‹ œuvres choisies de N. Chamfort;Chapitre 36 sur 40 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Paris, 17 janvier 1792.

Je n'ai pas répondu, mon ami; à votre dernière lettre, i® parce que je ne l'ai pas pu; 2® parce que je savois que sous trois jours les journaux se chargeroient de répondre à l'un de ses articles principaux , celui qui nous occupoit alors , les ras** semblemens des réfugiés brabançons à Lille»

Douay, etc. Il y a des siècles depuis ce moment» et tout est bien changé. Je vis avec des personnes (et ce ne sont pas celles que vous connoissez) qui se trouvent, par une position bizarrement favorable, très au fait des affaires des Pays-Bas. Toujours est-il vrai que depuis un mois ils m'annoncent , quatre jours à l'avance , ce qui se trouve vérifié par l'événement. Ces gens-là soutiennent que Léopold craint une guerre avec nous plus que les badauds de Paris ne la craignoient il y a deux

ans. Ils prédisent que sa réponse du lo février prochain sera telle que nous la pourrions désirer dans le système le plus pacifique; et je conçois que les mouvemens déjà sensibles dans plusieurs de ses États, et entre autres dans la Styrie, sont bien capables de l'inquiéter. Mais, supposons qu'il veuille agir hostilement dans deux mois, que ferons-nous si, d'ici à ce temps, il parle en allié et en bon voisin? Lui déclarerons- nous la guerre? entrerons-nous dans le Brabant, comme un certain parti nous en sollicite? C'est ce qui paroît impossible, et, dans la supposition même où il lieroit sa partie avec les princes allemands pour nous faire au printemps prochain une guerre qu'il rendra sûrement une guerre d'Empire, comment forceronsnous notre pouvoir exécutif, maître des combinaisons militaires, à marcher en Brabant plutôt qu'à Liège, à Trêves, etc.? On rit de pitié lorsqu'on voit, après deux ans et demi de révolution, le parti patriote n'ayant pas eu le crédit de chasser un commis de la guerre, M. Bessière, par exemple, et des commis des affaires étrangères, tels que Hennin et Rayneval. Contraindra-t-il le roi à agir sérieusement contre sbn beau-frère, avec qui se sont concertés des arrangemens déjoués par le hasard plus que par la pohtique? C'est ce qui ne pourroit arriver qu'après une crise qui compliqueroit encore notre position et la rendroit

26o LETTRES DIVERSES

peut-être encore plus embarrassante. Mon idée est toujours que tout ceci est un problème sans solu* tion, un drame brouillé et confus, dont le dénoûment tombera d'en haut comme celui des pièces d'Euripide. Ce que je sais seulement, c'est que le mouvement général entravera tous les mouvemens partiels et contradictoires dont on cherche à le retarder.

N*avez-vous pas bien ri du patriotisme qui, dans la séance du 14 de ce mois, a saisi nos ministres et les huissiers? J'ai surtout été ravi de l'enthousiasme de M. de Lessart, quoique celui de M. Duport ait bien son mérite, M. Duport qui disoit la surveille : « Tout ceci ne peut pas aller, et la constitution ne marchera jamais sans une chambre haute ! »

La plupart de nos députés, quelques meneurs et quelques intrigans, voient que M. de Lessart tire à sa fin, et c'est même l'opinion générale. Ce n'est pas la mienne, et j'ai de fortes raisons de croire qu'il sera très-difficile de le déraciner. Peut-être en savez-vous autant que moi , si vous n'en savez pas plus. Quoi qu'il en soit, je dis à qui veut l'entendre que je ne compterai sur la sincérité des Tuileries que lorsque vous aurez ce ministère-là. Je m'aperçois que je ne réussis pas également auprès de tout le monde en parlant ainsi : cet arrangement n'est pas celui qui convient à certaines

gens que vous savez ; mais c*est ce qui m'importe fort peu. Croiriez-vous qu'il y a eu une plate intrigue pour y placer S. L...? L'ancien régime n'étoit pas plus impudent. S. L... aux affaires étrangères ! lui qui ne sait pas plus la géographie que M. de Lessart! Vous jugez bien qu'on croyoit le gouverner jusqu'au moment où Tannée 1793 ouvriroit la porte aux nobles de la minorité, les seuls hommes vraiment faits pour les places. H est bien heureux pour les auteurs de cette plate intrigue d'avoir été siffles avant le lever de la toile : ils en auroient été les dupes; il les eût joués tous et probablement foulés aux pieds. Qu'eût fait S. L...? Il ne manque pas d'esprit. Il a cette activité que donne à un ambitieux l'habitude du travail dans les emplois subalternes; il eût pris la géographie de Busching, de bonnes cartes, eût parcouru les cartons et les portefeuilles des affaires étrangères, se seroit bourré la cervelle de tout ce qui pouvoit y entrer en quinze jours, leur eût dit qu'il en savoit plus qu'eux en politique, et leur eût du moins prouvé qu'en intrigue et en audace il étoit leur maître à tous. Voilà l'homme, et tel est le caractère qu'il a montré depuis qu'il est en place. Vous savez qu'ils veulent M. Dietrich. Je sais que c'est un bon citoyen et un homme de mérite; mais j'ignore s'il a d'ailleurs toutes les connoissances requises.

2b2 LETTRES DIVERSES

Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Vos fanatiques vous donnent bien du tracas dans votre département. Mais le dégoût que m'inspirent ici les intrigans et les fripons, ci-devant honnêtes, remplit l'âme d'un sentiment plus mélancolique.

L'hommage de T amitié à votre peureuse amie.

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