‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 88 sur 218 · UN ÉTRANGER ET UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

UN ÉTRANGER ET UN GENTILHOMME

L^ÉTRANGER. Ce lieii ressemble à l'àme du grand Antoine de Lève*, tant il est beau et noblement orné; pour sûr, quelque grande fête doit se faire ici. Je veux le demander à ce gentilhomme qui se promène là. Hem ! monsieur, sauriez-vous me dire à quelle fin un si pompeux apprêt?

LE GENTILHOMME. A Poccasion d^unc comédie qu'on doit représenter tout à l'heure.

l'étranger. Qui Ta faite ? la toute divine marquise de Pescaire *?

LE GENTILHOMME. Non, car son style immortel place au nombre des dieux son illustre époux.

l'étranger. Est-elle de M™« Véronique , de Correggio*?

LE GENTILHOMME. D'elle Hon plus, parcc qu'elle emploie la grandeur de son génie à de plus glorieux travaux.

l'étranger. Est-elle de Louis Alamanni**?

LE GENTILHOMME. Louis célèbre Ics mérites du roi très-chrétien, pain quotidien de tout talent.

l'étranger. Est-elle de l'Arioste®?

LE GENTILHOMME. Hélas ! l'Ariostc s'en est allé au ciel, puisqu'il n'avait plus besoin de gloire sur la terre.

l'étranger. Le monde a fait une grande perte en perdant un si grand homme , qui , outre le génie, était la bonté suprême.

LE gentilhomme. Hcurcux, s'il eût été la suprême méchanceté!

L*ÉTRANG£R. PourqUOi?

LE gentilhomme. Parcc qu'il ne serait jamais mort.

l'étranger. Et ce n'est point un conle. Mais, diles-moi , est-ce l'œuvre du très-gracieux Molza % ou du Bembo", père des Muses, que je devais nommer avant tous?

LE GENTILU0M9IE. Ni du Bcmbo, ni de Molza ; car l'un écrit

88 LA COURTISAINE.

V Histoire de Fenise^y etTautre les louanges d^ippolyte de Médicis **.

L^ÉTRANGER. Est-clIe du GuidiccioDi '* ?

LE GENTILHOMME. Nou , CEF il ne daignerait point employer sa merveilleuse plume à de telles folies.

l'étranger. Certainement, elle doit être du Riccio '% dont une comédie importante fut récitée au pape et à Tempereur.

LE GENTILHOMME. Elle u'cst pas dc lui, Car il est maintenant occupé à de plus dignes études.

l'étranger. Il me semble entrevoir qu'elle sera l'œuvre de quelque pécore, quœ pars est. Le Seigneur Dieu peut-il faire que les poètes nous inondent, comme les luthériens I... Si la foret de Baccano ^' était toute de lauriers, elle ne suffirait pas pour couronner les crucifîcateurs de Pétrarque, qui, avec leurs commentaires , lui font dire des choses que ne lui eussent point fait confesser dix traits de corde **. 11 est heureux pour Dante que, grâce à ses diableries, il tienne les sols à distance ; car à cette heure, il serait en croix, lui aussi.

LE GENTILHOMME. Ah ! ah ! ah !

l'étranger. Elle sera peut-être de Jules Camille '*.

LE GENTILHOMME. Il uc l'a poiut faite, parce qu'il est occupé à montrer au roi la grande création de son prodigieux génie.

l'étranger. Est-elle du Tasse '*?

LE GENTILHOMME. Lc Tassc uc songc qu*à rendre grâce à la courtoisie du prince de Salerne " ; et, pour te le dire enfin, cette comédie est l'œuvre de Pierre Arétin.

l'étranger. Quand je devrais crever de faim, je veux l'entendre ; car je suis certain que j'entendrai là des paroles de prophètes et d'évangélistes. Eh ! peutrêtre qu'elle ne regarde personne?

LE gentilhomme. Elle préconise vraiment la bonté du roi François, avec une ferveur incroyable.

l'étranger. Eh ! qui ne loue pas Sa Majesté?

LE GENTILHOMME. Ne louc-t-elle pas aussi le duc Alexaodre , le marquis du Vast, et Claude Rangone, qui est la |>erle de la valeur et de la raison ••?

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