‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 102 sur 147 · A JEAN BRINON · texte numérisé non relu

A JEAN BRINON

(Briiion avait fait fripent à Ronsard d'un peau verre le premier jour de l'an. )

Ceux que la Muse aimera mieux que moy (Comme un Daurat, qui la loge chez soy) Dessus leur luth qui hautement resonne Diront en vers de la race Brinonne, Comme à Tenvy, les grades et l'honneur, Digne sujet d'un excellent sonneur.

Moy d'esprit bas qui rampe contre terre Diray sans plus les louanges d'un verre Qu'un des Brinons m'a présenté le jour Que l'an commence à faire son retour.

gentil verre I oseroy-je bien dire Combien je t'aime, et combien je t'admire?

Tu es heureux, et plus heureux celuy- Qui t'inventa pour noyer nostre ennuy !

Ceux. qui jadis les canons inventèrent, Et qui d'Enfer le fer nous apportèrent, Meriloient bien que là bas Rhadamant Les tourmenlasl d'un juste chastimeiit.:

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Mais rinventeur qui d'un esprit agile Te façonna (fust-ce le grand Virgile, Ou fust quelque autre, à qui Bacchus avoit Monstre le sien, où gaillard il beuvoit) Meritoient bien de bailler en la place De Ganymede à Jupiter la tasse, Et que leur verre aussi transparent qu'eau Se fist au ciel un bel astre nouveau.

Non, ce n'est moy qui blasrae Promethée D'avoir la flame à Jupiter ostée :

Il fist très-bien, sans le larcin du feu, Verre gentil jamais on ne t'eust veu.

Et seulement les fougères ailées .

Eussent servy aux sorcières pelées.

Aussi vrayment c'estoit bien la raison Qu'im feu venant de si noble maison Gomme est le ciel, fust la cause première.

Verre gentil, de te mettre en lumière, Toy retenant comme celestiel Le rond, le creux et la couleur du ciel :

Toy, dis-je, toy, le joyau délectable Qui sers les dieux et les rois à la table, Qui aimes mieux en pièces t'en-aller Qu'à ton seigneur la poison receler ; Toy compagnon de Venus la joyeuse, Toy qui guaris la tristesse espineuse, Toy de Bacchus et des Grâces le soin, Toy qui Taray ne laisses au besoin, Toy qui dans l'œil nous fait couler le somme, Toy qui fais naistre à la teste de l'homme Un front cofiiu, lôy qui nous changes, toy

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Qui fais au soir d'un crocheteur un roy !

Aux cœurs chetifs tu remets Tesperance,

La vérité tu mets en évidence ;

Le laboureur songe par toy de nuict

Que de ses champs le fin or est le fruict ;

Et le pescheur, qui ne dort qu'à grand'peine,

Songe par toy que sa nacelle est pleine

De poissons d'or, et le dur bûcheron

Ses fagots d'or, son plant le vigneron.

Mais contemplons de combien tu surpasses, Verre gentil, ces monstrueuses tasses, Et fust-ce celle horrible masse d'or Que le vieillard Gerynean Nestor Boivoit d'im trait, et que nul de la bande N'eust sçeu lever, tant sa masse esloit grande.

Premièrement devant que les tirer Hors de la mine, il nous faut deschirer La terre mère, et cent fois en une heure Craindre le heurt d'une voûte mal-seure :

Puis quand cet or par fonte et par marteaux Laborieux s'arrondist en vaisseaux.

Tout cizelé de fables poétiques.

Et buriné de médailles antiques, Père Bacchus I quel plaisir ou quel fruict Peut-il donner? sinon faire de nuict Couper la gorge à ceux qui le possèdent.

Ou d'irriter, quand les pères décèdent.

Les héritiers à cent mille procez, Ou bien à table après dix mille excès, Lors que le vin sans raison nous délaisse, Faire casser par sa grosseur espaisse

Le chef de ceux qui nagueres amis Entre les pots deviennent ennemis?

Comme jadis après trop boire firent Les Lapithois, qui les monstres défirent Demy-chevaux. Mais toy, verre joly, Loin de tout meurtre, en te voyant poly, Net, beau, luisant, tu es plus agréable Qu'un vaisseau d'or, lourd fardeau de la table : Si tu n'estois aux hommes si commun Comme lu es, par miracle un chacun T'estimeroit de plus grande value Qu'un diamant ou qu'une perle eslue.

C'est un plaisir que de voir renfrongné.

Un grand Cyclope à l'œuvre embesongné.

Qui te parfait de cendres de fougère.

Et du seul vent de son haleine ouvrière.

Comme l'esprit enclos dans l'univers Engendre seul mille genres divers, Et seul en tout mille espèces diverses, Au ciel, en terre, et dans les ondes perses : ^ Ainsi le vent de qui tu es formé, De l'artizan en la bouche enfermé.

Large, petit, creux ou grand te façonne.

Selon l'esprit et le feu qu il te doane.

Que diray plus ? par espreuve je croy Que Bacchus fut jadis lavé dans toy, Lors que sa mère, attainte de la foudre. En avorta plein de sang et de poudre ; Et que dès lors quelque reste de feu

* Per$^ bleu foncé, OBrulem,

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Te demeura : car cpiiconques a beu Un coup dans toj, tout le temps de sa vie Plus y reboit, plus a de boire envie, Et de Bacchus tousjoars le feu cruel Ard son gosier d*un chaud continuel.

Je le salue, heureux verre, propice Pour Tamitié et pour le sacrifice.

Quiconque soit l'héritier, qui l'aura Quand je mourray, de long temps ne voirra Son vin ne gras ne poussé dans sa tonne ; Et tous les ans il voirra sur Taulonne Bacchus luy rire, et plus que ses voisins Dans son pressouer gennera de raisins :

Car tu es seul le meilleur héritage Qui puisse aux miens arriver en partage. ^

< Éd. P. Bl., t. III, p. 402.

Sous ce titre, Ronsard a c^gaposé un certain nombre de pièces destinées, la plupart, à célébrer des solennités de circonstance, des noces, des naissances, des funérailles. Toutefois on y rencontre çà et là, éparses, d'agréables descriptions de la vie champêtre; nous en citerons quelques-unes. Les bergers Orléantin, Angelot, Navarrin, Guisin (ce sont les ducs d'Orléans, d'Anjou, le roi de Navarre, Henri de Guise) et la bergère Margot (c'est madame Marguerite, duchesse de Savoie) se disputent le prix de la chanson, et déposent chacun un gage qui sera la conquête du vainqueur. Orléantin met pour gage un cerf apprivoisé ; Angelot, \m bouc conducteur du troupeau; Navarrin, une coupe ciselée; Guisin, une houlette, et Margot, un toerle.

ORLEANTIN COMMENCE

Puis que le lieu, le temps, la saison et Tenvie, Qui s'eschaufent d'amour, à chanter nous convie, Ghanton donques, bergers, et en mille façons A ces vertes forests apprenon nos chansons.

Icy de cent couleurs s'esmaille la prairie, Icy la tendre vigne aux ormeaux se marie, Icy Tombrage frais va les fueilles mouvant

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Errantes çà et là sous l'haleine du vent :

Icy de pré en pré les soigneuses avettes Vont baisant et sucçant les odeurs des fleurettes : Icy le gazouillis enroué des ruisseaux S'accorde doucement aux plaintes des oiseaux : Icy entre les pias les Zephires s'entendent.

Nos flûtes cependant trop paresseuses pendent A nos cols endormis, et semble que ce temps Soit à nous un hyver, aux autres un printemps.

Sus donques en cet antre ou dessous cet ombrage Disons une chanson : quant à ma part je gage, Pour le prix de celuy qui chantera le mieux, Un cerf apprivoisé qui me suit en tous lieux.

Je le desTobay jeune au fond d'une vallée A sa mère au dos peint d'une peau martelée, Et le nourry si bien, que souvent le grattant, Le chatouillant, touchant, le peignant et flatant, Tantost auprès d'une eau, tantost sur la verdure, En douce je lournay sa sauvage nature.

Je l'ay tousjours gardé pour ma belle Thoinon, Laquelle en ma faveur l'appelle de mon nom :

Tantost elle le baise, et de fleur odoreuses Environne son front et ses cornes rameuses, Et tantost son beau col elle vient enfermer D'un carquan enrichy de coquilles de mer, D'où pend la croche dent d'un sanglier, * qui ressemble En rondeur le Croissant qui se rejoint ensemble. Il va seul et pensif où son pied le conduit :

* Sanglier, de deux syllabes»

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Maintenant des forests les ombrages il suit, Ou se mire dans Teau d'une source moussue, Ou s'endort sous le creux d'une roche bossue. Puis il retourne au soir, et gaillard prend du pain Tantost dessus la table et tantost en ma main, Saute à l'en tour de moy, et de sa corne essaye De cesser* brusquement mon mastin qui l'abaye, Fait braire son cleron, puis il va se coucher Au giron de Thoinon qui l'estime si cher.

Il souflfre que sa main le chevestre * luy mette, Faict à houpes de soie et à mainte sonnette : Dessus son dos privé met * le bast embourré De fougère et de mousse, et d'un cœur asseuré, Sans crainte de tomber, le tient par une corne D'une main, et de l'autre en cent façons elle orne Sa croupe de bouquets et de petits rameaux ; Puis le conduit au soir à la fraischeur des eaux, Et de sa blanche main seule luy donne à boire. Or quiconques aura l'honneur de la victoire, Sera maistre du cerf, bien-heureux et contant De donner à s'amie un présent qui vaut tant.

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