‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 39 sur 147 · SUR RONSARD LV · texte numérisé non relu

SUR RONSARD LV

avisait que depuis peu, et il eu a fait uu mérite à notre poète, qui, non content de l'étudier sans cesse, voulait encore l'imiter, le reproduire et doter son siècle et son pays d'un poème épique : vain effort, mais noble pensée !

Ici je ne puis m'empècher de remarquer combien l'influence d'Homère, de ce grand poète naturel, fut petite dans notre littérature, ou, pour parler plus exactement, combien elle en fut absente ; et, afin de rendre le fait plus net et plus sensible, je me pose une question :

Quels sont les grands écrivains français qui auraient pu s'aller promener aux champs eu emportant un Homère, rien que le texte, ou qui, s'enfermant comme Ronsard en des heures de sainte orgie, auraient pu avoir raison en trois jours de Y Iliade ou de l' Odyssée ? Quels sont-ils, grands prosateurs ou poètes ? et, selon que cette lecture directe et familière leur a été possible ou non, n'y aurait-il pas im certain trait à en déduire par rapport à chacun, une certaine réflexion qui porte sur l'ensemble du talent? et aussi, cette revue faite, n'y a-t-il pas une conclusion générale à tirer sur le caractère presque exclusivement latin de notre littérature ?

Avant Ronsard, il n'est chez nous qu'un seul écrivain célèbre, un seul qui soit capable de cette lecture largement prise à la source : c'est Rabelais, également lecteur de Platon, d'Hippocrate ou d'Homère ; et au milieu de ses bruyantes facéties, — à l'ampleur, au naturel et à la richesse aisée de sa forme, — il s'en ressent.

Depuis Ronsard, je cherche en vain un poète, un écrivain de renom dans son siècle, qui soit comme

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lui, je ne dirai pas de la religion, mais de la familiarité et de la fréquentation homérique. Ce n'est pas Des Portes, déjà tout Italien et déchu des grandes sources ; ce n'est pas le doux et languissant Bertaut ; ce n'est pas le vigoureux Régnier, purement participant des satiriques italiens et latins. Ce n'est pas même Montaigne. Entre Homère et Virgile, si on les veut comparer, l'auteur des Essais se récuse et avoue bonnement qu'il n'est pas juge : « Moi qui n'en connois que l'un, dit-il, puis seulement dire cela, selon ma portée, que je ne crois pas que les Muses mêmes allassent au delà du Romain. » D'Homère cependant il est très-tenté de faire un des trois plus excellents hommes et presque un dieu, mais il ne le lit pas. Il aimerait moins Sénèque, s'il le lisait.

Henri Estienne et Amyot, eux, gens du métier, lisaient Homère à livre ouvert quand ils le voulaient et leur belle et bonne langue en a profité comme de toute la Grèce. Amyot même a cela de particulier que, sans le savoir, il a donné un air homérique à Plutarque, et il le fait parler un peu comme Nestor.

A continuer, après le siècle de Ronsard, d'adresser cette question à nos poètes et auteurs en renom : « Lisez-vous Homère? aimez-vous Homère?» ce n'est certes point Malherbe qui répondra oui; ni vous non plus, ô grand Corneille ! Stace et Lucain sont trop près de vous et vous sont trop chers. — Je n'oserais dire de Balzac, si instruit, si docte même, qu'il n'a pas eu la connaissance d'Homère, mais je dirai sans crainte que l'habitude d'Homère lui a manqué. — Pascal, au génie sévère et à l'imagination sombre, le connaît peu ; il en parle comme de l'auteur d'un beau roman, il ne voit en lui que le père des mensonges.

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Saint-Évremont et les spirituels élèves des jésuites n*y entendaient plus rien. Le grand Arpauld ne Tavait jamais lu, je pense, et ce qu'il savait de grec, vers la fin de sa vie il lavait oublié.

Avec Boileau, du moins, nous retrouvons un poète qui, pour les endroits où il Ta étudié, peut emporter avec fruit un volume d'Homère, et qui travaille à le traduire en quelques beaux passages. Racine, plus heureux (il le doit à Lancelot), le lit couramment, et il y puiserait sans effort, s'il ne préférait Euripide.

La Fontaine devine Homère comme toutes choses, il le lit je ne sais comment, mais je croirais volontiers qu'il l'a vu face à face ; il est si digne d'en tout comprendre 1 Molière, qui sait son Lucrèce, n'a guère eu le temps ni l'occasion, près de Gassendi^ d'aller jusqu'à Homère. La Bruyère l'entend, à coup sûr ; mais en a-t-il bien profité? Fléchier, dans sa politesse ingénieuse, écrit toujours et en toute occasion comme quelqu'un qui ne l'a ni lu ni entrevu.

Bossuet, dans une Instruction sur le style oratoire, a écrit : « Les poètes aussi sont de grand secours. Je ne connais que Virgile, — et un peu Homère. » Il est vrai qu'il écrivait cela avant d'être chargé ' de l'éducation du Dauphin ; dans le cours de cette éducation il eut des loisirs, et il put se remettre à cette lecture, moins faite pourtant que celle d'un David pour son génie. C'est à Fénelon qu'il en faut venir pour posséder l'esprit familier et adouci d'Homère, tout ce qui pouvait alors se naturaliser de lui en France et y être à l'usage de chacun dans une prose suave et persuasive.

Depuis Fénelon, et durant tout le xvui® siècle, nous n'avons à attendre, si nous prononçons le nom

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