Moïse vengeant la cause d'un Israélite opprimé , contre la violence d'un Égyptien , n'est pas à couvert de la censure de ses frères. Moïse vengeant la gloire du Seigneur sur ses frères mêmes, en exterminant les murmurateurs, n'est pas plus heureux dans leur
1. Gloire se disoit très -fréquemment autrefois dans le sens d*honneur d*une femme. (Voir notre Lexique de Corneille. )
esprit et n'évite pas leurs reproches. Moïse retiré pendant quarante jours sur la montagne, préférant les saintes douceurs de sa solitude et les communications ineffables avec son Dieu , à la conduite des tribus et au vain éclat du gouvernement et de l'autorité, est, dans les discours publics de toute Tarmée, un séducteur qui, après avoir trompé le peuple en l'engageant dans le désert, a disparu pour se dérober au châtiment que méritoit son imposture. Moïse, au milieu de ce même peuple, conduisant les tribus, et exerçant le ministère dont le Seigneur l'avoit chargé , est un ambitieux qui aime le gouvernement et qui usurpe seul une autorité qu'il devroit partager avec Aaron, son frère. Le zèle, l'indulgence, la vie commune, la retraite , la fuite des grandes places, les grandes placées elles-mêmes , tout trouve des censeurs. Faites convenir, si vous le pouvez , tous les hommes sur votre sujet , et alors on vous permettra, à la bonne heure, de vous faire de la vanité de leurs opinions la règle de votre conduite. Vous déplaisez toujours aux uns par les mêmes endroits par où vous avez su plaire aux autres. Les hommes ne sauroient convenir, * parce que les passions sont la règle de leurs jugements, et que les passions ne sont pas les mêmes dans tous les hommes.
Or, mon cher auditeur, puisque dans aucune circonstance de votre vie vous ne sauriez éviter la bizarrerie des jugements humains, pourquoi la craindriez-vous dans la piété seulement? Que vous arrivera-t-il lorsque vous vous serez déclaré pour Jésus-Christ? Ce qui vous arrive tous
1. fiourdaloue a également employé ce verbe d'une manière absolue : Les esprits ne convenoimt pas : il y avoit des raisons de part et d'autre, et chacun s'arrêtoit à celles qui le touchoient davantage {Pensées de BoutdaXoue, 1769, t. l\, p. 63).
les jours dans vos entreprises temporelles : chacun s'érigera en juge de cette nouvelle démarche ; chacun croira être en droit de vous prescrire loin de vous des règles de son goût , et de vous donner des avis de sa façon ; vous aurez des apologistes , et vous aurez des censeurs. Or, si cet inconvénient ne vous arrête pas dans les affaires de la terre, faut-il qu'il vous détourne de la grande affaire du salut? et êtes-vous sage de n'oser vous sauver par la crainte d'un mal que vous ne sauriez éviter même en ne vous sauvant pas? Ah! regardez plutôt la contradiction des langues et la diversité bizarre des jugements humains comme une suite des ordres étemels de la sagesse divine, laquelle permet que le monde soit toujours cette Babel insensée , où chacun parle un langage différent , afin que la foi de ses serviteurs s'instruise dans cette confusion , y découvre le peu de solidité des opinions et des censures humaines, et apprenne à ne pas craindre ce que le monde lui-même nous apprend à mépriser.
Mais je vais plus loin, et je dis : Quand même, en prenant le parti de la vertu , vous auriez fait du monde entier le censeur de votre conduite; eh! qu'importent, mes frères , les jugements des hommes à celui qui a su mettre son Dieu dans ses intérêts? Est-ce pour le monde que vous travaillez à votre salut? si vous périssez, l'homme vous sauvera-t-il ? et si le Seigneur vous justifie, qui osera vous condamner? chacun ne portera-t-il pas son propre fardeau devant la majesté terrible de celui qui reprendra le monde de l'injustice de ses jugements, et qui jugera ceux qui jugent la terre? Craignez donc les jugements de Dieu, mon cher auditeur, parce qu'ils doivent décider de votre éternité ; mais pour les hommes, ne daignez pas même savoir ce qu'ils pensent de vous. 1. ft
Eh ! qu'a de commun leur estime ou leur mépris avec votre destinée éternelle?
Mais non, je me trompe : leurs mépris et leurs censures sont toujours la récompense de la vertu et le présage le plus certain de notre salut; et par conséquent, si votre changement de vie avoit pu mériter les applaudissements d*un certain monde , vous devriez vous défier d'une démarche qui auroit pu lui plaire. Une vertu du goût des pécheurs me seroit suspecte ; l'œuvre de Dieu approuvée des hommes me feroit craindre qu'il n'y eût encore quelque chose d'humain ; je tremblerois pour un changement qui n* auroit pas changé ce monde réprouvé à votre égard; il y auroit toujours lieu d'appréhender qu'il ne restât encore entre vous et lui quelque conformité secrète (car d'ordinaire il ne sauroit goûter que ce qui lui ressemble), et que Jésus-Christ ne condamnât en vous ce que le monde y approuve encore. Mais si vous êtes assez heureux pour mériter ses censures , je vous le dis de la part de Dieu, ne craignez rien; le mépris des hommes vous répond de l'approbation du ciel ; vous appartenez à Jésus- Christ dès là que le monde vous réprouve.
En effet , mes frères , le juste ici-bas ressemble à ce feu sacré que les Juifs, de retour de la captivité, retrouvèrent caché dans les entrailles de la terre. Il ne leur parut d'abord, dit l'Écriture, qu'une eau épaisse et boueuse : Non invenerunt ignem^ sed aquam crassam (II Mach., i, 20) ; mais à peine le soleil, vainqueur des nuages qui le cachoient alors , eut lancé dessus quelques traits de sa chaleur et de sa lumière, qu'on vit à l'instant ce feu di\1n se rallumer et briller d'un éclat si extraordinaire et si nouveau que les spectateurs éblouis en furent saisis d'admiration et de surprise : Utque tempus afjfuit quo sol reftd-
sity qui prius erat in nubiloy accenms est ignis magnuSy ita ut omnes mirarentur (II Mach., i, 22). Telle est la condition du juste en cette vie : le feu sacré qu'il porte caché dans son cœur est couvert sous de viles apparences ; on le regarde comme une boue méprisable qui n'est propre qu'à être foulée aux pieds, parce que c'est ici le temps de sa captivité , et que Jésus-Christ , le soleil de l'éternité , est encore caché pour lui dans un triste nuage. Mais quand une fois le Fils de l'homme, paroissant du haut des airs sur une nuée de gloire, vainqueur de ses ennemis et ayant à ses pieds les nations assemblées, aura lancé sur ce juste quelques traits de sa lumière et de sa majesté , alors on verra ce feu caché sous les apparences d'une vile boue se rallumer ; cet homme si obscur, si méprisé , se démêler de la foule , briller d'un éclat nouveau , s'élever dans les airs , environné de gloire et d'immortalité , et offrir aux amateurs du monde un spectacle d'autant plus étonnant qu'il ajoutera à leur surprise le désespoir affreux d'une destinée bien différente : Utque tempus affuit quo sol refuhity qui prius erat in nubilo , accensus est ignis magnuSy ita ut omnes mirarentur. Foibles hommes! que vos discours paroissent méprisables à une âme qui peut se consoler dans cette espérance !
SERMON
POUR