LXVIII NOTICE
faite, et le premier le loue ex professa dans une élégie latine quMl fit incontinent après la publication de ses Odes pindariques. Mais ce n'est pas plus leur sentiment que le mien propre qui m'oblige à rendre ce témoignage à son mérite. Il n'a pas, à la vérité, les traits aigus de Lucain et de Stace, mais il a quelque chose que j'estime plus, qui est une certaine égalité nette et majestueuse qui fait le vrai corps des ouvrages poétiques, ces autres petits ornements étant plus du sophiste et du déclamateur que d'un esprit véritablement inspiré par les Muses. Dans le détail je le trouve plus approchant de Virgile, ou, pour mieux dire, d'Homère, que pas un des poètes que nous connoissons ; et je ne doute point que, s'il fût né dans un temps où la langue eût été plus achevée et plus réglée, il n'eût pour ce détail emporté l'avantage sur tous ceux qui font ou feront jamais des vers en notre langue. Voilà ce qui me semble candidement de lui pour ce qui regarde son mérite dans la poésie françoise. Ce n'est pas à cette heure, que je ne lui trouve bien des défauts hors de ce feu et de cet air poétique qu'il possédoit naturellement, car on peut dire qu'il étoit sans art et qu'il n'en connoissoit point d'autre que celui qu'il s'étoit formé lui-même dans la lecture des poètes grecs et latins, comme on le peut voir dans le traité qu'il en a fait à la tête de sa Franciade. D'où vient cette servile et désagréable imitation des anciens que chacun remarque dans ses ouvrages, jusques à vouloir introduire dans tout ce qu'il faisoit en notre langue tous ces noms des déités grecques, qui passent au peuple, pour qui est faite la poésie, pour autant de galimatias, de barbarismes et de paroles de grimoire, avec d'autant plus de blâme pour lui, qu'en plusieurs endroits il déclame contre ceux qui font des vers en langue étrangère, comme si les siens, en ce particulier, n'étoient pas étrangers et inintelligibles. C'est là un défaut de jugement insupportable de n'avoir pas songé au temps
SUR BONSARD tXIX
OÙ il écrivoit, ou une présomption très-condamnable de s'être imaginé que, pour entendre ce qu'il faisoit, le peuple se feroit instruire des mystères de la religion païenne. Le même défaut de jugement paroît dans son grand ouvrage, non-seulement dans ce menu de termes et matières inconnues à ce siècle, mais encore dans le dessein, lequel, par ce que Ton en voit, se fait connoître assez avoir été conçu sans dessein, je veux dire sans un plan certain et une économie vraiment poétique, et marchant simplement sur les pas d'Homère et Virgile, dont il faisoit ses guides, sans s'enquérir où ils menoient. Ce n*est qu'un maçon de poésie, et il n'en fut jamais architecte, n^en ayant jamais connu les vrais principes ni les solides fondements sur lesquels on bâtit en sûreté. Avec tout cela, je ne le tiens nullement méprisable, et je trouve chez lui, parmi cette affectation de paroître savant, toute une autre noblesse que dans les afféteries ignorantes de ceux qui Font suivi; et jusqu'ici, comme je donne à ces derniers l'avantage dans les ruelles de nos dames, je crois qu'on le doit donner à Ronsard dans les bibliothèques de ceux qui ont le bon goût de l'antiquité. J'aurois encore beaucoup de choses à dire, mais le papier s'accourcit, et il faut que j'y garde place pour vous assurer du ressentiment que M™® de Rambouillet a eu, etc., etc. »
Cette lettre ne vous parait-elle pas- bien justifier l'éloge qu'un jour Balzac adressait à Chapelain : « Si la Sagesse écrivoit des lettres, elle n'en écriroit pas de plus sensées ni de plus judicieuses que les vôtres. » Il y aurait peut-être encore quelques remarques à faire sur ce jugement de Ronsard par Chapelain ; mais, à le prendre dans son résumé assez pittoresque ; a Ce n'est qu'un maçon de poésie, et il n'en fut jamais architecte », on a l'équivalent du mot célèbre