FLAMINIO, SEMPRONIUS
FLAMIN10. A quoi bon mettre Camille à la cour?
SEMPBONius. Afin qu'il se forme à l'école des vertus et des tnœurs , et que par ce moyeu il puisse arriver à quelque utile réputation.
FLAMimo. Mœurs et vertus à la cour ? oh ! oh !
SEMPRONIUS. De mon temps, on ne trouvait des vertus et des mœurs qu'à la cour.
FLAMINIO. De votre temps , les ânes tenaient école. Vous autres vieux , vous suiviez les règles du temps antique ; mais nous, nous sommes dans le moderne , au nom du diable *^.
SEMPRONIUS. Qu'en tends-je, Flaminio?
FLAMINIO. L'évangile , Sempronius.
SEMPRONIUS. Est-il possible que le monde soit sitôt perverti?
FLAMiNio. Le monde a trouvé moins de fatigue à se faire méchant que bon ; c'est pourquoi il est tel que je vous dis.
SEMPRONIUS. Je tombe des nues '^.
FLAMiNio. Si vous voulez vous éclairer, contez-moi les traits de bonté de votre temps , et je vous conterai une partie des méchancetés du mien , car les conter toutes serait trop grande entreprise.
il4 LA œuhTISANE.
sEMPHONius. Venons ad fait**. De mon temps, à peine un étiaiiger àrrivail-il à Rome , que son maître était tout trouvé ; et , suivant son âge , sa condition et sa volonté, on lui donnait un emploi, une chambre pour lui, un lit, un domestique, un cheval qui ne lui coûtait rien ; on lui payait la blanchisseuse, le. barbier, le médecin, les médicaments ; on rhabillait une ou deux fois l'an , et les bénéfices qui venaient à vaquer se partageaient honnêtement ** ; chacun était rémunéré de telle sorte que parmi les serviteurs on n'entendait pas une plainte, et si quelqu'un avait le goût des lettres ou de la musique, on les lui faisait apprendre.
FLAMiNio. Est-ce là tout?
SEMpRONius. On vivait avec tant d'amour du prochain et avec tant de charité tout ensemble, qu'on ne connaissait point d'inégalité de race : il semblait plutôt que tous fussent nés d'un même père et d'une même mère , et chacun se réjouissait du bien de son compagnon comme du sien propre. Dans les maladies, ils se servaient l'un l'autre, comme cela se pratique dans un ordre religieux.
FLAMixMO. Y a-t-il quelque chose de plus à dire ?
SEMPRONIUS. Il y aurait beaucoup de choses ; et l'amour du prochain ne m'abuse point, pour avoir été moi-même serviteurde cour.
FLAMINIO. Écoutez maintenant mes raisons, courtisan du pape Jean **. De mon temps , quand vient à Rome un étranger doué de toutes les qualités qu'on peut désirer dans un homme qui doit servir la cour, avant qu'il soit reçu à la table du commun , il mettra le paradis sens dessus dessous '\ De mon temps,* pour deux personnes on donne un domestique: or, comment est-il possible que la moitié d'un homme serve un homme entier?... De mon temps, cinq ou six personnes logent dans une chambre de dix pieds de long et de huit de large, et celui qui n'aime point à dormir par terre s'achète un lit, ou le prend à loyer. De mon temps, les chevaux deviennent des caméléons , si on ne les pourvoie d'avoine et de foin sur sa propre bourse. De mon temps^ on vend son patrimoine