‹ œuvres choisies de N. Chamfort;Chapitre 25 sur 40 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Voilà donc, mon ami, comme vous vous conduisez, vous que jecrojrois la raison, la prudence,

I . Ces épîtres ont été égarées, ainsi que d'autres papien» à la mort de l'auteur. Celte perte est probablement sans ressource, car les recherches les plus exactes n'ont pu noat les procurer. (Note du premier éditeur.)

LETTRES DIVERSES 2l3

la sagesse même! A qui se fier après ce que je sais de vous, et sur qui compter désormais ? On vous ordonne la plus grande modération dans Tusage de la pensée, et madame M... m'a dit qu'elle avoit reçu de vous une lettre charmante et pleine d'esprit : ce sont ses termes ; je n'exagère rien, et je suis bien éloigné de vous chercher des torts. Vous ne pouvez pas la récuser non plus. Elle vous aime, elle a de la candeur et est à mille lieues de toute espèce de médisance, à plus forte raison de calomnie.

Une lettre charmante et pleine d'esprit! Est-il possible ? Quoi ! c'est vous qui vous permettez de pareils excès! On est tranquille sur votre compte, et tout d'un coup voilà une infraction de régime qui vient effrayer vos amis. Si madame M... eût dit simplement une lettre charmante, je dirois : «Cela peut se passer; peut-être le mal n'est-il pas si grand qu'on le fait. » Vingt fois j'ai entendu dire : « C'est un ouvrage charmant », et, à la lecture, j'ai vu que rien n'étoit plus faux; mais pleine d'esprit ! C'est là ce qui est une faute absolument impardonnable. Je ne vous cache pas que je me crois obligé d'en faire avertir M. Tronchin,qui ne plaisante point dans ces cas-là, et qui saura vous en dire son avis. De l'esprit! Vous n'ignorez pas combien la pensée est nuisible à l'homme; que, par cette raison, il n'y a presque point d'homme qui

pense la vingtième partie de sa vie; que vousmême, pour avoir pensé seulement la moitié de la vôtre, vous vous en trouvez très-mal. Et voilà que non-seulement vous pensez, mais même vous osez avoir de Tesprit! Vous savez qu'en pleine santé même il ne fait pas sûr de se donner cette licence; que Tesprit entraîne de grands inconvéniens à la ville, à la cour; et c'est vous... Je n'en reviens pas. Bon Dieu! à quoi sert la philosophie? Je ne m'y connois point, mais je soupçonne qu'il y a entre penser et avoir de l'esprit la même différence qu'il y a entre marcher et courir; et, si cela est vrai, jugez combien vous êtes coupable.

Vous allez me répliquer que vous avez beaucoup d'amitié pour madame M...; qu'au moment où vous avez pris la plume pour répondre à sa lettre, le sentiment a éveillé l'esprit chez vous. Je sais qu'il y en a des exemples, que ce genre d'esprit est le meilleur, le plus rare et le plus aimable, et que vous pouvez être dans ce cas; mais, de bonne foi, pensez-vous que cette excuse me rassure et me satisfasse ? D'abord il s'agiroit de savoir si M.Tronchin vous permet le sentiment. Cela m'étonncroit beaucoup dans un médecin aussi habile et qui connoît si bien la nature. Je doute très-fort qu'il vous ait rien prononcé là-dessus, et vous êtes trop honnête pour le compromettre avec la Faculté. On sait assez que le sentiment est presque

aussi malsain que Tesprit, et, quoiqu'on soit dans l'habitude de le contrefaire et de le jouer encore davantage , parce que la chose est beaucoup plus facile, vous voyez que, dans le vrai, on se le permet assez rarement. Il est donc clair, mon cher ami, que votre excuse ne seroit qu'une défaite; €t, au fond, je ne vois pas comment vous vous en tirerez.

La faute où vous venez de tomber d'une façon si humiliante m'a fait revenir sur le passé , comme il arrive en pareil cas, et je me suis rappelé que les deux dernières fois que j'ai eu le plaisir de vous voir il s'en falloit bien que vous ne fussiez net , et même je me souviens de quelques réflexions un peu vigoureuses ou piquantes qui doivent nécessairement prendre sur la machine. J'ai songé alors que vous étiez assez mal environné, que mademoiselle Thomas, outre son esprit, ayant encore celui qui naît du sentiment, peut très-fréquemment redoubler chez vous les crises de ces deux facultés, ce qui ne sauroit manquer de vous faire beaucoup de tort. Il ne faut pas croire que je sois non plus sans inquiétude sur M. Ducis. Ceux qui ne connoissent <jue son talent tragique ne savent pas à quel point il est dangereux pour vous, et de combien de façons il peut vous nuire par sa conversation forte, animée et attachante. Vous ne connoissez point, je crois, madame Helvétius; je sais, du moins, que

2l6 LETTRES DIVERSES

VOUS n'allez point chez elle. J'en suis enchanté pour vous...

Page 1