‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 58 sur 147 · A LA RIME · texte numérisé non relu

A LA RIME

Rime, qui donnes leurs sons

Aux chansons ; Rime, l'unique harmonie Du vers qui, sans tes accents

Frémissants, Serait muet au génie ;

Rime, écho qui prend la voix

Du hautbois.

Ou Téclat de la trompette ; Dernier adieu d'un ami.

Qu'à demi L'autre ami de loin répète ;

Rime, tranchant aviron.

Éperon Qui fends la vague écumante ; Frein d'or, aiguillon d'acier

Du coursier A la crinière fumante ;

MéL-'-j'*.' w

DE li^RIB 51

Agrafe, autour des seins nus

De Vénus Pressant l'écharpe divine, Ou serrant le baudrier

Du guerrier Contre sa forte poitrine ;

Col étroit, par où saillit

Et jaillit La source au ciel élancée.

Qui brisant Téclat vermeil

Du soleil, Tombe en gerbe nuancée ;

Anneau pur de diamant

Ou d'aimant, Qui, jour et nuit, dans Tenceinte Suspends la lampe, ou le soir

L'encensoir Aux mains de la vierge sainte ;

Clé qui, loin de Toeil mortel,

Sur Tautel Ouvres larche du miracle.

Ou tiens le vase embaumé

Renfermé Dans le cèdre, au tabernacle ;

Ou plutôt Fée au léger

Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mène le char des vers

Dans les airs Par deux sillons de lumière ;

b2 AMOURS

Rime! qui que tu sois,

Je reçois Ton joug; et, longtemps rebelle, Corrigé, je te promets

Désormais Une oreille plus fidèle.

Mais aussi devant mes pas

- Ne fuis pas ; Quand la muse me dévore.

Donne, donne, par égard

Un regard Au poète qui t'implore 1

Dans un vers tout défleuri,

Qu'a flétri L'aspect d'une règle austère, Ne laisse point murmurer.

Soupirer La syllabe solitaire.

Sur ma lyre, l'autre fois, .

Dans un bois.

Ma main préludait à peine ; Une colombe descend,

En passant Blanche sur le luth d'ébène.

Mais au lieu d'accords touchants,

De doux chants, La colombe gémissante Me demande par pitié

Sa moitié, Sa moitié loin d elle absente.

DB MARIB 53

Ah I plutôt, oiseaux charmants,

Vrais amants, Mariez vos voix jumelles ; Que ma lyre et ses concerts

Soient couverts De vos baisers, de vos ailes ; .

Ou bien, attelés d'un crin

Pour tout frein Au plus léger des nuages, Traînez-moi, coursiers chéris

De Gypris, Au fond des ôacrés bocages.

Ce serait peut-être ici le lieu de faire remairquer que Ronsard ne s^est pas toujours assez religieusement astreint à ce joug sacré de la rime, qu'avaient porté sans révolte Villon, Marot et Saint-Gelais, et que reprirent bientôt Passerat, Gilles Durant et Régnier.

CHANSON

Douce Maistresse, touche.

Pour soulager mon mal.

Ma bouche de ta bouche Plus rouge que coral :

Que mon col soit pressé De ton bras enlassé.

Puis, face dessus face.

Regarde-moi les yeux.

Afin que ton trait passQ En mon cœur soucieux.

Cœur qui ne vit sinon D'amour et de ton nom.

Je Tay veu fier et brave, Avant que ta beauté Pour estre son esclave Du sein me Teust osté :

Mais son mal luy plaist bien, Pourveu qu'il meure tien.

Belle, par qui je donne A mes yeux tant d'esmoy,.

Baise-moy, ma mignonne, Cent fois rebaise-moy.

Et quoi ? faut-il en vain Languir dessus ton sein ?

Mais tresse, je n'ay garde De vouloir t'eveiller : Heureux quand je regarde Tes beaux yeux sommeiller ; Heureux quand je les voy Endormis dessus moy !

Veux- tu que je les baise Afin de les ouvrir ?

Hà 1 tu fais la mauvaise Pour me faire mourir :

Je meurs entre tes bras.

Et si ne t'en chaut pas I

Hà ! ma chère ennemie.

Si tu veux m'appaiser.

Redonne-moi la vie

Par Tesprit d'un baiser.

Hà! j'en sens la douceur Couler jusques au cœur.

J'aime la douce rage D'amour continuel, Quand d'un mesme courage Le soin est mutuel.'^ Heureux sera le jour Que je mourray d'amour 1 *

« Cette chanson, dit le bon Rémi Belleau en son commentaire, est pleine de délices' et mignardises amoureuses, assez faciles à celuy qui aura tant soit peu pratiqué la faction d'amour. »

Dans une Élégie à Marie, dont nous ne donnerons que la fin, Ronsard dit à sa maîtresse que, s'il était grand roi, il lui bâtirait un temple dont elle serait la déesse et lui le dieu, et que là les amants viendraient tous les ans se disputer le prix du baiser.

Celui qui mieux serait en tels baisers appris, Sur tous les jouvenceaux emporteroit le prix, Seroit dit le vainqueur des baisers de-Cythere Et tout chargé de fleurs s'en-iroit à sa mère.

Aux pieds de mon autel en ce temple nouveau Luiroit le feu veillant d'un éternel flambeau, Et seroient ces combats nommez après ma vie.

Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie.

« Éd. p. Bl., 1. 1, p. 225.

ma belle Maistresse, hé que je voudrois bien Qu'Amour nous eust conjoints d'un semblable lien, Et qu après nos trespas dans nos fosses ombreuses Nous fussions la chanson des bouches amoureuses ; Que ceux de Vendomois dissent tous d'un accord (Visitant le tombeau sous qui je serois mort) : Nostre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut espris d'une belle Angevine ; Et que les Angevins dissent tous d'une vois : Nostre belle Marie aimait un Vendomois ; Les deux n'avoient qu'un cœur, et lamour mutuelle, Qu'on ne void plus icy, leur fut perpétuelle. Siècle vrayment heureux, siècle d'or estimé, Où toujours l'amoureux se voyoit contre-aimé I

Puisse arriver après l'espace d'un long âge,

Qu'un esprit vienne à bas, sous le mignard oiïibrage

Des myrtes, me conter que les âges n'ont peu

Effacer la clarté qui luist de nostre feu ;

Mais que de voix en voix, de parole en parole,

Noslre gentille ardeur par la jeunesse vole.

Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons

Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons,

Et qu'on pense amoureux celui qui remémore

Vostre nom et le mien, et nos tombes honore !

Or il en advi^dra ce que le ciel voudra,

Si est-ce que ce livre immortel apprendra

Aux hommes et au temps et à la renommée

Que je vous ay six ans plus que mon cœur aimée. *

Cette élégie est imitée de la douzième idylle de Théocrite.

» Éd. P. Bl., t. I, p. 230.

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Après six ans d'amour, la belle Marie tomba malade et mourut. Le poète déplore ce malheur dans plusieurs pièces, stances et sonnets.

Ciel, que tu es malicieux I Qui eust pensé que ces beaux yeux Qui me faisoient si douce guerre, Ces mains, ceste bouche et ce front Qui priodrent mon cœur, et qui Font, Ne fussent maintenant que terre ?

Helas I où est ce doux parler.

Ce voir, cet ouyr, cet aller. Ce ris qui me faisoit apprendre Que c'est qu'aimer? hà, doux refus I Hà, doux desdains, vous n'estes plus.

Vous n'estes plus qu'un peu de cendre !

Toutesfois en moy je la sens Encore l'objet de mes sens, Gomme à l'heure qu'elle estoit vive :

Ny mort ne me peut retarder, Ny tombeau ne me peut garder Que par penser je ne la suive.

Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix, qui sonnoit mieux Que de coustume, et ses beaux yeux Qui reluisoient outre mesure.

Et son soupir qui m*einbrasoit,

J eusse bien veu qu'çlF me disoit :

Or, soule-toy de mon visage,

Si jamais tu en eus souci :

Tu ne me verras plus ici,

Je m'en vay faire un long voyage.

J'eusse amassé de ses regars Un magasiu de toutes pars, Pour nourrir mon ame estonnée, Et paistre longtemps ma douleur :

Mais onques mon cruel malheur Ne sceut prévoir ma destinée.

Depuis j'ay vescu de souci, Et de regret qui m'a transi.

Comblé de passions estranges.

Je ne desguise mes ennuis :

Tu vois Testât auquel je suis, Du ciel, assise entre les anges.

En ton âge le plus gaillard, Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tost retournée, \ Perdant beauté, grâce et couleur, I Tout ainsi qu'une belle fleur j Qui ne vit qu'une matinée.

Si tu veux, Amour, que je sois Encore un coup dessous tes lois

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M'ordonnaDt un nouveau service, Il te faut sous la terre aller Flatter Pluton, et r'appeller En lumière mon Eurydice :

Ou bien va-t'en là haut crier

A la Nature, et la prier

D'en faire une aussi admirable :

Mais j'ay grand peur qu'elle rompit

Le moule alors qu'elle la ût,

Pour n'en tracer plus de semblable.

Refay-moy voir deux yeux pareils Aux siens qui m'estoient deux soleils.

Et m'ardoient d'une flamme extrême, Où tu soulois tendre tes las. Tes hameçons et tes appas Où s'engluoit la raison mesme.

Ren-moy ce voir et cet ouir.

De ce parler fay-moy jouir, Si douteux à rendre responce :

Ren-moy l'objet de mes ennuys :

Si faire cela tu ne puis.

Va t'en ailleurs, je te renonce.

A la Mort j'auray mon recours :

La Mort me géra mon secours.

Gomme le but que je désire.

Dessus la Mort tu ne peus rien, Puis qu'elle a desrobé ton bien, Qui fut l'honneur de ton empire.

Soit que tu vives près de Dieu, Ou aux Champs Elisez, adieu,

Adieu cent fois, adieu Marie :

Jamais mon cœur ne t'oubliera, Jamais la Mort ne desli'ra Le nœud dont ta beauté me lie. *

Gomme on void sur la branche au mois de mai la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur.

Rendre le ciel jaloux de sa vive -couleur, Quand Taube de ses pleurs au point du jour larrose :

La grâce dans sa feuille, et Tamour se repose, Embasmant les jardins et les arbres d'odeur : Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt feuille à feuille declose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et mes pleurs. Ce vase plein de laict, ce pannier plein de fleurs. Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. *

Charles IX, étant tombé amoureux de mademoiselle d'Atrie, de la maison d'Aquavive, depuis comtesse de Château vilain, chargea Ronsard de célébrer sa flanmie, ce que fit le poète, en désignant les illustres amants sous les noms d'Eurymédon le chasseur et de la nymphe Cadlirhée. Dans le sonnet suivant, Callirhée, qui déjà

» Éd. P. BI., t. I, p. 234.

« Éd. P. Bl., t. 1, p. 239.

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s'est rendue à Tamour, appréhende pour son Eurymédon les accidents qui pourraient lui arriver à la chasse.

Celuy fut ennemy des Deltez puissantes,

Et cruel viola de Nature les lois,

Qui le premier rompit le silence des bois,

Et les nymphes qui sont dans les arbres naissantes ;

Qui premier de limiers et de meutes pressantes. De piqueurs, de veneurs, de trompes et d'abois Donna par les forests un passetemps aux roys De la course et du saug des bestes innocentes.'

Je n'ayme ny piqueurs, ny filets, ny veneurs, N}^ meutes, ny forests la cause de mes peurs : Je doute qu'Artemis quelque sanglier n'appelle

Encontre Eurymedon pour voir ses jours finis ; Que le dueil ne me face une Venus nouvelle.

Que la mort ne le face un nouvel Adonis. *

Âr ternis, Diane.

» Éd. P. Bl., t. I, p. 264.

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