Sermon pour le premier dimanche de l'Avent, 2* partie
U NOTICK
Les peintures morales de Massillon frappaient d'autant plus ses auditeurs qu'ordinairement c'étaient des peintures générales où tout le monde était forcé de se reconnaître , et non pas des peintures particulières qui ne représentassent que telle ou telle condition , tels ou tels individus. Ce qu'il mettait sous les yeux, c'était le tableau des passions, qui sont les mêmes chez tous les hommes et dans toutes les situations.
Mais ce moraliste qui connaissait si bien les hommes n'a pas toujours suffisamment tenu compte de leur faiblesse. Dans l'entraînement de son zèle, il a quelquefois dépassé et partant manqué le but.
Ce qui donne aux sermons de Bourdaloue une si grande autorité, c'est que la morale y est toujours soutenue par une suite de grands principes et de raisonnements solides. Chez Massillon , elle repose sur de moins fermes bases ; aussi estelle moins autorisée. On lui reproche justement un excès, où le grand jésuite a su se garder de tomber, l'excès de la sévérité, contraste singulier entre l'esprit et la forme de ces deux célèbres prédicateurs : l'un, de l'esprit le plus modéré et de la morale la plus consolante avec la forme la plus austère ; l'autre, avec la forme la plus élégante et la plus harmonieuse , d'une sévérité de principes qui va jusqu'au rigorisme.
A une époque de relâchement des mœurs et d'incrédulité envahissante, le pieux oratorien a pour idéal la vertu des premiers temps , et il voudrait y ramener ses contemporains amollis. Rappelant aux fidèles la ferveur, l'innocence, et en même temps la rigueur de discipline des « siècles d'or » de l'Église :
« Au souvenir de ces jours heureux, s'écrie-t-il ; à la vue de ces foibles vestiges que la céi*éraoiiie d*aujourd'liui nous en retrace; à rimmense disproportion que nous trouvons entre nos pères et nous; entre leur ferveur et
SUR MASSILLON. lo
notre léthtiine; leur ionoceoce et dos dérèglements; leurs iiustérités et nos mœurs sensuelles; les larmes et les expiations de leur pénitence, et le> démarches languissantes de la nôtre : dans quelle disposition de terreur et de confusion ne devons-nous pas entrer? ^ »
Et un peu plus loin , opposant à la gravité des offenses la légèreté des expiations qui ont remplacé les dures et longues pénitences des anciens chrétiens :
• Croyei-vous, demande-t-il , que quelques légères prières imposées par un ministre peu éclairé ou trop indulgent effaceront devant Dieu ce chaos d'iniquités où votre âme a presque toujours été abîmée? Croyez-vous que confesser simplement ses crimes aux pieds du prêtre ce soit les punir? Et que des fautes qui ne s*expioient autrefois que par des années entières de gémissements et de macérations seront expiées aujourd'hui dès qu'on 8*en 9»a déclaré coupable? Croyei-vous qu'une vie entière de volupté sera purifiée par la simple absolution du prêtre, trop facilement accordée, tandis qu'une seule chute demandoit autrefois une vie entière de larmes et de pénitence? »
Dans un autre discours, aux reproches que ses auditeurs lui peuvent faire de leur opposer trop souvent la différence de leurs mœurs d*avec celles des premiers chrétiens, il répond en disant que, si les mœurs ont changé la morale , TÉvangile n'a pas changé :
« Lorsque nous vous rapprochons, dis-Je, ces anciens modèles, pour TOUS faire sentir, par la différence des premières mœurs d'avec les vôtres, combien vous êtes loin du royaume de Dieu, loin d'être effrayés de vous trouver dissemblables à un point qu'on croiroit à peine que vous fussiez disciples d'un même maître et sectateurs de la même loi , vous nous reprochez de rappeler sans cesse jusqu'à l'ennui ces premiers temps, de ne parler que de l'Église primitive, comme s'il étoit possible de régler nos mœurs sur des mœurs dont il ne reste depuis longtemps aucune trace , impraticables aujourd'hui parmi nous, et que les temps et les usages ont universellement abolies : vous dites qu'il faut prendre les hommes tels qu'ils sont; qu'il aeroit à souhaiter que la première ferveur se fût conservée dans l'Église; mais que tout se relâche et s'affbiblit avec le temps; et que vouloir nous ramener à la vie des premiers siècles , ce n*est pas proposer des moyens de lalut, c'est prêcher seulement que personne n'y doit plus rien prétendre.
« Mais Je vous demande premièrement, mes frères, les temps et les innées qui ont si fort altéré la pureté du christianisme, ont-ils altéré celle
i. Discours prononcé dans la cérénwnie de l'absoute.
de l'Évangile ? les règles sont-^Ues devenues plus commodes et plus favorables aux passions, parce que les hommes sont devenus plus sensuels et plus» voluptueux? et le relftcliement des mœurs a-t-il adouci les maximes de Jésus- Christ? etc. » n
Non , rien ne saurait adoucir ]es maximes de Jésus-Chrisi : le ministre de TÉvangilene peut pas accommoder leur sévérité à l'amollissement et à la corruption des hommes; mais aussi ne doit-il pas, par un zèle mal entendu, les outrer, au risque de jçter un secret découragement dans les àmes; et c est ce qui est arrivé souvent au pieux Massillon, qui, quand il éclatait contre les désordres publics , était trop porté à supprimer les degrés dans les offenses , à voir des crimes dans des fautes, et des obligations rigoureuses dans des conseils de perfection.' Cet excès est surtout sensible dans le célèbre discours Sur le petit nombre des élv^. Plusieurs passages en ont été souvent critiqués par des docteurs d'une orthodoxie et d'une morale non suspectes, par exemple, cette définition d'un pénitent :
« Qu*est-ce qu'un pénitent? Un pénitent, disoit autrefois Tertullien, est un fidèle qui sent , tous les moments de sa vie , le malheur qu'il a eu de
1. Troisième sermon pour le dimanche de la Passion, \^ partie.
2. M. Désiré Nisard, dans sa belle étude sur les Grands sermonnaires français (Bévue des Deux Mondes, 16 Janvier 1857), a présenté de Justes réflexions sur le rigorisme de la morale de Massillon ; mais il a laissé passer une erreur de fait dans ce passage : « Je vois les mondains de la régence , au sortir de ces sermons foudroyants, souriant des duretés de ce prêtre si doux, et pour ne pas se trouver aussi coupables qu'il le voulait, se trouvant moins en faute qu'ils n'étaient, n Les mondains de la régence n'ont rien à faire ici, puisque, comme nous l'avons dit, Massillon cessa de panUtre dans la chaire à partir de 1704, et que ce n'est pas dans les entretiens particuliers du Petit Carême qu'on peut reprendre une excessive sévérité de morale. Le célèbre critique tombe encore dans le même oubli , quand il dit , un peu plus loin: « Le prédicateur se souvient trop souvent qu'il parle devant des admirateurs de Fontenelle et de Lamotte. » Massillon , renfei-mé dans les fonctions de son épiscopat, ne se faisait plus entendre depuis longtemps à Paris, quand Fontenelle et Lamotte y étaient les grands hommes du moment. Ces phrases ne pourraient s'appliquer qu'aux auditeurs si peu nombreux du Petit Carême; mais c'étaient la plupart des hommes de l'ancienne cour et de l'ancien goût.
perdre et d'oublier ftatrefois son Diea; qui a sans cesse son péché devant les yeux; qui en retrouve partout le souvenir et les tristes images, etc. »
L'exactitude de la théologie demandait ici une distinction omise par le prédicateur. En effet, a il y a, dit le père Cahours, deux sortes de pénitence, Tune qui justifie le pécheur et ferme l'enfer, en remettant la coulpe et la peine éternelle; l'autre qui ferme le purgatoire, en satisfaisant pour la peine temporelle que le sacrement de pénitence n'a pas toujours entièrement remise. La première est indispensable au salut; la seconde ne l'est pas , puisqu'elle peut s'accomplir après la mort, quoique plus durement; et c'est d'elle que Tertullien parle dans cette description de la pénitence canonique. Ce premier point du discours de Massillon porte donc sur un argument inexact : une simple distinction le renverse. (Tebtul- UEN, de PœniL, passim.)^ »
■ La seconde et la troisième partie, remarque encore le même Jésuite, ne M>ot que le développement de ce syllogisme : la multitude se damne parce que, d'une part, elle suit des maximes incompatibles avec le salut, et que, de Tantre, eUe ignore ou rejette les obligations indispensables au salut; or, presque tous les chrétiens vivent comme la multitude : donc presque tous se damnent avec eUe. Il aurait fallu dire : or presque tous les chrétiens vivent et meurent comme la multitude. Cet oubli des conversions à la mort donne ta discours une force qui peut ébranler Timagination échauflTée, mais qu'un peu de réflexion ramène à sa Juste valeur. Massillon aurait pu laisser à ses tableaux une bonne partie de la terreur qu'ils inspirent, en parlant des difficultés qui enchaînent un pécheur moribond. Hais il eût fallu pour cela dittingaer les deux genres de pénitence qu'il avait confondus , et par cons^ quent détruire l'eATet de sa première partie. Il fera, il est vrai, mention des réconciliations avec le ciel à la dernière heure d'une vie mondaine, mais en passant, le plus brièvement possible, et en les appelant des excepHom cAtmiriques.* »
Le rigorisme est si réellement et si dangereusement outré chez Massillon qu'il a été plus d'une fois signalé et repris par les chefs du clergé, et que plusieurs évêques de nos jours ont
1. Chêfg-d'œm>re dHoqwncê française, p. 374. t2. Ibid., p. 380.
prescrit à leurs prêtres de ne faire des lectures de ce prédicateur à leurs fidèles qu'avec une grande réserve , pour ne pas les décourager et les désespérer.
Bien que Massillon demandât souvent à ses auditeurs plus qu'ils ne pouvaient, à cette époque d'amollissement, lui accorder, il exerçait sur eux un grand empire. Ce succès, il le devait à la pénétrante onction de sa parole, à son accent, à ses tours
passionnés.
Ce n'est pas assez de peindre, comme ce n'est pas assez de présenter une série de raisonnements irréfutables; il faut aller à l'âme. Massillon le sait, et c'est ce qui fait de lui un grand orateur. 11 ne plaît pas seulement à l'esprit, il ne s'insinue pas seulement dans la raison , il remue les cœurs par les mouvements les plus pathétiques. 11 est nécessaire de présenter des exemples, pour montrer qu'il posséda l'énergie comme la grâce. Nous citerons d'abord un passage de son magnifique sermon Sur Faumône, où il veut prouver que les malheurs dont la France est frappée au moment où il parle doivent être attribués en particulier à l'insensibilité des grands et des riches envers les malheureux :
u Ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, s'écrie-t-il , sont la peine de votre dureté envers les pauvres; Dieu venge sur vos biens Tinjuste usage que vous en faites; ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez qui attirent Tindignation du ciel sûr vos terres et sur vos campagnes. C*est donc dans ces calamités publiques qu*il faut vous hâter d*apaiser la colère de Dieu par Tabondance de vos largesses; c'est alors qu'il faut plus que Jamais intéresser les pauvres dans vos malheurs. Ah ! vous vous avisez de vous adresser au ciel , d'invoquer, par des supplications générales, les saints protecteurs de cette monarchie pour obtenir des saisons plus heureuses, la cessation des fléaux publics, le retour de la sérénité et de l'abondance : mais ce n'est pas là seulement qu'il faut porter vos vœux et vos prières; vous ne trouverez jamais les saint!»
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senâbles à vos peines, tandis que vous ne le serez pas vous-mêmes à celles de vos frères. Vous avez sur la terre les maîtres des vents et des saisons ; adressez-vous aux pauvres, ce sont eux qui ont, pour ainsi dire, les clefs du ciel ; ce sont leurs vœux qui règlent les temps et les saisons, qui nous ramènent des Jours sereins ou funestes, qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel; car Tabondance n*est donnée à la terre que pour leur soulagement; et ce n*est que par rapport à eux que le ciel vous punit ou que le ciel votiH favorise.
« Mais pour achever de vous confondre, vous, mes f^res, qui nous alléguez si fort le malheur des temps, la rigueur prétendue de ces temps retranche-t-elle quelque chose à vos plaisirs? Que souffrent vos passions des misères publiques? Si le malheur des temps vous oblige à vous retrancher sur vos dépenses, retranchez d*abord tout ce que la religion condamne dans l'usage de vos biens ; réglez vos tables, vos parures, vos Jeux, vos trains, vos édifices sur le pied de TÉvangile; que les retranchements de la charité ne viennent du moins qu*après tous les autres; retranchez vos crimes avant de retrancher vos devoirs. Cest le dessein de Dieu, quand il frappe de stérilité les provinces et les royaumes , d*ôter aux grands et aux puissants les occasions des dissolutions et des excès. Entrez donc dans l'ordre de sa Justice et de sa sagesse ; regardez-vous comme des criminels publics que le Seigneur châtie par des punitions publiques; dites-lui, comme David, lorsqu'il vit la main de Dieu appesantie sur son peuple : C'est moi , Seigneur, qui suis le !i«al coupable , qui ai attiré votre indignation sur ce royaume en abusant de ma prospérité, et en me livrant à des passions honteuses; c'est sur moi wal que doit tomber la force de votre bras : VerlcUur, obsecrOj maniu tua oMtra fiM (II Reg., xxiv, 17}. Mais cette populace obscure et affligée, mais ces infortunés , qui , dans une condition pénible, ne mangeoient leur pain qQ% la sueur de leur front, eh ! qu'ont-ils fait. Seigneur, pour être exposés su glaive de votre vengeance? Ego sum qui peccavi, ego inique egi ; isti qui oms tunt, quid fecerunt (Ibid.)?
« Voilà votre modèle : faites cesser, en finissant vos désordres, la cause des malheurs publics; offrez à Dieu, en la personne des pauvres, le retranchement de vos plaisirs et de vos profusions, comme le seul sacrifice de jastice capable de désarmer sa colère ; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l'abus que vous avez fait de l'abondance, portez-en aussi tout seuls, en retranchant ces abus, la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s*aperçoive des malheurs publics ni dans l'orgueil des équipages, ni dans la sensualité des repas, ni dans la magnificence des édifices, ni dans la fureur du Jeu et l'entêtement des plaisirs, mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres; mais que tout au dehors, les spectacles, les assemblées profanes, les réjouissances publiques, que tout aille même train, tandis que la charité seule se refroidira; mais que le luxe croisse même de jour en Jour, et que la miséricorde seule diminue; mais que le monde et le démon ne perdent rien au malheur des temps, tandis que Jésus-Christ tout seul en souffre dans ses membres affligés ; mais que le riche , à couvert de son opulence, ne voie que de loin les effets de la colère du ciel , tandis que
le pauvre et Tinnocent en deviendront la triste victime; grand Dieu! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux en répandant des fléaux sur la terre? Votre unique dessein seroitdonc d'achever d'écraser ces infortunés sur qui votre main s*étoit déjà fort appesantie en les faisant naître dans rindigence et dans la misère? Les puissants de TÉgypte seroient donc épargnés par range exterminateur, tandis que toute votre fureur viendroit fondre sur risraélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de TAgneau? Oui, mes frères, les calamités publiques ne sont destinées qu'à punir les riches et les puissants; et ce sont les riches et les puissants tout seuls qui n'en souffrent rien : au contraire, en multipliant les malheureux, elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde. ^ •
11 faut encore citer, comme modèle de pathétique, le tableau célèbre de la Mort du pécheur. Quelle énergie dans cette peinture I
« Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans le souvenir du passé que des regrets qui l'accablent, dans tout ce qui se passe à ses yeux, que des images qui l'affligent, dans la pensée de l'avenir, que des horreurs qui l'épouvantent; ne sachant plus à qui avoir recours, ni aux créatures, qui lui échappent; ni au monde, qui s'évanouit; ni aux hommes, qui ne sauroient le délivrer de la mort; ni au Dieu juste, qu'il regarde comme un ennemi déclaré dont il ne doit plus attendre d'indulgence : il se roule dans ses propres horreurs, il se tourmente, il s'agite pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même ; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche qui exprime les fureurs de son Âme ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots, qu'on n'entend qu'à demi, et qu'on ne sait si c'est le désespoir ou le repentir qui les a formées; il jette sur un Dieu crucifié des regards affreux, et qui laissent douter si c'est la crainte ou l'espérance, la haine ou l'amour qu'ils expriment; il entre dans des saisissements où l'on ignore si c'est le corps qui se dissout ou r&me qui sent l'approche de son juge; il soupire profondément, et l'on ne sait si c'est le souvenir de ses crimes qui lui arrache ces soupirs, ou le désespoir de quitter la vie. Enfin , au milieu de ces tristes efforts , ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche livide s'entr 'ouvre d'elle-même, tout son corps frémit; et, par ce dernier effort, son àme infortunée s'arrache comme à regret de ce corps de boue , tombe entre les mains de Dieu, et se trouve seule aux pieds du tribunal redoutable. »
Mais le triomphe de Massillon dans le grand art de remuer les cœurs, c*est sa fameuse péroraison du sermon Sur le petit
1. Sermon pour le qualrième dimanche de Carême, Sur l'aumône, !»* partie.
nombre des élus. Ce discours avait été prêché une première fois à Saint-Eustache. Quand l'orateur le répéta à Versailles, devant la cour, qui était prévenue et attendait avec empresse- ^ ment le morceau célèbre , il réussit comme si T épreuve avait été nouvelle , et il produisit une émotion comparable et supérieure à celle qui saisit tous les cœurs quand Bossuet, dans Toraison funèbre de la duchesse d'Orléans, prononça d'un accent si pénétré ces mots fameux : Madame se meurt ! Madame est morte! « L'orateur, dit Dussault, avant d'entrer dans ce mouvement , jeta ses regards sur le roi , et parut hésiter un moment par respect pour la majesté royale; puis, s' abandonnant à toute la véhémence oratoire , il ne s'arrêta plus qu'à l'instant où l'émotion , portée au comble et visiblement partagée par Louis XIV, l'obligea de s'interrompre. 11 pâlit alors , demeura muet et posa, pendant quelques minutes, les deux mains sur ses yeux , laissant ainsi à l'assemblée le temps de revenir de sa frayeur, et prenant celui de se remettre lui-même. La vérité et la beauté de l'action achevèrent l'effet du morœauJ »
Toujours Massillon devait une partie de son succès à la l^erfection de son débit et à tout l'air de sa personne, qui portait irrésistiblement dans les âmes la conviction et le sentiment.
a Massillon, dit un contemporain que nous avons déjà cité, parut en chaire avec cet air simple, ce maintien modeste, ces yeux humblement baissés, ce geste naturel, ce ton affectueux, cette contenance d'un homme pénétré, portant dans l'esprit les plus brillantes lumières et dans le cœur les mouvements les plus tendres. 11 ne tonnoit point dans la chaire , il n'épouvantoit point l'auditeur par l'éclat de sa voix; il versoit dans les cœurs les sentiments qui attendrissent, et qui se manifestent par des larmes et par le silence. ' »
1. Annal. liU., t. m, notice sur MassiUon. 3. Langaet de Gergy, Disc, à VAcad. franc.
a NOTICE
Ce genre de déclamation était si goûté, que le célèbre acteur Baron, ayant assisté à un des sermons de Tillustre oratorien, dit en sortant à un ami qui l'accompagnait : Voilà un orateur, et nous ne sommes que des comédiens.
Massillon s'arrêta tout à coup, en i70/i^ dans cette carrière
d'éloquence, qu'il parcourait avec tant ;i§ gloire. Louis XIV avait témoigné le désir de l'entendre tous les ans; cependant, nous l'avons dit, après son carême de 1704, il ne fut plus invité à reparaître en chaire devant le roi , auprès duquel des ennemis, bassement envieux, l'avaient desservi. Peut-être aussi ce monarque, que Massillon devait un jour juger très-sévèrement dans son Oraison funèbre de Louis XIV, sentait-il dans les idées de ce religieux , comme dans celles de Fénelon , trop de hardiesse, et des aspirations trop libres et trop généreuses, par conséquent, selon lui, trop chimériques.
Ce brillant orateur sortit de son long silence sous le gouvernement du régent, qui, après l'avoir chargé de célébrer le roi défunt, l'engagea, en 1718, à prêcher un carême devant le roi Louis XV, âgé de neuf ans. Massillon était alors dans sa cinquante-cinquième année. Il se retira dans la maison de campagne de l'Oratoire et y composa , dans le court espace de six semaines, le célèbre Petit Carême. Dans ces entretiens part icutiers, faits uniquement pour l'instruction du jeune roi et pour les personnes de la cour qui composaient seules l'auditoire de la chapelle des Tuileries , où ils furent prononcés, l'orateur se proposa de traiter de toutes les vertus et de tous les vices, dans leurs rapports avec ceux qui sont chargés de commander aux autres hommes.
Saint-Simon témoigne, avec tous les contemporains, du succès qu'obtinrent c^s discours, si bien « à la portée de l'âge et
de rétat du roi.* » Leur vogue se soutint pendant longtemps jusqu'auprès des dames mondaines et des philosophes. Cest que, dans le style le plus fluide, le plus charmant et le plus harmonieux, ils ressemblaient moins à des sermons qu'à des dissertations philosophiques.
Dans le temps même de la plus grande faveur du Petit Carême, il ne manquait pas de critiques solides qui savaient y voir, avec des qualités enchanteresses , des défauts incontestables, en particulier l'uniformité et la monotonie, et le perpétuel retour sur une ou deux vérités : les tentations que les grands trouvent dans le plaisir, dans l'adulation, dans l'ambition , et (( l'humanité , qui est le premier devoir des grands envers les peuples, en même temps que l'usage le plus délicieux de la grandeur. »
Aujourd'hui , les bons juges sont unanimes à préférer au Petit Carême YAvent et le Grand Carême.