LETTRE XII
A la même.
Paris, 1789.
Je suis mal avec moi-même, mon aimable amie, et j'ai besoin d'espérer que je ne suis pas aussi mal avec vous. Pour commencer par ce qui me peine le plus, c'est que je ne puis dîner avec vous, ni même vous voir aujourd'hui. Je suis forcé d'assister au dîner de notre société des trente-six, où je veux présenter deux de mes amis pour notre
grand club, avant qu'il soit formé et que le scrutin soit établi. Je les désobligerois grossièrement et les exposerois à n'être pas reçus, et, de plus, je déplais beaucoup à la société déjà établie pour n'y avoir pas dîné depuis plusieurs vendredis, jour qui, n'étant pas académique, a été demandé en ma faveur par quelques amis particuliers; mais ce n'est pas cette dernière raison qui me prive de vous aujourd'hui, voilà pourquoi je n'ai pas tant d'humeur contre elle. Au surplus, je ferois mieux de garder tout à fait ma chambre : car, sans être malade, je suis excédé, anéanti, et j'ai grand besoin de repos. Voilà près de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de poète, vraiment poétique , au moins par son acharnenement. Le jour, la nuit, le repas même, tout s'en est ressenti : je ne croyois pas être si jeune. Rien, absolument rien, n'a pu faire lâcher prise à cette lubie. C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'étoit pas gros, mais c'est un chienloup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible et de ridicule, de raison et de folie, mais où la raison ordonnoit à la folie de paroître dominante. J'irai vous faire ma cour un de ces matins, et vous présenter à votre lever mon redoutable petit Bichon. J'espère que, malgré ses dents, et non pas malgré lui, il pourra vous amuser. Je ne me servirois pas de lui pour faire ma paix avec
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vous, car je ne la ferois jamais avec moi-même, si je n'avois pas à vingt reprises écarté, repoussé cette persévérante folie, souveraine maîtresse de mon imagination. Si je vous en demandois pardon, ce seroit vous demander pardon d'avoir eu quelques accès de fièvre. Fièvre soit, la comparaison est juste , et il ne me falloit rien moins qu'une maladie pour m'empêcher de vous envoyer bien vite ce que je vous ai promis.
Il est vrai de dire que je me suis bien mis quatre à cinq fois au livre de M. de Saint- Pierre, dont j'avois mille choses à dire, toutes préparées dans ma tête, et il n'est pas moins vrai que je n'ai pu les retrouver, que rien ne venoit; mais à la place accouroient les idées dont j'étois rempli : la folle étoit reine dans la maison. Qu'y faire? Céder pour redevenir le maître. La voilà chassée, tout à fait chassée, et dès demain je me remets à la sagesse, c'est-à-dire à ce qui peut vous faire plaisir. Je vous l'enverrai tout de suite, ce qui est bien généreux : car je ne prétends pas différer le plaisir de prendre une tasse de chocolat auprès de votre chevet.
Adieu, mon aimable amie ; vous connoissez mon respect et mon attachement. Vous chargez-vous de tous mes complimens et de tous mes regrets auprès de M...?
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