SUR RONSARD LIX
charme, autant qu'on le peut sans la simplicité. Je ne pousserai pas plus loin, ni auprès de plus modernes ma question, qui deviendrait indiscrète : « Lisezvous, avez-vous lu Homère? » et je reviens vite à ce désordonné Ronsard qui, avec sa débauche de trois jours, me la suggérée.
M. Gandar a eu un dessein qu'il est bon de connaître pour mieux apprécier Tintention de son Étude sur Eonsard ; * il consacre la meilleure partie des loisirs que lui laisse l'enseignement à une histoire des Hellénistes français de la Renaissance, C'est un beau sujet et qui, bien circonscrit, bien approfondi, doit amener des découvertes ou des nouveautés d'aspect au sein de cette époque confuse et si pleine, qu'on ne serait entamer par trop de côtés. L'écueilà éviter, ce serait de voir de l'hellénisme là où il n'y en a pas, d'abuser de ce genre d'influence, et de la trop étendre. Ainsi, par exemple, Henri IV, qui n'était rien moins que savant, eut un précepteur qui lui apprit un peu de latin ; il en eut môme un, La Gaucherie, qui essaya de lui apprendre du grec par forme d'usage, sans grammaire, et qui lui faisait réciter par cœur quelques sentences ou maximes. Palma Cayet, qui était pour lors sori répétiteur, nous a conservé une ou deux de ces maximes qu'il nous cite et que le jeune prince avait retenues. C'est une pure curiosité. Est-ce une raison pour se poser la question que se fait M. Gandar, et pour se demander si Henri IV ne devait pas en quelque degré, à cette première éducation, « son style et le tour si français de
* Étude sur Ronsard, considéré cotmne imitateur d'Homère et de Pindare, par M. Eugène Gandar, ancien membre de l'École française d'Athènes, 1 \ol. in-8; Metz, 1854.
LX NOTICB
ses lettres? a Je crois qu'ici il y a trop d'envie de tirer à soi et à son sujet ce qui réellement n'y appartient ni de près ni de loin. Non, ce n'est point du tout parce qu'il avait appris une vingtaine peut-être de phrases grecques dans son enfance, que Henri IV parlait si lestement son joli français.
Quant à Ronsard, c'est autre chose, et M. Gandar ne pouvait choisir un plus juste et plus manifeste exemple de l'helléniste français par excellence. Ronsard, en effet, regorgeait de grec quand il se mit à l'œuvre. M. Gandar discute au long le projet de la Franciade, ce poème épique inachevé dont on n'a que les quatre premiers livres, et qui expira faute d'encouragement et aussi de verve. Une sorte d'Enéide était-elle possible en France au xvi® siècle ? Je ne le crois pas. Pour composer une Enéide^ il faut le talent d'abord ; il faut aussi que le temps et les princes y soient propices; et rien de cela ne se rencontrait au berceau de la Franciade. Au lieu de venir à l'une de ces grandes époques où le monde se rassoit, Ronsard tombait dans un temps où tout bouillonne, et où, pour ainsi dire, on entre dans la chaudière. Charles IX qui jouerait ici le rôle d'Auguste, n'est qu'un enfant maladif et gouverné; il aime les vers, il est vrai, et il en commande volontiers à son poète ; mais une Saint-Barthélémy jetée à la traverse fait un terrible contre-temps. Imaginez une proscription à la Sylla tombant en pleine composition de Y Enéide; cela coupe l'in&piration, si on l'avait. Lors même que, dans le sujet et la fable de Francus, il y aurait eu matière à une composition nationale, il manquait donc la famille des Jules et un Auguste demandant à Virgile V Enéide au lendemain de son triomphe et