‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 123 sur 218 · ACTE H, SCÈNE VU · texte numérisé non relu

ACTE H, SCÈNE VU

Rosso. Âh ! ah !

ALViGiA. Elle me laisse des ougueuts** pour raflermir les mamelles pendantes, elle me laisse un élecluaire pour engrosser et pour désengrossor, elle me laisse un flacon d'urine vierge...

ROSSO. A quoi s'emploie une telle urine ?

ALVIGIA. Cette urine se boita jeun par la matrice, et csl excellente pour les menstrues. Elle me laisse du parchemin vierge, de la corde de pendus au cou tors *^, de la poudre à tuer les jaloux, des enchantements pour rendre fou, des oraisons pour faire dormir, et des recettes pour faire rajeunir ; elle me laisse un esprit en prison...

ROSSO. Où?

ALVIGIA. Dans un urinoir.

ROSSO. Ah ! ah !

ALVIGIA. Que veut dire ah! ah! imbécile?... Oui, dans un urinoir; et c'est un esprit familier qui fait retrouver les objets volés: il te dit si ton amie t'aime, ou ne t'aime point; et il s'appelle le Follet, Et elle me laisse l'onguent qui porte sur l'eau et sur le vent à la noce de Bénévent *^.

ROSSo. Que Dieu tienne compte a son àme de ce qu'elle te laisse !

ALVIGIA. Dieu le fasse !

ROSso. Ne pleure pas ; car tu as beau pleurer, tu ne la rauras point.

ALVIGIA. Je veux me désespérer, moi ; parce que, (juand je pense que tout le monde, jusqu'aux villageois, lui donnait la bienvenue, le cœur me crève ; et il n'y a pourtant pas mille ans qu'elle but , au voeu du paon *% peut-être de six sortes de vins.

ROSso. Dieu la bénisse ! Car au moins elle n'était pas de ces précieuses**...

ALVIGIA. Jamais, jamais il n'y eut vieille de plus grand appétit et de si belle paresse.

ROsso. Que t'en semble ?

ALVIGIA. Chez le boucher, chez le charcutier, au marché,

au four, à la rivière, à Fétuve, à la foire, au pont Sainte-Marie, au pont Quatro-Capre *, et au pont Sixte, toujours, toujours, c^était à elle de parler ; et elle passait pour un Salomon femelle , une sibylle , une chronique, auprès des sbires , des hôtes, des portefaix, des cuisiniers , des moines, et de tout le monde. Et elle allait, comme une dragonne, au milieu des gibets, pour tirer les yeux aux pendus ; et, comme une paiadine, à travers les cimetières, pour arracher les ongles des morts, à la belle heure de minuit.

Rosso. Et pourtant la mort en a fait sa proie.

ALviGiA. Et quelle conscience était la sienne ! La veille de la Pentecôte, elle ne mangeait pas de viande. La veille de Noél, elle jeûnait au pain et au vin. Pendant le carême, à quelques œufs près, elle vivait comme un ermite.

ROSSO. Enfin, tout le jour, pends et brûle ! *^... Il n'en réchappe plus ni un homme ni une femme de bien.

ALVIGIA. Ce que tu dis là est bien triste, mais tu dis vrai.

Rosso. Si on lui avait écourté les oreilles, et si on Teût marquée au front, cela pouvait se souffrir du moins.

ALVIGIA. Ma foi, oui, on pouvait le souffrir; et encore, si on lui eût fait porter la mitre des sorcières, qu'elle porta il y aura trois ans au jour de saint Pierre martyr ; elle voulut alors aller sur Tàne plutôt que sur le char, et elle ne se vanta pas de ses hauts faits peints sur la mitre, afin qu'on ne dit pas qu'elle faisait ce choix par pure vanité**'.

Rosso. Qui s'humilie s'élève.

ALVIGIA. Pauvrette ! Elle était sœur jurée des prêtres du boû vin, qui furent écartelés. Dieu sait'comment'*' !

ROsso. Ce fut là une autre ribauderie.

ALVIGIA. Comme tu dis.

ROSSO. Maintenant, laissons les choses fâcheuses, et parlons de choses gaies ; car, pourvu que tu veuilles nous aider, nous sortirons du bourbier. Mon maître se meurt d'amour pour Livie, femme de Livius.

ALVIGIA. II aurait dû s'adresser un peu plus haut.

ROSSO. Et, tout en me cachant cet amour, il me i*a révélé.

Page 1