‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 55 sur 147 · LE VOYAGE DE TOURS · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE TOURS

ou LES AMOUREUX * THOINET ET PERROT

G'estoit en la saison que Tamoureuse Flore Faisoit pour son amy les fleurettes êsclore Par les prez bigarrez d'autant d'esmail de fleurs. Que le grand arc du ciel s'esmaille de couleurs ; Lorsque les papillons et les blondes avettes, Les uns chargez au bec, les autres aux cuissettes, Errent par les jardins, et les petits oiseaux Voletant par les bois de rameaux en rameaux Amassent la bêchée, et parmi la verdure Ont souci comme nous de leur race future.

Thoinet au mois d'avril passant par Vendomois Me mena voir à Tours Marion que j*aimois.

* Cette idylle fut composée au sujet d'un voyage que J.-Â. de Baïf et Ronsard firent à Tours pour voir leurs maltresses. On sait que la maîtresse de Baïf s'appelait Francine. La Marie de Ronsard prend ici le nom rustique de Marioui Tàoineû, c*est Antoine de Baïf, et Perrot, Pierre de Ronsard.

Qui aux nopces estoit d'une sienne cousine :

Et ce Thoinet aussi allait voir sa Francine, Qu'Amour en se jouant, d'un trait plein de rigueur, Luy avoit près le Glain* escrite dans le cœur.

Nous partismes tous deux du hameau dh Goustures, Nous passasmes Gastine et ses hautes verdures, Nous passasmes Marré, et vismes à mi-jour Du pasteur Phelippot s'eslever la grand'tour, Qui de Beaumont-la-Ronce honore le village, Gomme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage.

Ge pasteur qu'on nommoit Phelippot, tout gaillard, Ghez luy nous festoya jusques au soir bien lard. De là vinsmes coucher au ^ué de Leugenrie, Sous des saules plantez le long d'une prairie : Puis, dès le poinct du jour redoublant le marcher. Nous vismes en un bois s'élever le clocher De saint Gosme près Tours, où la nopce gentille Dans un pré se faisoit au beau milieu de l'isle.

Là Fraucine dançoit, de Thoinet le souci,

Là Marion balloit, qui fut le mien aussi :

Puis nous mettans tous deux en Tordre de la dance,

Thoinet tout le premier ceste plainte commence :

Ma Francine, mon cœur, qu'oublier je ne puis, Bien que pour ton amour oublié je me suis; Quand dure en cruauté tu passerois les ourses, Et les torrens d'hyver desbordez de leurs courses,

* Ze Clain. Rivière qui passe par Poitiers. — Comtures. Hameau voisin de Vendôme, et patrie de Ronsard. — Gastine. Nom de foiêt. — Marré^ Beaumont-la-Ronce, Lengenrie. Noms de villages.

DB MARIB 25

Et quand tu porterais en lieu d'humaine chair Au fond de lestomach pour un cœur un rocher ; Quand tu aurais succé le laict d'une lyoune, Quand tu serois, cruelle, une besle felonue, Ton cœur seroit pourtant de mes pleurs adouci, Et ce pauvre Thoinet tu prendrois à mercy.

Je suis, s'il t'en souvient, Thoinet qui dès jeunesse Te voyant sur le Glain, t'appela sa maistresse. Qui musette et flageol à ses lèvres usa Pour te donner plaisir, mais cela' m'abusa :

Car te pensant fléchir comme une femme humaine, Je trouvai ta poitrine et ton oreille pleine, Hélas, qui Teust pensé! décent mille glaçons Lesquels ne t'ont permis d'escouter mes chansons : Et toutefois le temps, qui les prez de leurs herbes Despouille d'an en an, et les champs de leurs gerbes, Ne m'a point despouille le souvenir du jour Ny du mois, où je mis en tes yeux mon amour; Ny ne fera jamais, voire eussé-je avallée L'onde qui court là bas sous l'obscure vallée.

G'esloit au mois d'avril, Prancine, il m'en souvient, Quand tout arbre florit, quand la terre devient De vieillesse en jouvence, et l'estrange arondelle Fait contre un soliveau sa maison naturelle ; Quand la limace, au dos qui porte sa maison.

Laisse un trac sur les fleurs ; quand la blonde toison Va couvrant la chenille, et quand parmy les prées Volent les papillons aux ailes diaprées, Lors que fol je te vy et dej.uis je n'ai peu Rien voir après tes yeux que tout ne m'ait despieu. Six ans sont jà passez, toutefois dans l'oreille

J'entens encor le son de ta voix nompareille, Qui me gaigna le cœur, et me souvient encor De ta vermeille bouche et de tes cheveux d'or, De la main, de tes yeux, et si le temps qui passe A depuis desrobé quelque peu de leur grâce, Hélas I je ne suis moins de leurs grâces ravy Que je fus sur le Clain, le jour que je te vy Surpasser en beauté toutes les pastourelles Que les jeunes pasteurs estimoient les plus belles : Car je n'ay pas esgard à cela que tu es.

Mais à ce que tu fus, tant les amoureux traits, Te gravèrent en moi, voire de telle sorte Que telle que tu fus telle au sang je te porte.

Dès l'heure que le cœur de Tœil tu me perças. Pour en savoir la fm je fis tourner le sas* Par une Janeton, qui, au bourg de Crolelles, Soit du bien soit du mal disait toutes nouvelles.

Après qu'elle eut trois fois craché dedans son sein,

Trois fois esternué, elle prist du levain,

Le retaste en ses doigts, et en fit une image,

Qui te sembloit de port, de taille et de visage :

Puis tournoyant trois fois et trois fois marmonnant,

De sa jartiere alla tout mon col entournant.

Et me dis : Je ne tiens si fort de ma jartiere

Ton col, que ta vie est, de malheur héritière,

Captive de Francine, et seulement la mort

Desnou'ra le lien qui te serre si fort :

Et n'espère jamais de vouloir entreprendre

D'eschaufîer un glaçon qui te doit mettre en cendre.

Las! je ne la creu pas, et pour vouloir adonc

SaSt taC) saehet^

DE M ARIB 27

En être plus certain, je fis coupper le jonc, La veille de sainct Jean ; mais je vy sur la place Le mien, signe d'amour, croistre plus d'une brasse, Le tien demeurer court, signe que tu n'avois Souci de ma langueur, et que tu ne m'ai mois, Et que ton amitié; qui n'est point asseurée, Ainsi que le jonc court est courte demeurée.

Je mis, pour t'essayer encores devant -hier, Dans le creux de ma main des fueilles de coudrier ; Mais en lappant dessus, nul son ne me rendirent, Et flaques sans sonner sur la main me fanirent ; Vray signe que je suis en ton amour moqué, Puis qu'en frapant dessus elles n'ont point craqué, Pour monstrer par effet que ton cœur ne craquette Ainsi que fait le mien d'une flamme secrette.

ma belle Francinel ô ma fiere, et pourquoy En dansant, de tes mains ne me prends-tu le doy? Pourquoy, lasse du bal, entre ces fleurs couchée, N'ay-je sur ton giron ou la teste panchée, Ou mes yeux sur les tiens, ou ma bouche dessus Tes deux tetins, de neige et dyvoire conceus? Te semblé-je trop vieil? encor la barbe tendre Ne fait que commencer sur ma joue à s'esteiidre, Et ta bouche qui passe en beauté le coral, S'elle veut me baiser, ne se fera point mal : Mais ainsi qu'un lézard se cache sous l'herbette, Sous ma blonde toison cacheras ta languette, Puis en la retirant, tu tireras à toy Mon cœur, pour te baiser, qui sortira de moy.

Helas, pren donc mon cœur avecque ceste paire De ramiers que je t'offre; ils soat venus de l'aire

De ce gentil ramier dont je t'avois parlé :

Margot m'en a tenu plus d'uue heure accollé, Les pensant emporter pour les mettre en sa cage : r Mais ce n'est pas pour elle, et demain davantage Je t'en rapporteray, avecques un pinson Qui desja sçait par cœur une belle chanson.

Que je fis l'autre jour dessous une aubespine, Dont le commencement est Thoinet et Francine. Hà, cruelle, demeure ; et tes yeux amoureux Ne deslourne de moy : hà je suis malheureux ! Car je cognois mon mal, et si cognois encore La puissance d'Amour, qui le sang me dévore : Sa puissance est cruelle, et n'a point d'aulre jeu. Sinon de rebrusler nos cœurs à petit feu, Ou de les englacer, comme ayant pris son estre D'une glace ou d'un feu ou d'un rocher champestre. Hà ! que ne suis-je abeille, ou papillon, j'irois Maugré toy te baiser, et puis je m'assirois Sur tes te tins, afin de sucçer de ma bouche Geste humeur qui te fait contre moy si farouche.

belle au doux regard, Francine au beau sourcy, Baise-moy, je te prie, et m'embrasses ainsi Qu'un arbre est embrassé d'une vigue bien forte : Souvent un vain baiser quelque plaisir apporte. Je meurs ! tu me feras despecer ce bouquet.

Que j'ai cueilly pour toy, de thym et de muguet, Et de la rouge fleur qu'on nomme Gassaudrette, * Et de la blanche fleur qu'on appelle Olivette,

* Notre auteur, suivant le commentaire de Belleau, non content d*ayoir immortalisé sa première maîtresse, Cassandre, par des sonnets et des chansons, appela de son nom une belle tleur rouge, vulgairement nommée gantelée. Dubellay avait fait de même en

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A qui Bellot donna et la vie et le nom,

Et de celle qui prend de ton nom son surnom.

Las I où fuis-tu de moy ? hà ma ûere ennemie,

Je m'en vais despouiller jaquette et souquenie,

Et m'en courray tout nud au haut de ce rocher,

Où tu vois ce garçon à la ligne pescher,

Afin de me lancer à corps perdu dans Loire,

Pour laver mon soucy, ou afin de tant boire

D'escumes et de flots, que la flamme d'aimer

Par l'eau contraire au feu se puisse consumer. ^' *-

Ainsi disoit Thoinet, qui se pasme sur l'herbe, Presque transi de voir sa dame si superbe, Qui rioit de son mal, sans daigner seulement D'un seul petit clin d'oeil appaiser son tourment.

J'ouvroy desja la lèvre après Thoinet, pour dire De combien Marion estoit encore pire.

Quand j'avise sa mère en haste gagner l'eau.

Et sa fille emmener avec elle au bateau.

Qui se jouant sur l'onde atteudoit ceste charge, Lié contre le tronc d'un saule au feste large; Ja les rames tiroient le bateau bien pansu.

Et la voile en enflant son grand reply bossu Emportoit le plaisir qui moETcœur tient en peine, Quand je m'assis au bord de la première arène : Et voyant le bateau qui s'enfuyoit de moy.

Parlant à Ma^rion, je chanlay ce convoy :

appelant Olivette, . du nom de sa maîtresse Olive^ une belle fleur blanche, la fleur de Notre-Dame, qui vient en février ; et voilà Thoinet, c'est-à-dire Baïf, qui nous dit avoir nommé Francinette une fleur qui paraît être Vanémone,

Bateau qui par les Hots ma chère vie emportes, Des vents en ta faveur les haleines soient mortes : Et le ban périlleux, qui se trouve parmy Les eaux, ne t'enveloppe en son sable endormy : Que Tair, le veut, et Teau favorisent ma Dame, Et que nul flot bossu ne destourbe sa rame :

En guise d'un estang. sans vagues, paresseux Aille le cours de Loire, et son limon crasseux Pour ce jourd'huy se change en gravelle menue. Pleine de maint ruby et mainte perle esleue.

Que les bords soient semez de mille belles fleurs

Répresentans sur Teau mille belles couleurs.

Et le troupeau nymphal des gentilles Naïades

A Tentour du vaisseau face mille gambades :

Les unes balloyant des paumes de leurs mains

Les flots devant la barque, et les autres leurs seins

Descouvrent à fleur d'eau, et d'une main ouvrière

Conduisent le bateau du long de la rivière.

L'azuré martinet puisse voler devant

Avecque la mouette; et le plongeon, suivant

Son mal-heureux destin, pour le jourd'huy ne songe

En sa belle Hespérie, * et dans l'eau ne se plonge :

Et le héron criard, qui la tempeste fuit,

Haut pendu dedans l'air ne fasse point de bruit :

Ains tout gentil oiseau, qui va cherchant sa proye

Par les flots poissonneux, bien-heureux te convoyé,

Pour seurement venir avec ta charge au port.

Où Marion verra peut-estre sur le bort

Une orme des longs bras d'une vigne enlassée,

Et la voyant ainsi doucement embrassée^

* Œsacus, fils de Priam, fut chang,é en plongeon po:ir roinoiir de StT maîtresse Hespérie.

De son pauvre Perrot se pourra souvenir, Et voudra sur le bord embrassé le tenir.

On dit au temps passé que quelques-uns changèrent En rivière leur forme, et eux-mesmes nagèrent Au flot qui de leur sang goutte à goutte sailloit, Quand leur corps transformé en eau se distilloit, Que ne puis-je muer ma ressemblance humaine En la forme de l'eau qui cette barque emmeine? J irois en murmurant sous le fond du vaisseau, J'irois tout alentour, et mon amoureuse eau Kaiseroit or' sa main, ore sa bouche franche, La suy vaut jusqu'au port de la Chapelle blanche :* Puis laissant mon canal pour jouir de mon veuil, Par le trac de ses pas j'irois jusqu'à Bourgueil, Et là dessous un pin couché sur la verdure, Je voudrois revestir ma première figure.

Se trouve point quelque herbe en ce rivage icy Qui ayt le goust si fort, qu'elle me puisse ainsi Muer comme fut Glauque en aquatique monstre, Qui, homme ne poisson, homme et poisson se montre i Je voudrois estre Glauque, et avoir dans mon sein Les pommes qu'Hippomene eslançoit de sa main Pour gagner Atalanle : à fin de te surprendre. Je les ru'rois sur l'eau, et te ferois apprendre Que l'or n'a seulement sur la terre pouvoir, Mais qu'il peut dessur l'eau les femmes décevoir. br cela ne peut estre, et ce qui se peut faire, Je le veux achever afin de te complaire.

Je veux soigneusement ce coudrier arroser,

* £a Chapelle-Blanche est un port oh abordent les bateaux de la Loire, près de Bourgueil, ou Marie était née et demeurait.

Et des chapeaux de fleurs sur ses feuilles poser : Et avecqun poinçon je veux dessus Tescorce Engraver de ton nom les six lettres à force, Afin que les passans en lisant , Marion, Facenl honneur à Tarbre entaillé de ton nom.

Je veux faire un beau lict d'une verte jonchée De parvanche feuillue encontre bas couchée, De thym qui fleure bon, et d'aspic porte-epy, D'odorant poliot contre terre tapy, De neufard toujours-verd, qui la froideur incite Et de jonc qui les bords des rivières habite.

Je veux jusques au coude avoir Therbe, et je veux De roses et de lys couronner mes cheveux.

Je veux qu'on me défonce uue pippe angevine.

Et en me souvenant de ma toute divine, De toy, mon doux soucy, espuiser jusqu'au fond Mille fois ce jourd'huy mon gobelet profond, Et ne partir d'icy jusqu'à tant qu'à la lie De ce bon vin d'Anjou la liqueur soit faiUie.

Melchior Champenois, et Guillaume Mauceau, L'un d'un petit rebec,* l'autre d'un chalumeau, Me chanteront comment j'eu l'ame despourveue De sens et de raison si tost que je t'eu veue : Puis chanteront comment pour fléchir ta rigueur Je t'appelay ma vie, et te nommay mon cœur.

Mon œil, mon sang, mon tout : mais la haute pensée N'a voulu regarder chose tant abaissée :

Ains en me dédaignant tu aimas autre part Un qui son amitié chichement te départ.

^ Rehec, Ancien violon à trois cordes.

DB MARIB 3?

Voilà comme il te prend pour mespriser ma peine Et le rustique son de mon tuyau d'aveine.

Ils diront que mon teint vermeil auparavant, Se perd comme une fleur qui se fanit au vent : Que mon poil devient blanc, et que la jeune grâce De mon nouveau printemps de jour en jour s'efface : Et que depuis le mois que Tamour me fît tien, De jour en jour plus tr'ste et plus vieil je devien.

Puis ils diront comment les garçons du village Disent que ta beauté tire déjà sur lage, Et qu'au matin le coq dès la pointe du jour N'orra plus à ton huys ceux qui te font Tamour: Bien fol est qui se fie en sa belle jeunesse, Qui si tost se desrobe, et si tost nous délaisse. La rose à la parfin devient un gratecu Et tout avecq' le temps par le temps est vaincu.

Quel passe-temps prens-tu d'habiter la vallée De Bourgueil où jamais la Musc n'est allée ?

Quitle-moy ton Anjou, et viens en Vendomois : Là s'eslevent au ciel les sommets de nos bois, Là sont mille taillis et mille belles plaines. Là gargouillent les eaux de cent mille fontaines, Là sont mille rochers, où Echon à Tentour, En resonnant mes vers, ne parle que d'amour.

Ou bien si tu ne veux, il me plaist de me rendre Angevin, pour te voir et ton langage apprendre : Et pour mieux te fléchir, les hauts vers que j'avois En ma langue traduit du Pindare Grégeois,

Humble je veux redire en un chant plus facile Sur le doux chalumeau du Pasteur de Sicile.

Là parmy tes sablons Angevin devenu, Je veux vivre sans nom comme un pauvre incognu, Et dès Taube du jour avec toy mener paistre Auprès du port Guyet nostre troupeau champestre : Puis sur le chaud du jour je veux en ton giron Me coucher sous un chesne, où Therbe à Tenviron Un beau lict nous fera de mainte fleur diverse Pour nous coucher tous deux sous Tombre à la renverse ; Puis, au soleil penchant, nous conduirons nos bœufs Boire le haut sommet des ruisselets herbeux, Et les reconduirons au son de la musette ; Puis nous endormironâ dessus l'herbe mollette.

Là sans ambition de plus grands biens avoir, Contenté seulement de t'ai mer et te voir, Je passeroy mon âge, et sur ma sépulture Les Angevins mettroient ceste brève escriture :

Celui qui gist icy, touché de l'aiguillon

Qu'Amour nous laisse au cœur, garda comme Apollon

Les troupeaux de sa Dame, et en ceste prairie

Mourut en bien-aimant une belle Marie :

Et elle après sa mort mourut ainsi d ennuy,

Et sous ce verd tombeau repose avecques luy.

A peine avois-je dit, quand Thoinet se depame, Et à soy revenu ajloit après sa Dame :

Mais je le retiray le menant d'autre part Pour chercher à loger, car il esloit bien tard. Nous avions ja passé la sablonneuse rive, El le flot qui bruyant contre le pont arrive,

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Et ja dessus le pont nous estions parvenus, Et nous apparoissoit le Tombeau de Turnus, ^ Quand le pasteur Janot tout gaillard nous emmeine Dedans son toict couvert de javelles d'aveine. ^

Ha 1 que je porte et de haine et d'envie Au médecin, qui vient, soir et matin, Sans nul propos tastonner le tetin, ,Le sein, le ventre et les flancs de m'amie.

Las I il n'est pas si soigneux de sa vie Gomme elle pense, il est meschant et tin :

Cent fois le jour il la visite, afin De voir son sein qui d'aimer le convie.

Vous qui avez de sa fièvre le soin, Parens, chassez ce médecin bien loin, Ce médecin amoureux de Marie,

* Le Tombeau de Turnics. On dit que Turnus, qui fonda Tours, est enterré sous le château de la villd. Toute cette idylle offre un caractère singulier. L'auteur veut être pastoral, voire même rustique ; il prend des noms de pays^ exprime en termes propres les détails les plus vulgaires de la vie des champs ; puis tout d'un coup la mythologie reprend le dessus, et le berger Perrot redevient le traduc" teurde Pindare. Cette Àrcadie à la fois rustique etérudite se retrouve au reste chez tous les auteurs du temps . Vauquelin de la Fresnaye et d'Urfé furent les premiers qui la polirent et la civilisèrent. Mais ce dont il faut surtout savoir gré à Ronsard et à ses amis, c'est d'avoir osé tout dire en vers, et d*y avoir réussi bien souvent; c*est d'avoir mis le Clocher de Saint-Cosme, le Port de la Chapelle^ Blanche, la Limace, la Chenille, la Jarretière, le Bateau bien pansu, et le Repli bossu de la voile, etc., etc.

« Éd. P. Bl., 1. 1, p. 182.

Qui fait semblant de la venir panser.

Que pleust à Dieu, pour le recompenser, QuMl eust mon mal, et qu elle fust guarie ! *

Ce sonnet est pris de la lettre qu'Aconce écrit à Cydippe, dans Ovide :

Me miserum qu6d noa medicorum jussa ministro,

Àstringoque manus, insideoque thoro ; Et rursus miserum quod me procul inde removit ;

Quem minime vell^m, forsitan aller adest.

lUe manus istas astringit,- et assidel aegrse,

Invisus superis, cum superisque mihi ; t)umque suo tentai salientem pollice venam,

Candida per causam brachia saepe tenet.

Contrectatque sinus, et forsitan oscula jungit :

Oflicio raerces plenior illa suo est.

CHANSON

Voulant, ô ma douce moitié, T'asseurer que mon amitié Ne se verra jamais unie, Je fis, pour t'en asseurer mieux, Un serment juré par mes yeux Et par mon cœur et par ma vie.

Tu jures ce qui n'est à toy ; Ton cœur et tes yeux sont à moy D'une promesse irrévocable.

Ce me dis- tu. Helas, au moins Reçoy mes larmes pour tesmoins Que ma parole est véritable I

« Éd. P. Bl.,t. I, p. 198.

DB MARIB 37

Alors, Belle, tu me baisas, Et doucement des-attisas Mon feu d'un gracieux visage :

Puis tu fis signe de ton œil.

Que tu recevois bien mon dueil Et mes larmes pour tesmoignage. ^

Pris de Marulle :

Juravi fore me tuum perenne,

Per me, per caput hoc, per hos ocellos.

J ay lame pour un lict de regrets si touchée, Que nul homme jamais ne fera que j'approuche De la chambre amoureuse, encor moins de la couche Où je vy ma Mais tresse au mois de may couchée.

Un somme languissant la tenoit mi-panchée Dessus le coude droit, fermant sa belle bouche Et ses yeux dans lesquels l'archer Amour se couche. Ayant tousjours la flèche à la corde encochée :

Sa teste en ce J)eau mois sans plus estoit couverte D'im riche escofion ouvré de soye verte, Où les Grâces venoyent à Tenvy se nicher ;

Puis en ses beaux cheveux choisissoient leur demeure. J'en ay tel souvenir que jevoudrois qu'à l'heure Mon cœur pour n'y penser fust devenu rocher. '

Les dix premiers vers de ce sonnet sont à rimes féminines ; il doit être de la jeunesse de Ronsard.

» Éd. P. Bl., t. I, p. 297.

« Éd. P. Bl., t. I, p. 210.

CHANSON

Quand j'estois libre, ains qu'une amour nouvelle Ne se fust prise en ma tendre mouelle,

Je vivois bien-heureux :

Gomme à Tenvy les plus accortes filles Se travailloient par leurs fiâmes gentilles

De me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche, Qui n'a masché le frein dedans la bouche,

Va seule t écarté, N'ayant soucy sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et Therbe,

Vivant en liberté,

Ores il court le long d'un beau rivage, Ores il erre en quelque bois sauvage.

Fuyant de sault en sault : * De toutes parts les poutres hennissantes Luy font l'amour, pour néant Maudissantes

A luy qui ne s'en chaut.

Ainsi j'allois desdaignant les pucelles Qu'on estimoit en beauté les plus belles,

Sans respondre à leur vueil :

Lors je vivois amoureux de moy-mesme, Contant et gay, sans porter couleur blesme

Ny les larmes à l'œil.

J'avois escrite au plus haut de la face.

Avec l'honneur, ujie agréable audace Pleine d'un franc désir :

SauUt saltus, bois. Poutre, jument.

DE MAEIB 39

Avec le pied marchoit ma fantaisie Où je voulois, sans peur ne jalousie, Seigneur de mon plaisir :

Mais aussi tosl que par mauvois desastre

Je vey ton sein blanchissant comme albastre '

Et tes yeux, deux soleils, Tes beaux cheveux espanchez par ondées, Et les beaux lys de tes lèvres bordées

De cent œillets vermeils,

Incontinent, j'appris que c'est service :

La liberté, de mon ame nourrice,

S'eschappa loin de moy :

Dedans tes rets ma première franchise.

Pour obéir à ton bel œil, fut prise

Esclave sous la loy.

Tu mis cruelle en signe de conquesle

Gomme vainqueur les deux pieds sur ma teste,

Et du front m'as osté L'honneur, la honte et l'audace première, Accouardant mon ame prisonnière.

Serve à ta volonté ;

Vengeant d'un coup mille fautes commises, Et les beautez qu'à grand tort j'avois mises

Par-avant à mespris, Qui me prioyent en lieu que je te prie :

Mais d'autant plus que merci je te crie,

Tu es sourde à mes cris ;

Et ne respons non plus que la fontaine Qui de Narcis mira la forme vaine, En vengeant à son bord

Mille beautez des Nymphes amoureuses, Que cet enfant par mines desdaigneuses Avoit mises à mort. ^

Le commencement est pris deMarulle, liv. II, épig. 12, Donec liber eram. La belle comparaison du poulain rappelle celle d'Horace, liv. III, ode m, où il parle de

Lydie :

Quffî, velut latis equa trima campis, Ludit exultim, metuitque tangi Nuptiaram expers, et adhuc protervo Cruda marito.

Ronsard n'est pas resté au-dessous du lyrique latin. Sa pièce étincelle de hardiesses et d'images ; le style en est ferme et pittoresque, le rhythme serré et bondissant. Lamartine affectionne ce rhythme heureux inventé par Ronsard, et dont nos lyriques classiques ont usé trop sobrement. Ferai-je remarquer ces francs et beaux vers, Qui n*a mascké le frein dedans la bouche^ Tes beatix cheveux espanchez par ondées ? et tant d'expressions vraies et poétiques, les poutres hennissantes, seigneur de mon plaisir, et les mines desdaigneuses de Venfant Narcis 7

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