‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 70 sur 74 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il n'est presque point de pécheur, quelque déplorée * que soit sa vie, qui ne compte sur une conversion à venir, comme sur une démarche aisée et facile, et qui là-dessus ne se calme et ne vive tranquille dans ses crimes; il n'en est aucun qui, lorsqu'il s'agît enfin de se convertir, ne regarde cette entreprise comme un ouvrage impossible, et qui là-dessus ne recule et ne perde courage. Or, voici le nouveau prétexte que la femme de Samàrie oppose aux

1. L*édition Didot substitue à tort déplorable. Le latinisme déploré, dao» le sens de désespéré, dont on désespère, était ti'ès>usité au ivi* et au xvii« siècle , et, en remployant bien, on pourrait encore s'en servir :

Un sort si déploré (P. Corneille, D. Sanche). — Votre sort est f&cheux, mais non pas déploré (Th. Corneille, Ls Berger extravagant, ID, 4). — Une cause si insoutenable et si déplorée (Arnacld, Apolog. pour les S. P., préf., V). — Il n*y eut Jamais une cause plus déplorée (Bossoet, Ciii4tttém« avert, aux protest,). — Les choses ne sont pas encore déplorées (D*0ssat, Lett,, 24 mai 15D9). —Affaires déplorées ( D*Agcessead, Mercur., 1699). — Hydropisie invétérée et du tout déplorée (LiI^bault, Mais, rust.f p. 293). — Le frère Ange a ressuscité le maréchal de Bellefonds; il a rétabli sa poitrine entièrement déplorée (M™* de Sévigné, Lett,, à M™* de Grignan, 9 février 1680). — Sa santé est tellement déplorée depuis quelque temps, que... (La même à la même, 29 juin 1689).

n pouvait aussi se dire en parlant d'une personne :

Le cardinal Savelly est grandement malade, et a esté tenu pour dépM (D'OssAT, Lett., 17 Janvier 1599). — Ces méchants endurcis, ces pécheurs déplorés (P. Corneille, Imit., IV, 8).

nouvelles instances de la grâce. Elle se figure des difficultés insurmontables dans les promesses de Jésus-Christ : la profondeur du puits, le défaut de moyens pour y atteindre, tout la conduit à se persuader que le bienfait dont on la flatte est une chimère : Puteus altus est, neque in quo haurias habes.

Et voilà, mes frères, l'excuse qu'on oppose encore tous les jours aux mouvements secrets de la grâce qui nous sollicitent à un changement de vie : le défaut de moyen, l'impossibilité de l'entreprise. En premier lieu, on a des abimes sur la conscience ; depuis si longtemps on vit dans la dissolution , sans foi , sans culte, sans sacrements ; comment se résoudre à éclaircir ce chaos ^ et à creuser dans ces fatales profondeurs? Puteus allm est. D'ailleurs on est d'un caractère si fragile; on a porté en naissant des inclinations si vives pour le plaisir; on ne parolt pas né pour la dévotion; comment changer de tempérament, et se refondre tout entier? Puteus altus est. Enfin la vie chrétienne , telle que nous la dépeignons , est une entreprise qui fait peur : le moyen de se condamner à la retraite ; passer les jours à la prière, à la lecture, aux œuvres de miséricorde î mortifier ses sens, se disputer tout ce qui fait plaisir, rompre avec tout l'univers ? Heureux ceux qui en ont la force ! mais il n'est pas donné à tout le monde de l'avoir : Puteus altus est.

Mais revenons sur tous ces prétextes. Premièrement, vous avez des abîmes sur la conscience; vous ne savez par où vous y prendre pour commencer. Mais n'est-ce pas cet état déplorable lui-même qui devroit vous porter à tout entreprendre? Quoi I la connoissance que vous avez de vos maux vous éloigne du remède? vous regardez votre délivrance comme une peine ? vous ressemblez à un

esclave qui refuseroit sa liberté, parce qu'il gémiroit sous un ancien esclavage et sous le poids d'une infinité de chaînes. Mais vous est-il moins pénible de porter ce fardeau d'iniquité sur votre cœur? souffrez-vous moins en cachant vos plaies, que si vous les alliez découvrir au médecin charitable qui les guérit et qui les purifie ? Que vous propose-t-on de si difficile? d'éclaircir une conscience dont vous ne pouvez plus calmer les remords; d'en faire sortir des serpents qui vous déchirent ; de vous ouvrir à un ministre de Jésus-Christ qui mêlera ses larmes aux vôtres; qui sera plus touché de vos malheurs que scandalisé de vos foiblesses; qui ranimera votre espérance, en vous redisant avec bonté qu'il y a des pécheurs plus coupables que vous dont la grâce a fait de grands saints ; qui vous aidera, par ses prières et ses gémissements, à sortir de l'état déplorable où vous êtes ; qui vous consolera dans votre douleur; qui vous soutiendra dans votre foiblesse; qui vous rassurera dans votre confusion; et qui sera moins le juge de votre conscience que l'ami de votre adversité, et le confident charitable de vos peines. Ah! vous n'aurez pas plutôt ouvert ce cœur que vous ne pouvez plus porter, que vous sentirez la joie et la sérénité renaître au dedans de vous ; ce glaive , qui vous perce, arraché ; ce poids , qui vous accable , tombé ; ce ver, qui vous ronge, expiré; ces pensées sombres, qui vous noircissent l'esprit , disparoîtront ; vous bénirez cent fois le moment heureux qui vous a vu prendre une résolution si nécessaire à votre salut et au repos même de votre vie. Toute la difficulté que je trouve ici est de vivre dans la situation où vous êtes ; de vous défendre , et contre la voix du ciel qui vous appelle , et contre la voix de votre conscience qui vous condamne ; de vous supporter vous-

même ennemi de Dieu depuis que vous avez pu le connoître; éloigné des sacrements, des consolations de la grâce, vivant seul avec vous-même, c'est-à-dire, avec votre conscience et vos crimes : voilà la peine. La conversion qu'on vous propose n'en est que l'adoucissement et le plus assuré remède.

Mais en second lieu, vous ne paroissez point né pour la piété, dites-vous; vous ne vous gagnerez jamais sur certains points, par où cependant il faudroit commencer; toutes vos inclinations se trouvent justement l'autre extrémité de ce qu'on appelle vertu et dévotion : Puteus altus est. Mais premièrement, quand il devroit vous en coûter un peu plus qu'à un autre, n'avez-vous pas plus qu'un autre de crimes et de voluptés à réparer? D'ailleurs, l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez quelque violence? ne vous en êtes-vous jamais fait pour le monde? ces penchants que vous nous donnez pour si invincibles, ne les avez-vous pas mille fois surmontés par des motifs de fortune, de gloire, de bienséance? ce malheureux tempérament que vous nous alléguez si souvent , ne vous trouvez-vous pas tous les jours dans des situations où il faut le gêner, le contraindre? Et qu'est la vie du monde, et de la cour surtout, qu'une éternelle contrainte; une gêne qui ne finit point; une suite d'occupations opposées à vos penchants; une scène où il faut toujours jouer le personnage d'un autre? Ah! ce n'est pas à vous surtout qui habitez les palais des rois à venir nous alléguer des inclinations désaccoutumées de tout joug, et qui, par un long usage d'indépendance, ne sauroient plus se contraindre : vous avez appris à prendre sur vous-même, et à sacrifier tous les jours vos penchants à des intérêts plus forts; depuis que vous avez des passions, il a presque

toujours fallu , ou les surmonter, ou les contrefaire ; flatter ceux que vous méprisez; caresser ceux que vous haïssez; ramper devant ceux auxquels votre orgueil est inconsolable d'être forcé de céder; laisser le plaisir pour le devoir : ah ! le monde vous a instruit pour la vertu, et les contraintes de la cour et des passions vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Évangile.

Que dirai-je encore? peut-être vous en auroit-il plus coûté de vous vaincre dans une grande jeunesse : les passions alors plus vives, les réflexions moins sérieuses et moins tristes , les plaisirs plus séduisants par leur nouveauté laissoient peut-être alors à votre foiblesse moins de liberté de s'en défendre; mais à l'heure qu'il est, que, lassé par votre propre expérience, vous en avez connu le vide et l'amertume; à l'heure qu'il est, que l'âge, les emplois, les bienséances même du monde exigent de vous des mœurs plus sérieuses et plus réglées; à l'heure qu'il est, que des dégoûts, des contre-temps, l'épreuve mille fois faite de la légèreté , de la fausseté, de la perfidie même des créatures vous ont appris ce qu'il falloit attendre des passions et des engagements profanes; à l'heure qu'il est, que, moins propre au monde, il commence à se refroidir à votre égard , et à vous avertir qu'il est temps de vous faire d'autres plaisirs et d'autres occupations que les siennes; à l'heure qu'il est, que vous ne traînez plus au milieu de ses amusements qu'une conscience inquiète, qu'un ennui mortel que rien ne sauroit plus égayer, parce qu'il prend sa source dans la tristesse et la maladie de votre âme, que Dieu seul peut soulager ; ah I il vous en coûtera moins que vous ne croyez de vous passer du monde, de l'oublier, de le mépriser; vous portez déjà au dedans de vous les semences de ces heureuses

dispositions ; vous ne Taimez déjà plus par raison , par dégoût, par l'inconstance toute seule du cœur; que serace quand la grâce aidera ces préparations de la nature, que vous le haïrez par^un principe de foi et de piété, et que la lumière du ciel vous en aura découvert toute la corruption, tous les périls, tout le néant et toute la misère?

Enfin , ne semble-t-il pas que vous ne devez compter que sur vous-même? J'avoue que si l'ouvrage de la conversion étoit l'ouvrage de l'homme seul , vous devriez en désespérer : mais ignorez-vous que ce qui n'est pas possible à l'homme seul, l'est à l'homme aidé de Dieu; que rien n'est difficile à la grâce ; que les cœurs les plus fragiles et les plus corrompus sont ceux quelquefois où elle opère de plus grandes choses, et que l'extrémité de nos misères est souvent la plus favorable disposition à l'excès de ses miséricordes? Hélas! la pécheresse de la cité étoit fragile, enivrée du monde, pleine de passions, et ne paroissoit pas née pour la vertu ; cependant fut-il jamais d'amour plus vif pour Jésus-Christ, de pénitence plus prompte, plus fervente, plus durable que la sienne? Augustin étoit foible; hélas I ses désirs, ses rechutes, ses perplexités, ses agitations, ses efforts impuissants pour s'arracher à sa boue , et le poids fatal qui l'y rentratnoit à l'instant, vit-on jamais tant de foiblesse? et cependant l'Église a-t-elle vu de conversion plus glorieuse à la grâce de Jésus-Christ? Et pour ne pas sortir de notre Évangile, la femme de Samarie étoit foible ; la multitude de ses mariages n'avoit pu la ramener à des mœurs plus régulières, et son mauvais caractère Temportoit toujours : cependant le Sauveur ne triomphe-t-il pas aujourd'hui de toute sa foiblesse? Ah! c'est que la grâce change les

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inclinations, corrige le tempérament, forme un nouveau cœur, renouvelle tout Vhomme; c'est que les vases de boue, entre les mains de l'Ouvrier tout-puissant, deviennent bientôt des vases d'élite, plus solides que l'airain, plus brillants que la lumière, plus purs que le métal le plus précieux; c'est, en un mot, que la grâce est plus forte que la nature.

Mais en dernier lieu, les rigueurs d'une vie chrétienne vous épouvantent : car vous ne vous flattez point, ditesvous; si vous preniez le parti de la vertu, vous ne voudriez pas le prendre à demi, comme tant d'autres; si vous vous déclariez une fois, vous voudriez que ce fut tout de bon , sans ménagement et sans réserve ; mais c'est cela même qui fait peur. Aussi on ne sait, ajoutez-vous, comment les choses iront après cette vie; mais l'Évangile exactement accompli ne semble pas fait pour des hommes aussi foibles que nous le sommes : Puieus altus est y neque in quo haurias habes.

A cela, on n'a qu'à vous répondre d'abord : Si vous croyez que l'Évangile est une loi donnée de Dieu, vous devez supposer qu'elle porte les caractères divins de son législateur; que c'est une loi sage, équitable, modérée, conforme à nos besoins, proportionnée à notre foiblesse, utile à nos misères; que c'est un remède, et non pas un piège; le secours, et non le désespoir de notre infirmité. Le Seigneur n'est pas un tyran bizarre, qui ne fasse des lois que pour trouver, dans l'impossibilité de les observer, des prétextes de nous perdre. C'est un père miséricordieux, qui ne pense qu'à faciliter à ses enfants les voies de la vie étemelle ; c'est un maître généreux , qui dans les ordres mêmes qu'il nous prescrit a bien plus d'égard à nos intérêts qu'à sa propre gloire. Quelle idée vous

faites- VOUS donc de sa loi sainte? c'est une loi raisonnable, consolante, seule capable de remédier à nos peines, et d'établir une paix solide dans notre cœur. Et quel autre intérêt que le nôtre auroit pu porter le Seigneur à donner une loi aux hommes? A-t>il besoin de nos hommages? lui revient-il quelque chose de nos vertus? sa félicité estelle intéressée à notre fidélité? est-ce une gloire à lui, de s'assujettir les hommes par des lois capricieuses où l'on puisse dire qu'il ne cherche que l'honneur de se faire obéir et de dominer sur les consciences par les terreurs et les menaces dont il accompagne ses préceptes? Il n'a donc cherché que notre intérêt et notre consolation , en nous prescrivant les ordonnances admirables de sa loi sainte. En ne donnant point de loi aux hommes, et nous laissant vivre au gré de nos passions, il eût nourri parmi les hommes la source de tous les troubles , l'origine de tous les malheurs : il eût fait de la société une confusion affreuse, sans liens, sans règle, sans équité, sans dépendance ; où les seules passions qui arment les hommes les uns contre les autres les auroient liés ensemble ; où nos seuls désirs auroient décidé de nos droits. En mettant des bornes à nos penchants, il en a donc mis à nos peines; en nous marquant nos devoirs, il nous a donc montré nos remèdes; en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de nos passions, il nous a donc empêchés d'être nos propres tyrans; en nous assujettissant à sa loi, il n'a pas voulu tyranniser notre cœur, mais en fixer les inquiétudes.

Mais tel est l'artifice du démon , dit saint Augustin : à la naissance de la foi, il tâchoit de renverser l'œuvre de Dieu, et d'anéantir l'Évangile, en rendant Jésus-Christ méprisable. Qui adorez-vous? disoit-il aux chrétiens par la bouche des sages du paganisme ; un Juif 7 un mort? un

crucifié? un homme de néant, et qui n'a pu se déli\Ter lui-même de la mort? Antea quid dicebat? quem colitis? Judœum? mortuum? crucifixum? nullius momenli homineniy qui non potuit a se mortem depellere? Quand il a vu que ce moyen étoit inutile, continue ce Père; que ces blasphèmes n'étoient plus écoutés qu'avec horreur; que les peuples en foule couroient adorer ce crucifié; que, malgré la puissance des césars, la fureur des tyrans, la sagesse des philosophes, l'ancienne prescription de l'idolâtrie, soutenue de la majesté des lois de Tempire, de la crédulité de tous les siècles, et de la magnificence des superstitions, les temples profanes étoient détruits, les idoles renversées , la folie de la croix triomphante de tout l'univers; et qu'un si grand événement, si favorable tout seul à la cause des chrétiens , si marqué par des caractères de divinité, si au-dessus de la possibilité de toutes les entreprises humaines , ayant encore pour lui l'accomplissement des prophéties, ne laissoit plus rien à dire contre la vérité de l'Évangile; il s'est tourné d'un autre côté ; il n'a plus osé traiter la doctrine de Jésus-Christ de fable et d'imposture; il est convenu de sa sainteté, de sa sublimité , de la perfection de ses maximes. La loi chrétienne , a-t-il dit par la bouche des mondains , est une loi admirable , sainte , divine ; il faut en convenir ; rien de si beau et de si élevé que les préceptes de Jésus-Christ : mais qui les pratique? mais comment les observer? mais cette grande perfection est-elle possible en cette vie? mais la foiblesse humaine peut-elle aller jusque-là ? mais s'il y a eu autrefois des hommes qui aient suivi à la lettre tout ce que l'Évangile prescrit, sans doute ils étoient faits autrement que nous le sommes ? Cœpit a fide alio modo deterrere. Magna lex est ckrisiiana; potens lex illa^ di-

vina , ineffabilis : sed quis illam implel? Les blasphèmes de rimpiété sont tombés d'eux-mêmes; ceux de Timpossîbilité trouvent encore aujourd'hui des partisans et des apologistes au milieu d'un monde profane, et qui se glorifie du nom de chrétien.

D'ailleurs, ce qu'il y a d'injuste dans les préjugés que l'on se forme contre la possibilité de la vie chrétienne, c'est que ceux qui s'en plaignent n'en ont jamais fait l'épreuve : ils adoptent là-dessus un langage qu'ils ont trouvé établi dans le monde; et, sans connoltre de la piété que le sentiment de la corruption qui les en éloigne, ils prononcent que les maximes de Jésus-Christ ne sont pas possibles, parce qu'ils le souhaitent. Mais nous aurions di'oit de vous dire : Essayez de la vertu avant de vous en plaindre. Si vous aviez, selon la parole de l'Évangile, commencé l'édifice, et que vous n'eussiez pu l'achever; quoique le mauvais succès de l'entreprise dût être attribué à votre imprudence, selon Jésus-Christ, et au défaut de précautions , néanmoins vous pourriez nous dire que l'entreprise passe vos forces. Mais vous n'avez jamais fait de démarche sincère de salut; vous avez jusqu'ici mené une vie sensuelle, dissipée, pleine de passions et d'inutilités; pourquoi décidez-vous donc sur ce que vous ne sauriez connoltre? Prononcez, à la bonne heure, sur la vie du monde, sur le vide et l'amertume de ses plaisirs, sur l'inquiétude et les fureurs de ses revers et de ses injustices, sur les agitations et le tourment de ses espérances , sur la perfidie et l'inconstance de ses amitiés et de ses promesses ; vous le pouvez, vous êtes là-dessus , à la cour Surtout* plus que partout ailleurs, juges légi-

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