AMOURS DE MARIE
Dédaigné de la fière Gassandre, le poète se console avec Marie, qui paraît avoir été une simple fille de Bourgueil ; Belleau va même jusqu'à dire qu'elle servait dans une hôtellerie de Tendroit. Ces nouvelles amours sont célébrées sur un ton un peu moins fastueux que celles de Gassandre. La jeune Marie ne tarda pas à mourir, et le poète a déploré ce trépas prématuré comme Pétrarque a fait celui de Laure. M. Nodier dans sa belle collection possède un livre d'heures qui pourrait bien avoir appartenu à cette Marie, et sur lequel on lit les vers suivants, qui sont de la main de Ronsard. *
Maugré Tenvy je suis du tout à elle ; Mais je vouldrois dans son cueur avoir leu Qu'elle ne veult et qu'elle n'a esleu Autre que moy pour bien estre aymé d'elle
Bien elle scet que je luy suis fîdeUe, Et quant à moy j'estime en son endroit Ce qui en est : car elle ne vouldroit Autre que moy pour bien estre aymé d'elle.
Au reste, la discussion de ce point piquant de bibliologie a fourni matière à un intéressant chapitre des Mé-
* Assertion contestée. V. Éd. Bl,, t. VIII, p. 26, note 1.
AMOURS DB MARIB 17
langes tirés d'une petite bibliothèque^ que le public lettré attend avec une si vive impatience. *
Je veux, me souvenant de ma gentille amie, Boire ce soir d'autant, et pour ce, Gorydon, Fay remplir mes flacons, et verse à Tabandon Du vin pour resjouir toute la compagnie.
Soit que m'amie ait nom ou Cassandre ou Marie, Neuf foi^ je m'en vay boire aux lettres de son nom : Et toi si de ta belle et jeune Magdelon, Belleau, Tamour te poind, je le pri', ne l'oublie.
Apporte ces bouquets que tu m'avois cueillis, Ces roses, ces œillets, ce jasmin et ces lis : Attache une couronne à Tentour de ma teste.
Gaiguons ce jour icy, trompons nostre trespas : Peut-estre que demain nous ne reboirons pas.
S'attendre au lendemain n'est pas chose trop preste. *
Ainsi TibuUe :
Care puer, madeant generoso pocula baccho,
Et nobis pronà funde falerna manu. Ite procul, durum, curse genus, ite labores.
Marie, levez-vous, vous estes paresseuse, Ja la gaye alouette au ciel a fredonné, ^
* Les Mélanges tirés d'une petite bibliothèque^ par Charles Nodier, parurent à Paris, chez Roret, 1829, in-8«. (L. M.) « Éd. P. Bl., t. 1, p. 159.
Et ja le rossignol doucement jargonné,
Dessus Tespine assis, sa complainte amoureuse.
Sus debout, allons voir Therbelette perleuse, Et vostre beau rosier de boutons couronné, Et vos œillets mignons ausquels aviez donné Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse.
Harsoir en vous Couchant vous jurastes vos yeux, D'estre plustost que moy ce matin esveillée ; Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux,
Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée.
Ça ça que je les baise et vostre beau tetin
Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin. '
Belleau, qui a commenté ce sonnet, en trouve avec raison les mignardises plus belles en leur simplicité que toutes les inventions alamhiquées des Espagnols et de quelques Italiens. — Marie se comptait de trois syllabes, parce qu'on faisait sentir Ve final. — Harsoir, pour hier soir.
Amour est un charmeur; si je suis une année Avecques ma maistresse à babiller tousjours. Et à luy raconter quelles sont mes amours.
L'an me semble plus court qu'une courte journée.
Si quelque tiers survient, j'en ay l'âme gennée. Ou je deviens muet, ou mes propos sont lours: Au milieu du devis s'esgarent mes discours, Et tout ainsi que moi ma langue est estounée.
* Éd. p. Bi., 1. 1, p. 164.
Mais quand je suis tout seul auprès de mon plaisir, Ma langue interprétant le plus de mon désir, Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse:
Je ne fais qu'inventer, que conter, que parler ; Car pour estre cent ans auprès de ma maistresse, Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller J
Ce sonnet pourrait être de Marot, tant il est facile et naturel.
Cache pour ceste nuict ta corne, bonne Lune : Ainsi Endymion soit tousjours ton amy, Ainsi soil-il tousjours en ton sein endormy, Ainsi nul enchanteur jamais ne t'importune.
Le jour m*est odieux, la nuict m'est opportune, Je crains de jour l'aguet d'un voisin ennemy : De nuict plus courageux je traverse parmy Les espions, couvert de la courtine brune.
Tu sçais, Lune, que peut l'amoureuse poison : Le dieu Pan pour le prix d'une blanche toison Put bien fléchir ton cœur. Pt vous, astres insignes,
Favorisez au feu qui me tient allumé,
Car, s'il vous en souvient, lapluspart de vous. Signes,
N'a place dans le ciel que pour avoir aimé. *
Je traverse parmi les espions. Malgré notre prédilection pour Tenjambement, nous trouvons celui-ci un peu
* Ed. P. Bl., t. I, p. 165.
« Éd. P. Bl., t. I, p. 168.
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hasardé ; pourtant il n'est pas trop mal en rapport avec ridée exprimée, et oblige le lecteur de traverser le vers furtivement et comme à la dérobée parmi les espions, — Le dieu Pan. Pan, étant amoureux de la Lune, l'obtint movennant la toison d'une brebis blanche :
Munere sic niveo lanae (si credere dignum ost) Pan, deus Arcadiœ, captam te, lAina, fefeliit.
Virgile, Georg,
N'a place dans le ciel. Vers d'une justesse ingénieuse et d'un sentiment exquis.
CHANSON
Fleur Angevine de quinze ans,
Ton front monstre assez de simplesse : ^
Mais ton cœur ne cache au dedans
Sinon que malice et finesse,
Gelant, sous ombre d'amitié,
Une jeunette mauvaistié.
Rends-moy (si tu as quelque honte) Mon cœur que je t'a vois donné, Dont tu ne fais non plus de conte Que d'un esclave emprisonné, T esjouissant de sa misère, Et te plaisant de luy desplaire.
/ Une autre moins belle que toy.
Mais bien de meilleure nature, Le voudroit bien avoir de moy.
Elle Taura, je te le jure:
Elle l'aura, puis qu*autrement Il n*à de toy bon traitement.
DB M ARIB 21
Mais non, j'aime trop mieux qu'il meure Sans espérance en ta prison :
J'aime trop mieux qu'il y demeure Mort de douleur contre raison, Qu'en te changeant jouir de celle Qui m'est plus douce et non si belle. *
Chanson aimable et naïve, d'un rhythme léger et courant, tout à fait dans le goût de Marot ou de Saint-Gelais. — Une jeunelle mauvais ùié. Il esta regretter que ce substantif mauvaistié n'ait pas été conservé dans la langue ; malice n'est pas son équivalent. Ronsard a dit ailleurs à sa maîtresse dans le même sens :
Ha ! tu fais la mauvaise !
Qui m'est plus douce et non si belle. Vers ex(iuis, comme nous en avons déjà rencontré lant de fois.
Vous mesprisez nature : estes- vous si cruelle De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux, Qui démènent l'amour, voyez les colombeaux, Regardez le ramier, voyez la tourterelle ;
Voyez deçà delà d'une frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux ; ^ Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux, Et toute chose rire en la saison nouvelle.
Icy, la bergerelte en tournant son fuseau, Desgoise ses amours, et là le pastoureau Respond à sa chanson : icy toute chose aime,
* Éd. P. Bl., t. I, p. 169.
■ÉflL.
Tout parle de l'amour, tout s'en veut enflammer : Seulement voire cœur, froid d'une glace extrême, Demeure opiniastre et ne veut point aimer. *
CHANSON
Amour, dy, je te prie (ainsi de tous humains
El des dieux soit lousjours l'empire entre tes mains).
Qui te fournis t de flèches?
Veu que tousjours colère en mille et mille lieux Tu pers tes traits es cœurs des hommes et des dieux,
Ëmpennez de flammèches?
Mais je te pri\ dy-moy, est-ce point le dieu Mars, Quand il revient chargé du butin des soldars
Tuez à la bataille?
Ou bien si c'est Vulcan qui dedans ses fourneaux (Après les tiens perdus) t'en refait de nouveaux.
Et tousjours t'en rebaille?
Pauvret (respond Amour) et quoy? ignores-tu La rigueur, la douceur, la force, la vertu,
Des beaux yeux de t'amie?
Plus je respan de traits sus hommes et sus dieux, Et plus d'un seul regard m'en fournissent les yeux
De ta belle Marie. ^
Toute cette pièce est prise du latin de Marulle ;
Cum tôt tela die, proterve, spargas ; Tôt figas sine fine, et hic et illic.
* Éd. P. Bl., t. I, p. 171.
« Éd. P. Bl., t. I, p. 175.
DE MARIB 23
Nous la citons surtout pour le rhythme, qui est de Tinvention de Ronsard. Si les petits vers, troisième et sixième de chaque strophe, avaient quatre pieds au lieu de trois, ce serait précisément le rhythme de la Jeune Captive. Or il y a un grand charme et une singulière impression pour les oreilles délicates dans ce petit vers féminin qui vient après les deux grands vers masculins. Si la rime masculine portait sur le petit vers, et si celle des alexandrins était féminine, on n'aurait plus la même impression, et le rhythme, quoique d'un fort bon effet, serait plus ordinaire et moins savant.