‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 51 sur 147 · AMOURS DE CASSANDRE · texte numérisé non relu

AMOURS DE CASSANDRE

Nous suivrons dans le choix que nous allons faire la division adoptée et consacrée dans toutes les anciennes éditions de Ronsard. C'est donc par les Amours en sonnets que nous commencerons. Les contemporains ont loué dans les sonnets adressés à Gassandre Férudition, ou, comme on disait, la doctrine^ et ime grande élévation de pensées ; et dans les sonnets adressés à Marie et à Hélène, plus de douceur, de naturel et de délicatesse. Cette distinction, avouons-le, n'est pas très-frappante pour nous. Parmi ces centaines de sonnets uniformes, nous n'en choisirons qu'un assez petit nombre, et notre attention se portera de préférence sur les jolies chansons qui s'y trouvent entremêlées.

Qui voudra voir comme Amour me surmonte, Comme il m'assaut, comme il se fait vainqueur, Gomme il renQame et reuglace mon cœur.

Comme il reçoit un honneur de ma honte :

Qui voudra voir une jeunesse pronte A suivre en vain l'objet de son malheur, Me vienne lire, il voirra ma douleur, Dont ma Déesse et mon Dieu ne font conte.

Il cognoistra qu'Amour est sans raison,

Un doux abus, une belle prison.

Un vain espoir qui de vent nous vient paistre :

Il cognoistra que l'homme se déçoit.

Quand plein d'erreur un aveugle il reçoit Pour sa conduite, un enfant pour son maistre. *

Nature ornant Gassandre,qui devoit De sa douceur forcer les plus rebelles, La composa de cent beautez nouvelles, Que dès mille ans en espargne elle avoit.

De tous les biens qu'Amour au ciel couvoit Gomme un trésor chèrement sous ses ailes, Elle enrichit les Grâces immortelles De son bel œil, qui les dieux esmouvoit.

Du ciel à peine elle es toit descendue Quand je la vey, quand mon ame esperdue En devint folle, et d'un si poignant trait

Amour coula ses beautez en mes veines.

Qu'autres plaisirs je na sens que mes peines, Ny autre bien qu'adorer son portrait. *

* Édition P. Blancbemain, Bibliothèque eliévirienM, t« I, p. i.

• Éd. P. Bl., t. I, p. 2.

t>B CASSANDRB 3

Il paraît que cette Cassandre était une demoiselle de Blois. On lit dans le 136" sonnet du premier livre:

Ville de Blois, naissance de ma Dame.

Entre les rais de i^a jumelle ilame Je veis Amour qui son arc desbandoit, Et dans mon cœur le brandon espandoit, Qui des plus froids les mouëlles enflame :

Puis en deux parts près les yeux de ma Dame, Couvert de fleurs un ret d'or me tendoit, Qui tout crespu sur sa face pendoit A flots pud ez^ pour enlacer mon ame.

Qu'eussé-je faict? Tarcher estoit si doux, Si doux son feu, si doux l'or de ses uouds, Qu'en leurs filets encore je m'oublie :

Mais cest oubli ne me travaille point, Tant doucement le doux archer me poingt, Le feu me brusle, et l'or crespe me lie. ^

L'or de ses nouds. For de ses nœuds. — Tant dotœement, ainsi Pétrarque :

Âmor con tal dolcdzza m'unge e punge.

Z*or crespe^ l'or frisé des cheveux.

« Éd. P. Bl., t. I, p. 3.

Bien qu'il te plaise en mon cœur d'allumer (Cœur ton sujet, lieu de ta seigneurie), Non d'une amour, aincois d'une furie Le feu cruel, pour mes os consumer ;

Le mal qui semble aux autres trop amer, Me semble doux : aussi je n'ay envie De me douloir, car je n'aime ma vie.

Sinon d'autant qu'il te plaist de l'aimer.

Mais si le ciel m'a fait naître, Madame, Pour ta victime, en lieu de ma pauvre ame.

Sur ton autel j'offre ma loyauté.

Tu dois plustost en tirer du service, Que par le feu d'un sanglant sacrifice L'immoler vive aux pieds de la beauté. ^

Ce sonnet est un peu alambiqué ; mais tout le second quatrain est délicieux, surtout le vers

Sinon d'autant qu'il te plaist de Taimer.

Il respire une sensibilité molle et naïve.

Une beauté de quinze ans enfantine, Un or frisé de maint crespe anelet.

Un fipont de rose, un teint damoiselet, Un ris qui l'ame aux astres achemine.

Une vertu de telle beauté digne, Un col de neige, une gorge de lait,

« Éd. p. Bl., t. I, p. 5.

DB GASSANDRB t^

Un cœur ja meur en un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine ;

Un œil puissant de faire jours les nuils, Une main douce à forcer les ennuis, Qui tient ma vie en ses doigts enfermée ;

Avec un chanl découpé doucement,

Or* d'un sous-ris, or' d'un gémissement :

De tels sorciers ma raison fut charmée. *

Ce sonnet est pris de Pétrarque : Grazie, clCa poch€l ciel largo destina, etc., etc. Quoique fort joliment tourné, il est inférieur à Toriginal.*^ Une vertu de telle beauté digne, on prononçait dine, — Un cœur ja meur en un sein verdelet traduit parfaitement Sotto bio7idi capei canuta mente. — Avec un chant découpé doucement^ Coi sospir soavement rotti.

« Avant le temps tes tempes fleuriront, « De peu de jours ta fin sera bornée, « Avant le soir se clorra ta journée, a Trahis d espoir tes pensers périront :

« Sans mé fléchir tes escrits flétriront, « En ton desastre ira ma destinée, « Pour abuser les poëtes je suis née, « De tes souspirs nos neveux se riront :

« Tu seras fait du vulgaire la fable,

« Tu bastiras sur l'incertain du sable,

« Et vainement tu peindras dans les cieux. »

« Kd. P. BI., t. I, p. 12.

lAkMtfiUai

— Ainsi disoit la Nymphe qui m'affole, Lorsque le ciel, témoin de sa paroUe, D'un dextre éclair fut présage à mes yeux. *

Admirable sonnet. Ronsard indentifie sa maîtresse Gassandre avec Tantique prophétesse de ce nom, et se fait prédire par elle ses destinées, qui se sont accomplies presque à la lettre. Il mourut en effet tout infirme et cassé, dans un âge peu avancé encore. Ses neveux ont ri de ses soupirs, et il a été fait la fable du vulgaire, — Avant le soir. Vers tout moderne, qu'on croirait d'André Ghénier. — Pour abuser les poètes. On faisait alors poëte de deux syllabes ; on le trouve encore ainsi dans Régnier. — Et vainement tu peindras dans les deux. Peindre dans les cieux est une expression magnifique et splendide qui va au sublime. *^i>'w» dextre éclair. On pensait anciennement que les foudres et les éclairs du côté gauche étaient signes et présages de bonheur, et ceux du côté droit, de malheur.

Si mille œillets, si mille liz j'embrasse.

Entortillant mes bras tout à Tentour, Plus fort qu'un cep, qui, d'un amoureux tour, La branche aimée en mille plis enlasse ;

Si le soucy ne jaunit plus ma face, Si le plaisir fait en moy son séjour,

« Éd. p. Bi., t. I. p. 12.

* M. Sainte-Beuve, dans Tédition du Tableau de la poésie^ etc. ^ de 18^3, a écrit : Expression pleine de splendeur et de magnificence. » Et dans l'édition du Tableau de la poésie^ de 1876, on trouve cette note : « Du moins elle (cette expression) nous semble telle, bien que dans le temps peut-être elle ait eu moins d'emphase et n'ait voulu que dire : peindre sur les nuages, sur les àrouillards. »

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