PREMIERE PARTIE
Tout est mystère et instruction, dit saint Augustin, dans la conduite du Sauveur envers la femme de Samarie »
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et dans les oppositions que cette femme semble mettre à toutes les miséricordes du Sauveur sur elle. En effet, d'un côté Jésus-Christ, voulant, ce semble, ménager la foiblesse et les passions de cette pécheresse, ne l'attaque pas d'abord à découvert. Il s'accommode à ses préjugés pour les mieux combattre : il parle le langage de ses erreurs pour avoir occasion d'insinuer la vérité ; il dissimule quelque temps ses misères pour la préparer à les mieux connoître; et, de peur que son cœur ne se révolte contre la main qui va la guérir, il use de précautions , et lui cache, pour ainsi dire, tout l'appareil et toute la rigueur des remèdes : Paulalim intrat in cor.
Mais d'un autre côté , cette pécheresse , en garde , ce semble, contre toutes les avances miséricordieuses de Jésus-Christ, n'oppose à la bonté et à la sagesse de ses précautions que des évasions et des artifices ; et , aussi ingénieuse à échapper à la grâce que la grâce paroît attentive à la poursuivre, elle n'oublie rien ou pour colorer ses refus, ou pour différer le moment de sa délivrance.
La première excuse qu'elle oppose à Jésus-Christ est celle que nous avons appelée l'excuse de l'état. Elle se persuade qu'étant femme samaritaine, il n'a pas droit d'exiger d'elle les offices qu'il en exige : Quomodo bibere a me posais y quœ sum mulier Samarilana? et que l'usage a de tout temps interdit à Samarie, et que cet inconnu semble vouloir aujourd'hui lui prescrire : Non enim coutuntur Judœi Samaritanis,
Or, voilà la première excuse qu'on nous oppose tous les jours pour justifier des mœurs profanes et toutes mondaines. Loreque nous vous proposons le modèle d'une conduite chrétienne ; que nous voulons entreprendre de réduire un jeu outré et éternel à un honnête délassement,
de bannir les spectacles, d'occuper la mollesse et l'oisiveté , de ramener à la modestie le faste et l'indécence des usages, d'interdire certains plaisirs, de corriger certains abus; de conseiller l'usage de la prière, l'amour de la retraite, les lectures saintes, le travail des mains, les œuvres de miséricorde, la fréquentation des sacrements, les soins domestiques, les prières communes, en un mot, tout le détail des mœurs chrétiennes : vous nous répondez que cette grande exactitude ne sauroit convenir à des personnes attachées comme vous à la cour, et engagées dans le monde : Quomodo bibere a me poscisy quœ sum muUer Samaritana? que nous confondons vos obligations avec celles des cloîtres et des déserts , et qu'il n'est pas possible d'allier la vie que nous conseillons avec les mœurs que l'usage prescrit : Non enim coutuntur Judœi Samaritanis. On se plaint que nous condamnons le monde sans le connoiti^e; que l'idée que nous donnons de la vertu est une singularité ridicule ; qu'il faut que chacun se sauve en vivant conformément à son état, et qu'il seroit peu raisonnable d'exiger de ceux qui ont à vivre à la cour et au milieu du monde tout ce qu'on pourroit exiger de nous-mêmes.
Mais, mes frères, premièrement, la religion ne distingue que deux soi*tes de devoirs. Les uns suivent l'état, il est vrai , et ne conviennent qu'à ceux qui l'ont embrassé. Ainsi les devoirs du prince, du sujet, de l'homme public, du père de famille, du ministre appliqué à l'autel saint, sont différents. Les autres sont inséparables du baptême , et communs à tous ceux qui ont été régénérés en Jésus- Christ, sans distinction de juif et de gentil, de prince et de sujet, de courtisan et de solitaire. Ce principe supposé. je vous demande, mes frères, pour être du monde ou de
la cour, en êtes-vous moins chrétiens î y a-t-il une autre espérance, un autre Évangile, un autre baptême pour vous que pour ceux qui habitent les déserts? en êtesvous moins membres de Jésus-Christ, disciples de la croix , étrangers sur la terre ? que peut ajouter ou retrancher votre état de gens du monde ou de la cour aux obligations essentielles de la foi ? Jésus-Christ a-t-il donné un Évangile à part à la cour et au monde? a-t-il marqué dans le sien des exceptions favorables au monde? a-t-il déclaré qu'il ne prétendoit pas comprendre le monde dans la rigueur de ses maximes? Il a dit, à la vérité, que le monde les combattroit, ces maximes saintes, et qu'il seroit jugé par elles : or ce qui nous juge, c'est notre loi ; et nous ne serions pas jugés comme transgresseurs de ces maximes , si ces maximes n'étoient pas nos devoirs. Vous êtes du monde? Mais la pécheresse de TÉvangile étoit du monde : se crut-elle dispensée de faire pénitence et de pleurer le reste de ses jours les égarements du premier âge? David étoit du monde, et assis sur le trône : se persuada-t-il que ce titre dût modérer l'abondance de ses larmes et la rigueur de ses austérités? Lisez-en le détail dans ces cantiques divins , qui en furent les fruits et qui en seront les monuments immortels. Les Judith, les Esther, les Paule, les Marcelle, étoient du monde et sorties d'un sang illustre : furent-elles mondaines, voluptueuses, environnées de faste, de mollesse, d'indécence, de plaisirs ? Vous le savez , et il est inutile de vous rapporter ici ce qui est venu jusqu'à nous de leurs mœurs et de leur conduite.
D'ailleurs, mes frères, d'où est venue dans l'Église cette distinction de ceux qui sont du monde d'avec ceux qui n'en sont pas? n'^strce pas de la corruption des.
mœurs et du relâchement de la foi? Distinguoit-on entre les premiers fidèles ceux qui étoient du monde de ceux qui n'en étoient pas? Ah! ils avoient tous renoncé au monde. Les ministres de Tautel, les saints confesseurs, les vierges pures , les femmes partagées entre Jésus-Christ et les soins du mariage, les simples fidèles, ceux mêmes qui étoient de la maison de César, ils vivoient tous séparés du monde ; ils n' avoient rien de commun avec le monde ; ils savoient tous que le salut n'étoit pas pour le monde ; être chrétien et n'être plus du monde étoit alors la même chose, et sur ce point il n'y avoit entre eux aucune différence. Vous êtes du monde, mon cher auditeur? mais c'est là votre crime, et vous en faites votre excuse I Un chrétien n'est plus de ce monde ; c'est un citoyen du ciel ; c'est un homme du siècle à venir; c'est le juge et l'ennemi du monde. II n'y a plus de monde pour l'àme fidèle; tout ce qu i passe est déjà passé pour elle ; tout ce qui doit périr n'est déjà plus à ses yeux. Vous n'êtes venu, 6 mon Dieu ! que pour condamner le monde ; et nous prétendons que notre conformité avec lui deviendra le titre de notre innocence , et nous justifiera contre votre loi même 1 De plus, quand vous nous dites que vous êtes du monde, que prétendez-vous dire? Que vous êtes dispensés de faire pénitence? Mais si le monde est le séjour de l'innocence, l'asile de toutes les vertus, le protecteur fidèle de la pudeur, de la sainteté , de la tempérance ; vous avez raison. Que la Iprière est moins nécessaire? Mais si dans le monde les périls sont moins fréquents que dans les solitudes , les pièges moins à craindre , les séductions moins ordinaires, les chutes plus rares, et qu'il faille moins de grâce pour s'y soutenir; je suis pour vous. Que la retraite n'y sauroit être un devoir? Mais si les entretiens
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y sont plus saints , les assemblées plus innocentes ; si tout ce qu'on y voit, qu'on y entend, élève à Dieu, nourrit la foi, réveille la piété, sert de soutien à la grâce : je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver? Mais si. vous y avez moins de passions à combattre , moins d'obstacles à surmonter ; si le monde vous facilite tous les devoirs de l'Évangile, l'humilité, l'oubli des injures, le mépris des grandeurs humaines, la joie dans les aflUictions, l'usage chrétien des richesses; vous dites vrai, et on vous l'accorde. 0 homme! tel est votre aveuglement, de compter vos malheurs parmi vos privilèges; de vous persuader que ce qui multiplie vos chaînes, augmente votre liberté; et de faire votre sûreté de vos périls mêmes.
Mais au fond, direz-vous, il faut pourtant faire des différences ; et il sera toujours vrai que ceux qui vivent dans les cloîtres sont obligés à plus de perfection que ceux qui vivent dans le monde. Et je vous dis que vous vous trompez, et qu'il faut être plus ferme dans la foi, plus solidement enraciné dans la charité , plus à l'épreuve des dangers, pour se soutenir dans le monde que dans la solitude; et je vous dis que si vous ne veillez avec plus de soin sur tous les mouvements de votre cœur que le solitaire et r anachorète ; si vous ne priez avec plus de ferveur ; si vous ne résistez avec plus de fidélité ; si vous n'attirez sur vous plus de secours d'en haut, vous êtes perdu. Ce sont les dangers d'un état qui décident de la mesure de la vertu qu'il demande de nous : les vertus foibles trouvent du moins un asile et des ressources dans la sûreté des cloîtres, et dans les secours d'une sainte discipline ; au lieu que les vertus les plus solides ne trouvent dans le monde que des écueils où elles se brisent, ou des séductions qui les affoiblissent.
Et pour confondre ici une bonne fois une erreur si universelle et si injurieuse à la piété chrétienne, ditesmoi, je vous prie, vous qui voulez qu'on mette une si grande différence entre les devoirs de votre état et ceux des cloîtres et des déserts , quelles furent les vues de ces saints fondateurs qui assemblèrent les hommes dans des solitudes , et les assujettirent aux lois d'une discipline sévère? prétendirent-ils proposer à leurs disciples un nouvel Évangile, ou ajouter des rigueurs inutiles aux maximes que Jésus-Christ propose au commun des fidèles?
Écoutez-le , mes frères. Tandis que les chrétiens formoient encore au milieu du monde une assemblée de saints dont le monde lui-même n'étoit pas digne ; que les femmes annonçoient la piété par leur pudeur et leur modestie ; que les fidèles brilloient comme des astres purs au milieu des nations corrompues , et que les païens eux-mêmes respectoient dans la pureté de leurs mœurs la sainteté de leur morale ; alors il eût été inutile de se retirer dans des solitudes, et l'assemblée des fidèles étoit encore l'asile de la vertu , et la vie commune, la voie qui cpnduisqit au salut. Mais depuis que la foi commença à s'affoiblir, en commençant à s'étendre, et que le monde devenu chrétien porta avec lui dans l'Église sa corruption et ses maximes, alors ceux que l'Esprit de Dieu voulut préserver, voyant les iniquités et les contradictions des villes , que la vie commune n'y étoit plus la vie chrétienne , et que les usages avoient prévalu sur la loi , cherchèrent un asile dans la retraite , élevèrent des lieux de sûreté au milieu des déserts , assemblèrent des hommes pour les y mettre à couvert de la corruption générale ; mais ils ne se proposèrent que d'y renouveler les anciennes mœurs des chrétiens fort altérées et fort difficiles à pratiquer dans le
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monde; qu'à faciliter à leurs disciples l'observance de l'Évangile, règle proposée à tous, et que tous sont obligés d'observer; de sorte que toutes les précautions de retraite, de silence, d'austérité, que nous regardons comme si éloignées de notre état, ne furent pourtant que des moyens que ces saints pénitents crurent nécessaires pour observer des devoirs qui leur étoient communs avec nous. Ils se prescrivirent des pratiques particulières, dont l'Évangile, je l'avoue, ne vous fait pas un précepte; mais ils ne voulurent, par le secours de ces pratiques particulières, qu'arriver plus sûrement à l'observance même des préceptes : ainsi ils renoncèrent au lien sacré du mariage pour se faciliter la pudeur et la chasteté ordonnée à tous les fidèles ; ils se soumirent aux lois d'un silence rigoureux pour éviter plus sûrement les discours de vanité, d'oisiveté, de malignité, de dissolution, interdits au reste des chrétiens; ils renoncèrent réellement aux biens et aux espérances du monde pour en venir plus aisément à ce renoncement de cœur, à ce mépris de tout ce qui passe, commandé à chacun de nous dans l'Évangile; ils se renfermèrent dans l'enceinte d'une retraite austère pour s'éloigner sans retour des plaisirs et des pompes du monde, auxquelles nous avons tous renoncé dans notre baptême ; ils s'imposèrent le joug des jeûnes, des veilles, des macérations, pour dompter une chah* que vous êtes tous obligés de crucifier sans cesse, et se faire comme une loi domestique de la pénitence , dont l'Évangile vous fait à tous une loi indispensable.
Or, que conclure de là? qu'avec moins de secours qu'eux^ nous avons pourtant les mêmes obligations i remplir qu'eux ; que, sans toutes les facilités que donne la pratique des conseils pour observer le fond de la loi, nous
sommes pourtant obligés d'en accomplir tous les préceptes; que, sans renoncer à tout conune eux, nous devons pourtant être pauvres de cœur comme eux et user de ce monde comme si nous n'en usions pas; que, vivant au milieu de tous les attraits de la chair, et dans le lien honorable des noces, nous devons pourtant posséder comme eux le vase de notre corps avec sainteté , et faire un pacte avec nos yeux pour ne pas même penser à des objets dangereux; que, dans l'usage des viandes et la liberté des repas, nous devons user d'une censure rigoureuse envers nos sens, et conserver, comme l'anachorète le plus pénitent , toute la frugalité évangélique ; que, sans le vœu et la religion du silence, nous devons mettre une garde de circonspection sur notre langue, afm qu'il ne nous échappe pas même une parole oiseuse , et que tous nos discours soient des discours de Dieu; que, dans une • vie commune, il faut pourtant trouver le secret de porter sa croix, se renoncer sans cesse soi-même, être disciple de Jésus-Christ et le suivre; sans le secours d'une retraite extérieure, porter au milieu des entretiens et des commerces une solitude, un calme au fond de votre cœur où le Dieu de paix puisse habiter ; sans sortir du monde , y renoncer en effet, le mépriser et le haïr; sans être revêtu de poil de chameau , comme le solitaire , porter sous l'or et sous la soie un homme pénitent , et un corps revêtu de la mortification de Jésus-Christ ; et en un mot , que , sans vous interdire tout ce qui peut flatter les sens , vous vous interdisiez pourtant toute complaisance sensuelle.
Venez nous dire après cela , dit saint Chrysostome : Il faut donc se retirer sur les montagnes, et déserter les villes. Est-ce que l'Évangile n'est plus que pour les solitaires? est-ce que la charité, la tempérance» la pauvreté
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du cœur, le mépris du monde , le renoncement à soimême, ne sont plus que les vertus des cloîtres et des déserts? Quelle erreur donc des gens du monde, de renvoyer aux solitaires et aux personnes retirées toutes les austérités de la vie chrétienne ! Âh I il en coûte bien plus au fidèle de se sauver au milieu du monde, qu'au solitaire au fond de sa retraite; il est bien plus difficile d'être chaste au milieu des dangers, humble dans les distinctions du rang et de la naissance ; tempérant dans la liberté des repas, pauvre dans l'abondance des biens de la terre, pénitent dans des occasions éternelles de mollesse et de plaisirs, doux et patient dans les concurrences infinies des intérêts et des passions ; et cependant si vous n'êtes tout cela, vous êtes perdu. Mon Dieu! les saintes rigueurs d'une discipline sévère seroient bien plutôt inutiles au fond des déserts, où l'éloignement des dangers semble demander moins de précautions; au lieu qu'elles deviennent indispensables dans le monde, où la vertu plus exposée ne peut se soutenir qu'à la faveui- des plus sévères attentions.
Cependant, mes frères, malgré toute la sûreté des cloîtres et des déserts, et toutes les précautions que le zèle et l'expérience des saints fondateurs a pu prendre pour préserver Tinnocence, ceux qui habitent* ces pieux asiles ne laissent pas de tout craindre de leur foiblesse, et d'être sans cesse attentifs, de peur que l'ennemi ne les surprenne ; ils ont de la peine à se défendre contre euxmêmes , et trouvent dans le lieu même de la pabc et de la sûreté des combats et des agitations, où ils se voient mille fois à la veille de perdre en un instant le fruit d'une vie entière de recueillement et de pénitence; et vous, au milieu des périls, vous croiriez que votre privilège est de
vivre avec plus de sécurité et d'indulgence pour vousmême 7 Vous , environné sans cesse de tout ce qui est le plus capable de corrompre le cœur, vous , dans un état où tout est piège et tentation , vous croyez que l'avantage de cet état e9t une indolence profonde ; une inutilité de vie dangereuse même à la plus austère retraite ; une immortification qui , loin des périls , deviendroit un péril ellemême? Et depuis quand, ô mon Dieu ! ceux qui sont exposés au milieu des flots sont-ils moins obligés de veiller à leur salut que ceux qui jouissent du calme et de la sûreté d'un saint asile?
Lorsque David, caché dans les déserts et dans les montagnes de la Judée , pour se dérober à la fureur de Saûl , proposa à ceux qui l'accompagnoient de sortir de leurs antres et de leurs bois pour aller attaquer les Philistins ; Quoi! lui répondirent-ils, nous ne sommes pas en sûreté retranchés dans ces forêts et sur ces montagnes; nous nous voyons à tout moment sur le point de tomber entre les mains de notre ennemi ; et que sera-ce si nous en sortons et que nous descendions dans la plaine pour aller attaquer les Philistins? Erce nos hic in Judœa comistenles timemus : quanio magis si ierimus adversus agmina Philistinorum? (I Reg., xxui, 3.) Et voilà ce que je pourrois vous dire ici : Quoi I nous craignons, nous, au fond de nos retraites ; nous nous sommes à nous-mêmes une tentation continuelle dans la sûreté des asiles où la Providence nous a conduits depuis le premier âge ; nous y opérons notre salut avec tremblement; nous prions, nous gémissons, nous sentons que la retraite elle-même deviendroit un écueîl pour nous, si nous ne travaillions sans cesse au recueillement des sens et à la mortification des passions :
Ecce nos hic in Judtra consistantes timemus ^ et vous vou-
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driez nous persuader que nous aurions moins à craindre , que nous aurions besoin de moins de vigilance , de moins de précautions, de moins de prière,, si nous vivions comme vous au milieu du monde, environnés de cette foule de pièges, de séductions, d'illusions, d'exemples, en un mot, d'ennemis qui vous environnent? Quanto magis si ierimiis adversus agmina Philistinorwn? La pénitence toute seule fait la sûreté de nos retraites, et vous croiriez que la mollesse et les plaisirs ne seroient plus un danger au miUeu du monde même ?
Mais après tout, mes frères, ne comparez plus, si vous voulez, les dangers infinis que vous trouvez dans le monde, et les précautions de violence, de prière, de sacrifice, de vigilance qu'ils exigent de vous, à la sûreté des cloîtres et des déserts, qui semblent en demander moins ; comparez seulement l'histoire de votre vie, les dissolutions de vos mœurs passées, avec celle des saints pénitents qui les habitent; les satisfactions que vous devez à Dieu avec celles qu'ils lui doivent eux-mêmes. Quoi ! vous prétendez que des âmes retirées et innocentes , qui portent le joug du Seigneur depuis une tendre jeunesse, qui, élevées dans le secret de son tabernacle , n'ont même jamais connu la corruption du monde, loin d'en avoir été infectées, et dont les fautes les plus criminelles seroient presque des vertus pour vous ; vous prétendez que c'est leur partage de gémir toute leur vie sous la cendre ou sous le cilice, de refuser tout à leurs sens , de ne vivre que pour mourir chaque jour; tandis que vous, dont les crimes ont, pour ainsi dire, prévenu les années ; vous qui n'osez presque ouvrir les yeux sur les horreurs d'une vie passée, dont les abîmes et les embarras vous font tant balancer sur une première
démarche de changement; vous, dis-je, vous nous sou-
tiendrez que vos obligations sont moins austères; que les jeux, les plaisirs, les spectacles, les profusions, les sensualités, les excès de la table vous sont moins interdits ; que le ciel doit bien moins vous coûter qu'à ces âmes pures et innocentes; que les larmes, les jeûnes, les veilles, les macérations sont leur affaire et non pas la vôtre; que c'est à elles à souffrir, à prier, à gémir, à se mortifier, et à vous à vivre dans l'indolence et dans tout ce qui flatte les sens? Grand Dieul que les hommes, rapprochés de la vérité, paroitront un jour injustes, insensés et téméraires I
La femme de Samarie s'abusoit donc en opposant à la grâce de Jésus-Christ sa qualité de Samaritaine. Si elle eût été fille d'Abraham et née dans Jérusalem, le secours du temple et des sacrifices, les instructions de la loi et des prophètes, l'avantage d'être sortie d'un peuple saint, et à qui les promesses avoient été faites, tout cela auroit pu la porter à se faire de son état une excuse et une raison de sécurité. Mais que dit-elle, en disant qu'elle est Samaritaine, sinon qu'elle habite au milieu d'un peuple réprouvé, dans une terre où le culte du Seigneur est corrompu, où les usages sont des abus, les exemples des écueils, les maximes des erreurs; en un mot, dans une condition qui l'éloigné du salut et l'enveloppe dans la condamnation générale prononcée contre tous les adorateurs de Garizim? Et voilà quelle est votre illusion. Vous vous défendez sur ce que vous êtes du monde? Mais si vous viviez dans le fond d'une maison sainte et retirée, vous auriez bien plus de raison de vous faire de votre état un prétexte de sécurité, et de croire qu'ainsi éloigné des périls, vous n'avez pas besoin de tant d'austérité et de vigilance; mais d'alléguer que vous êtes du monde, c'est
regarder les difficultés de salut attachées à votre état comme des adoucissements qui vous l'aplanissent. Vous nous direz peut-être que ce sont ces difficultés mêmes qui vous aiTêtent, et que nous faisons la voie si difficile, que vous perdez courage : seconde excuse que la femme de Samarie oppose à Jésus-Christ , la difficulté de l'entreprise.