L NOTICE
en paix avec la France. Le poète y introduit le dieu Protée, par la bouche duquel il fait dire à la noble reine toutes sortes de belles et flatteuses choses, et même des prophéties très-sensées, par exemple :
N'ofifensez point par arme ni par noise, Si m'en croyez, la province françoise ; Car, bien qu'il fiist destiné par. les cieux Qu'im temps seriez d'elle victorieux.
Le mesme ciel pour elle a voulu faire Autre destin au vostre tout contraire.
Le François semble au saule verdissant , Plus on le coupe et plus il est naissant, Et rej étonne en branches davantage, Prenant vigueur de son propre dommage :
Pour ce vivez comme amiables sœurs.
Quand vous serez ensemble bien unies, L'Amour, la Foi, deux belles compagnies, Viendront çà-bas le cœur nous eschauffer :
Puis sans hamois, sans armes et sans fer.
Et sans le dos d'un corselet vous ceindre.
Ferez vos noms par toute Europe craindre :
Et l'Age d'or verra de toutes parts Fleurir les Lys entre les Léopards. *
Il y a là dedans un bon sens politique que Malherbe, qui en avait tant, n'aurait certes pas désavoué.
Ce qui me frappe chez Ronsard poète, et poète si honorable, si laborieux et même si modeste après son accès de fougue première, c'est comme il se casse
1 Édit. P. Bl.,t. III, p. 335.
SUR RONSA.JID LI
de bonne heure, comme il devient vite incapable d'autre chose que de courtes poussées, et comme il a le sentiment que la poésie, ainsi que la jeunesse, git toute dans la chaleur du sang, et s*évanouit avec elle. Il a exprimé cela admirablement dans une Épitre à son ami Jean Galland, principal au collège de Boncourt ; il lui dit :
Comme on voit en septembre aux tonneaux angevins Bouillir en escumant la jeunesse des vins, Qui, chaude en son berceau, à toute force gronde Et voudroit tout d'un coup sortir hors de sa bonde, Ardente, impatiente, et n'a point de repos, De s'enfler, d'escumer, de jaillir à gros flots, Tant que le froid hiver lui ait dompté sa force, * Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorcîe : Ainsi la poésie en la jeune saison Bouillomie dans nos cœurs... *
Mais quand vient l'âge de trente-cinq ou quarante ans (c'est la limite qu'il assigne), le sang se refroidit ; adieu la Muse et les belles chansons :
Nos lauriers sont séchez, et le train de nos vers Se presentQ à nos yeux boiteux et de travers : Toujours quelque malheur en marchant les retarde, Et comme par despit la Muse les regarde.
Il faut lire toute la pièce, qui, avec celle des Muses délogées^ est une des meilleures de Ronsard mûri ou plutôt vieilli, et l'on conçoit, à la lecture de tels vers,
* Dans toutes les éditions que j'ai vues on lit : Tant que le froid hiver lui ait donné m for ce.... y ce qui est contraire au sens.
• Voy. ci-après, p. 21S.