PRÉFACE DE LA FRANCIADE
... Les excellons poëtes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile, voulaut descrire le jour ou la nuict, ne dit point simplement et en paroles nues : Il estoit jour, il estoit nuict ; mais par belles circonlocutions,
Postera Phaebea lustrabat lampade terras, Humentemque Aurorapolo dimoverat umbram.
...Labourer, vertere lerram. Filer, tolerare vitam colo , tenuique Minerva. Le pain , dona lahoratœ Cereris, Le vin, pocula Baccki. Telles semblables choses sont plus belles par circonlocutions que par leurs propres noms : mais il en faut sagement user : car autrement tu rendrois ton ouvrage plus enflé et boufi que plein de majesté. Tu n'oublieras les descriptions du lever et coucher du soleil, les Signes qui se lèvent et couchent avec luy, ny les serenitez, orages et tempestes...
. . .Tu enrichiras ton poëme par varietez prises de la nature, sans extravaguer comme un frenetiq. Car pour vouloir trop éviter, et du tout te banuir du parler vulgaire, si tu veux voler sans considération par le travers des nues et faire des grotesques, Chimères et monstres, et non une naïfve et naturelle poésie, tu seras imitateur d'Ixion, qui engendra des pha,ntosmes au lieu de légitimes et naturels eu fans. Tu dois d'avantage, lecteur, illustrer ton œuvre de paroles recherchées et choisies et d'argumens reufor-
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cez, tantost par fables, taotost par quelques vieilles histoires, pourveu qu'elles soient briefvement escrites et de peu de discours, renrichissant d'epithetes significatifs et non oisifs, c'est à dire qui servent à la substance des vers, et par excellentes, et toutefois rares, sentences ; car si les sentences sont trop fréquentes en ton œuvre héroïque, tu le rendras monstrueux, comme si tout ton corps n'estoit composé que d'yeux et non d'autres membres , qui servent beaucoup au commerce de nostre vie : si ce n'estoit en la tragédie et comédie, lesquelles sont du tout didascaliques et enseignantes, et qu'il faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme mirouers de la vie bumaine, d'autant qu'elles sont bornées et limitées de peu d'espace, c'est à dire d'un jour entier.
Les plus excellons maistres de ce mestier les commencent d'une minuict à l'autre, et non du poinct du jour au soleil couchant, pour avoir plus d'estendue et de longueur de temps.
Le poëme héroïque, qui est tout guerrier, comprend seulement les actions d'une année entière, et semble que Virgile y ait failly, selon que luy-mesme l'escrit :
Annuus exactis completur mensibus orbis, Ex quo reliquias divinique ossa parentis Gondidimus terra.
Il y avoit desja un an passé quand il fit les jeux funèbres de son père en Sicile, et toutefois il n'aborda de long tems après en Italie.
Tous ceux qui escrivent en carmes, tant doctes puissent-ils estre, ne sont pas poëtes. Il y a autant
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de différence entre un poëte et un versificateur, qu'entre un bidet et un généreux coursier de Naples, et, pour mieux les accomparer, entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur de triades *. Il me semble, quand je les voy armez de mesmes bastons que les bons maistres, c'est à dire des mesmes vers, des mesmes couleurs, des mesmes nombres et pieds, dont se servent les bons autheurs, qu'ils ressemblent à ces Hercules desguisez es tragédies, lesquels acheptent la peau d'un lion chez im peletier, une grosse massue chez un charpentier, et une fausse perruque chez un attiffeur : mais quand ce vient à conibattre quelque monstre, la massue leur tombe de la main, et s'enfuyent du combat comme couards et poltrons. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement, sans grâce et sans art, et leur semble avoir beaucoup fait pour la republique, quand ils ont composé de la prose rimée. Au contraire, le poëte héroïque invente et forge argumens tous nouveaux, fait entreparler les dieux aux hommes et les hommes aux dieux, fait haranguer les capitaines comme il faut, descrit les batailles et assauts, factions et entreprises de guerre : se mesle de conjecturer les augures, et interpréter les songes : n'oublie les expiations et les sacrifices que l'on doit à la divinité : tantost il est philosophe^ tantost médecin, arboriste ^, anatomiste et jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes,
* Triacle, thériaque, drogue»
* La Fontaine a dit encore :
tu veux faire loi Tarborisle Et ne fus jamais que boucher.
Liv. V, f. 8.
Depuis l^Usage a prévalu de dire : herboriste. Mais : arboriste eyilt un sens plus étendu. (L* M.)
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selon que son argument le demande : bref, c'est un homme, lequel comme une mouche à miel delibe et succe toutes fleurs, puis en fait du miel et son profit selon qu'il vient à propos. Il a pour maxime très-nécessaire en son art, de ne suivre jamais pas à pas la vérité, mais la vraysemblance et le possible ; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, il bastit son ouvrage, laissant la véritable narration aux his* toriographes, qui poursuivent de fil en esguille, comme on dit en proverbe, leur subject entrepris du premier commencement jusques à la fin. Au contraire, le poëte bien advisé, plein de laborieuse industrie, commence son œuvre par le milieu de l'argument, et quelquefois par la fin : puis il déduit, et poursuit si bien son argument par le particulier accident et événement de la matière qu'il s'est proposé d'escrire, tantost par personnages parlans les \ms aux autres, tantost par songes, prophéties et peintures insérées contre le dos d'une muraille et des harnois, et principalement des boucliers, ou par les dernières paroles des hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et phantastiques visions de dieux et de démons, ou monstrueux langages des chevaux navrez à mort : tellement que le dernier acte de l'ouvrage se cole, se lie et s'enchaisne si hien et si à propos l'un dedans l'autre, que la fin se rapporte dextrement et artificiellement au premier poinct de l'argument. Telles façons d'escrire, et tel art plus divin que humain est particulier aux poëtes, lequel de prime face est caché au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour comprendre \m tel artifice. Plusieurs croyent que le poëte et l'historien soient d'un mesme mestier : mais ils se trompent beaucoup, car ce sont
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divers artisans, qui n'ont rien de commun Tun avecqués Tautre, sinon les descriptions des choses, comme batailles, assauts, montaignes, forests et ri~ vieres, villes, assietes de camp, stratagèmes, nombre des morts, conseils et pratiques de guerre : en tela, il ne faut point que le poêle faille non plus que Thistorien. Au reste, ils n'ont rien de commun (comme j'ay dit) sinon que Tun ni l'autre ne doit jamais men~ tir contre la vérité de la chose, comme a failli Virgile au temps, c'est à dire en la chronique S lequel a faict Didon, fille de Belus, estre du temps d'iBnée, encore qu'elle fust cent ans devant pour le moins : mais il inventa telle ruse pour gratifier Auguste et le peuple Romain vainqueur de Garthage, donnant par les imprécations de Didon commencement de haine et de discorde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus grande partie de ceux qui escrivent de nostre temps se trainent énervez à fleur de terre, comme foibles chenilles qui n'ont encor la force de grimper aux faistes des arbres, lesquelles se contentent seulement de paistre la basse humeur de la terre, sans affecter la nourriture des hautes cymes, auxquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur imbécillité. Les autres sont trop empoulez, et presque crevez d'enflures comme hydropiques, lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, creux et bouffy, plein de songes monstrueux et de paroles piafées, qui resemblent plustost à un jaj^on de gueux ou de Boêmiens qu'aux paroles d'un citoyen honneste et bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes, tu n'en feras sortir, que du
* Chronologie. (L. M.)
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vent, non plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois, que les petits enfans crèvent pour leur servir de jouet.
Les autres plus rusez tiennent le milieu des deui^, ny rampans trop bas, ny s'eslevans trop haut au travers des nues, mais qui d'artifice et d'un esprit naturel, elabouré par longues estudes, et principalement par la lecture des bons vieux poêles grecs et latins, descrivent leurs conceptions d'un style nombreux, plein d'une vénérable majesté^ comme a faict Virgile en sa divine -Enéide. Et n'en cherche plus d'autres, lecteur, en la langue romaine, si ce n'estoit de fortune Lucrèce; mais parce qu'il a escrit ses frenaisies, lesquelles il pensoit estre vrayes selon sa secte, et qu'il n'a pas basti son œuvre sur la vraysemblance et sur le possible, je lui este du tout le nom de poète, encore que quelques vers soient non seulement excellons, mais divins. Au reste, les autres poëtes latins ne sont que naquets* de ce brave Virgile, premier capitaine des Muses, non pas Horace mesmes^ si ce n'est en quelques-unes de ses odes ; ny Catulle, Tibulle, et Properce, encore qu'ils soient très excel* lens en leur meslier : si ce n'est Catulle en son Atys, et aux Nopces de Peleus : le reste ne vaut la chandelle. Stace a suivi la vraysemblance en sa Thebaïde. De nostre temps Fracastor s'est monstre très excellent en sa Syphillis, bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieils poëtes romains, comme Lucain et Silius Italiens, ont couvert l'hisloire du manteau de poësie : ils eussent mieux fait, à mon advis, en quelques endroits d'escrire en prose. Clau-
* NagueC, laquais, valet*
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dian est poëte en quelques endroits, comme au Ravissement de Proserpine : le reste de ses œuvres ne sont qu'histoires de son temps, lequel comme les autres s'est plus estudié à Tenflure qu'à la gravité. Car voyans qu'ils ne pouvoient égaler la majesté de Virgile, se sont tournez à l'enflure et à je ne sçais quelle poincte et argutie monstrueuse, estimans les vers estre les plus beaux, ceux qui avoient le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faut s'esmerveiller, si j'estime Virgile plus excellent et plus rond, plus serré et plus parfait que tous les autres, soit que, dès ma jeunesse, mon régent me le lisoit à Tescole, soit que depuis je me sois fait une idée de ses conceptions en mon esprit (portant tousjours son livre à la main), ou soit que l'ayant appris par cœur dès mon enfance, je ne le puisse oublier.
Au reste, lecteur, je te veux bien advertir que le bon poëte jette tousjours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles annales du temps passé, ou renommée invétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des hommes. Gomme Virgile sur la commune renommée, qu'un certain Troyen nommé -Slnée, chanté par Homère, est venu aux bords Laviniens, luy, ses navires et son fils, où depuis Rome fut bastie, encores que ledit Mnée ne vinst jamais en Italie : mais il n'estoit pas impossible qu'il n'y peust venir. Sur telle opinion desja reçue du peuple il bastit son livre de l'Enéide. Homère, auparavant luy, en avoit fait de mesme , lequel, fondé sur quelque vieil conte de son temps de la belle Heleine et de l'armée des Grecs à Troye, comme nous faisons des contes de Lancelot, de Tristan, de Gauvain et d'Artus, fonda là dessus son Iliade. Car
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les propres noms des capitaines et soldats troyens, qui parloient phrygien et non grec, et avoient les noms de leur nation, monstrent bien comme évidemment ce n'est qu'une fiction de toute Hliade, et non vérité : comme de Hector, Priam, Polydamas, Antenor, Deïphobus, Gassandre, Helenus, et presque tous les autres, forgez au plaisir d'Homère.
Or imitant ces deux lumières de poësie, fondé et appuyé sur nos vieilles annales, j'ay basty ma Franciade, sans me soucier si cela est\Tay ou non, si nos roys sont Troyens ou Germains, Scy tes ou Arabes ; si Francus est venu en France ou non, car il y pouvoit venir; me servant du possible, cet non de la vérité, G'est le fait d'un historiographe d'esplucher toutes ces considérations, et non aux poëtes, qui ne cherchent que le possible, puis d'une petite scintille font naistre un grand brazier, et d'une petite cassine un magnifique palais, qu'ils enrichissent, dorent et embellissent par le dehors de marbre, jaspe et porphyre, de guillochis, ovalles, frontispices et piedsdestals, frises et chapiteaux, et par dedans de tableaux, tapisseries eslevées et bossées d'or et d'argent, et le dedans des tableaux ciselez et burinez, raboteux et difficiles à tenir es mains, à cause de la rude engraveure des personnages qui semblent vivre dedans. Après ils adjoustent vergers et jardins, compartimens et larges allées, selon que les poëtes ont un bon esprit naturel et bien versé en toutes sciences, et digne de leur mestier : car la plupart ne fait rien qui vaille, semblables à ces apprenlifs qui ne sçavent que broyer les couleurs, et non pas peindre. Souvienne-toy, lecteur, de ne laisser passer sous silence l'histoire ny la fable appartenant à la matière, et la
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nature, force et proprielez des arbres, fleurs, plantes et racines, principalement si elles sont anoblies de quelques vertus non vulgaires, et si elles servent à la médecine, aux incantations et magies, et en dire un mot en passant par quelque demi vers, ou pour le moins par un epithete. Nicandre \ autheur grec, t'en moDstrera le chemin, et Columelle en son Jardin ^, ouvrage autant excellent que tu le sçaurois désirer. Tu n'oubliras aussi ny les monlaignes, forests, rivières, villes, republiques, havres et ports, cavernes et rochers, tant pour embellir ton œuvre par là, et le faire grossir en un juste volume, que pour te donner réputation et servir de marque à la postérité. Quant aux capitaines et conducteurs d'armées et soldats, tu en diras les pères et les mères, ayeux, villes, et habillemens, et leurs naissances, et feras une fable là dessus, .s'il en est besoin, comme.
Hic Ammone satus rapta Garamantide nympha.
Puis, en un autre lieu, parlant d'Hippolyte :
... lusignem quem mater Ariciamisit Eductum Egeriae lucis Hymettia circum Littora.
Puis autre part, parlant d'Helenor qui estoit tombé de la tour demy-bruslé :
Quorum primaevus Helenor,
Maeonio régi quem serva Licymnia furtim Sustulerat, vetitisque ad Trojam miserai armis.
* Theriaca et Alexipharmaca, publiés pour la première fois à Venise, 1499. (L. M.)
* Le dixième livre de l'ouvrage de Columelle De re rusiica, consacré à la culture des jardins, est seul versifié. (L. M.)
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Quant aux habillemens, tu les vestiras tantost de la peau d'un lion, tantost d'un ours, tantost
Demissa ab Iseva pantherœ terga rétorquent.
Tu n'oubliras à fortifier et asseurer ton esprit (s'il est en doute] ou par un augure, ou par un oracle, comme,
At rex sollicitas monstris oracula Fauni Fatidici genitoris adit.
Puis,
Aspice bis senos IsBtantes agmine cycnos.
Et en une autre part,
Ecce levis sùmmo devertice visusluli Fundere lumen apex.
U ne faut aussi oublier les admonestemens des dieux transformez en vulgaires :
Forma tum vertitur oris
Antiqùum in Buten : hic Dàrdanio Anchisœ Armiger ante fuit.
Tu ne transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers : car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le roy alla coucher de Paris à Orléans ; et non pas : à Orléans de Paris le roy coucher alla.
J'ai esté d'opinion en ma jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'estoient pas bons en nostre poësie ; toutesfois j'ai cognu depuis le contraire par la lecture des autheurs grecs et ro-* mains, comme,
Lavinia venit
Littora.
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J'avais aussi pensé, que les mots finîssaus par voyelles et diphthongues, et rencontrans après un autre vocable commeaçant par une voyelle ou diphthongue, rendoient le vers rude : j'ay appris d'Homère et de Yii^e, que cela n'estoit point mal— séant, comme ma llio aUo, lonio i% magno. Homère en est tout plein. Je m*asseure que les envieirs: caqueteront, de quoy j'allègue Yû^ile plus souvent qu'Homère qui estoit son maistre et son patron : mais je Tay fait lout exprès, sçachant bien que nos François ont plus de cognoissance de Yii^e que d'Homère et d'autres autheurs grecs. Je suis d'advis de permettre quelque licence à nos poètes firançois, pourvea qu*elle soit rarement prise. De là sont venues tant de belles figures que les poêles en leur fureur ont trouvées, franchissant la ]oy de grammaire, que depuis les orateurs de sens rassis ont illustrées, et leur ont quasi baillé cours et crédit, faisans leur profit de la folie d'autruy.
Quant aux comparaisons dont j'ay parlé au commencement assez brîefvement, tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, et, brief, de tous mestiers dont la nature honore les hommes. Il faut les bien mettre et les bien arranger aux lieux propres de ta poésie : car ce sont les nerfis et tendons des Muses, quand elles sont placées bien à propos, et servantes à la matière : sinon, elles sont du tout ridicules et dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si ce n'est que tu vueiUes faire un hvre tout entier de ce mesme subjet. Car la poésie héroïque qui est dramatique, et qui ne consiste qu'en action, ne peut longuement traicter un mesme sujet, mais
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paBser de Tun à Tautre en cent sortes de varietez. Il ne faut oublier de faire, à la mode des anciens, des courtoisies aux estrangers, des magnifiques presens de capitaine à capitaine, de soldat à soldat, tant pour commencer amitié, que pour renouveler Tancienne, et pour avoir de père en ûls logé les uns chez les autres. Tu embelliras de braves circonstances tes dons, et ne les présenteras tous nuds ny sans ornement, comme le présent du roi Latin à -^née :
Tu n'oubliras à faire armer les capitaines comme il faut, de toutes les pièces de leurs harnois, soit que tu les appelles par leur nom propre, ou par périphrases : car cela apporte grand ornement à la poésie héroïque.
Stabant ter centum nitidi in prsesepibus altis, etc.
Tu n'oubliras aussi- la piste et battement de pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendeur des armes frappées de la clarté du soleil, et à faire voler les tourbillons de poudre soubs le pied des soldats et des chevaux courants à la guerre, le cry des soldats, froissis de picques, brisement de lances, accrochement de haches, et le son diabolique des canons et harquebuses, qui font trembler la terre, et froisser Tair d'alentour. Si tu veux faire mourir sur le champ quelque capitaine ou soldat, il le faut navrer au plus mortel lieu du corps, comme le cerveau, le cœur, la gorge, les aines, le diaphragme; et les autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont les moins mortelles : et «n cela tu dois estre bon anatomiste. Si quelque excellent homme meurt, lu n'oubliras son epitaphe en une demie' ligne, ou une au plus, engravant dans tes vers les principaux
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outils de son mestier, comme de Misene qui avoit esté trompette d'Hector, puis avoit tiré la rame de bomie volonté soubs ^née : car c'estoit anciennement Texercice de grands héros et capitaines, et mesme de ces quarante chevaliers qui allèrent avec Jason en Colchos. Tu seras industrieux à esmouvoir les passions et affections de Tame, car c'est la meilleure partie de ton mestier, par des carmes qui t'esmouvront le premier, soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en facent autant après toy ^
Tu n'oubliras jamais de rendre le devoir qu'on doit à la Divinité, oraisons, prières et sacriâces, commençant et finissant toutes tes actions par Dieu, auquel les hommes attribuent autant de noms qu'il a de puissances et de vertus, imitateur d'Homère et de Virgile qui n'y ont jamais failli.
Tu noteras encores, lecteur, ce poinct qui te mènera tout droict au vray chemin des Muses : c'est que le poêle ne doit jamais prendre l'argument de son œuvre, que trois ou quatre cens ans ne soient passez pour le moins, afin que personne ne vive plus de son temps, qui le puisse de ses fictions et vraysemblances convaincre, invoquant les Muses qui se souviennent du passé et prophétisent l'advenir, pour l'inspirer et conduire plus par fureur divine que par invention humaine. Tu imiteras les effects de la nature en toutes tes descriptions, suivant Homère. Car s'il fait bouillir de l'eau en un chauderon, tu le verras premier fendre son bois, puis l'alliuner et le soufler, puis la flame environner la panse du chaude-
* • .... Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi.
Viov. y Art poétique.
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ron tout à Tentour, et Tescume de Teau se blanchir et s'enfler à gros bouillons avec un grand bruit : et ainsi de toutes les autres choses. Car en telle peinture, ou plustot imitation de la nature, consiste toute Tame de la poésie héroïque, laquelle *n'est qu'un enthousiasme et fureur d'un jeune cerveau* Celuy qui devient vieil, matté d'un sang refroidy , peut bien dire adieu aux Grâces et aux Muses.
Donc, lecteur, celuy qui pourra faire un tel ouvrage, et qui aura une bouche sonnant plus hautement que les autres, et toutefois sans se perdre dans les nues, qui aura l'esprit plus plein de prudence et d'advis, et les conceptions plus divines, et les paroles plus rehaussées et recherchées, bien assises en leur lieu par art et non à la volée, donne-luy nom de poëte, et non au versificateur, composeur d'epigrammes, sonnets, satyres, élégies, et autres tels menus fatras, où l'artifice ne se peut estendre : la simple narration enrichie d'un beau langage est la seule perfection de telles compositions.
Veux-tu sçavoir, lecteur, quand les vers sont bons et dignes de la réputation d'un excellent ouvrier? Suy le conseil d'Horace* : il faut que tu les desmembres et desassembles de leur nombre, mesure et pieds, que tu les transportes, faisant les derniers mots les premiers, et ceux du milieu les derniers. Si tu trouves, après tel desassemblement, de la ruine du bastiment, de belles et excellentes paroles, et phrases non vulgaires, qui te contraignent d'enlever ton esprit outre le parler commim^ pense
1 C'est aussi le conseil de Voltaire.
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que tels vers sont bons et dignes d'un excellent poète. Exemple des mauvais vers :
Madame, en bonne foy je vous donne mon cœur, N^usez point envers moi, s'il tous plaist, de rigueur.
Efiace cœur, et rigueur^ tu n'y trouveras un seul mot qui ne soit vulgaire ou trivial. Ou si tu lis ceux-cy :
Son bamois il endosse, et furieux, aux armes^ Profendit par le fer un scadron de gensd'armes.
tu trouveras au desmembrement et desliaison de ces deux carmes, qui te servent d'exemple pour les autres, toutes belles et magnifiques paroles, harnois^ endosse, /urieux, armes, jpro/endit, fer, scadron, gensd'armes. Cela se doit faire tant que l'humain artifice le pourra : car bien souvent la matière ni le sens ne désirent pas telle hausseure de voix, et principalement les narrations et pourparlers des capitaines, ' conseils et délibérations es grandes affaires, lesquelles ne demandent que parole nue et simple, et l'exposition du faict : car tantost il doit estre orné, et tantost non : car c'est un extrême vice à un orfèvre de plomber de l'or*. Il faut imiter les bons mesnagers, qui tapissent bien leurs sales, chambres et cabinets, et non les galetas, où couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes et hautes, comme je t'ay plusieurs fois adverti, et non monstrueuses ny quintessencieuses comme sont celles des Espagnols. 11
* Il faudrait plutôt de dorer du plomb.
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faudroit un Apollon pour les interpréter, encore il y seroit bien empesché avec tous ses oracles et trépieds. Tu n'oubliras les noms propres des outils de tous mestiers, et prendras plaisir à t'en enquerre le plus que tu pourras, et principalement de la chasse. Homère a tiré toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux bien t'advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS, finissants les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vrayes lettres héroïques, font une grande sonnerie et batterie aux vers. Suy Virgile qui est maistre passé en la composition et structure des carmes : regarde un peu quel bruit font ces deux icy sur la fin du huictiesme de VjEneide :
Una oranes ruere, ac totum spumare reductis Convulsum remis, rostris stridentibus, sequor.
Tu en pourras faire en ta langue autant que lu pourras. Tu n'oubliras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plustost petites âmes de la poësie, comme,
Italiam métire jacens,
qui est proprement un sarcasme, c'est à dire, une mocquerie, que le vainqueur fait sur le corps navré à mort de son ennemy.
Et fratrem ne desere frater.
.... Et dulces moriens reminiscitur Argos.
Semînecesque micantdigiti, ferrumque retractant.
Au reste, lecteur, si je te voulois instruire et fin-
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fonner de tous les préceptes qui appartiennent à la poésie héroïque, il me faudroit une rame de papier : mais les principaux que tu as leu auparavant te conduiront facilement à la cognoissance des autres. Or venons à nos vers communs de dix à onze syllabes, les({uels, pour estreplus courts et pressez, contraignent les poëtes de remascher et ruminer plus longuement : et telle contrainte en méditant et repensant fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles et phrases elabourées ; tant vaut la méditation, qui par longueur de temps les engendre en un esprit melancholique, quand la bride.de la contrainte arreste et refraint la première course impétueuse des fureurs et monstrueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes rivières qui bouillonnent, escument et frémissent à l'entour de leurs remparts, où quand elles courent la plaine sans contrainte, elles marchent lentement et paresseusement, sans frapper le rivage ny d'escumes ny de bruit. Tu n'ignores pas, lecteur, qu'un poëte ne doit jamais estre médiocre en son mestier, ni sçavoir sa leçon à demy, mais tout bon, tout excellent et tout parfait : la médiocrité est un extrême vice en la poësie, il vaudroit mieux ne s'en- mesler jamais et apprendre un autre mestier.
D'avantage je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourveu qu'ils soient moulez et façonnez sus un patron desja receu du peuple. Il est fort difficile d'escrire bien en nostre langue, si elle n'est enrichie, autrement qu'elle n'est pour le présent, de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle sçavent bien à quoy leur en
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tenir : car c'est une extrême geine de se servir tousjours d'un- mot.
Outre je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise, j'enten de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus d'usage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les provinces de France, pour servir à la poësie lorsque lu en auras besoin.
Malheureux est le debteur, lequel n'a qu'une seule espèce de monnoye pour payer son créancier. Outre plus, si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons ^ tu le pourras provigner, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau : exemple de loiie^ qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur ce nom le verbe lobber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. Tu te donneras de garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir des mots terminez en ion, qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, testificalion : car tels mots sont languissants, et ont une traînante voix, et qui plus est, occupent languidement la moitié d'un vers. C'est autre chose d'escrire en une langue florissante qui est pour le présent receue du peuple, villes, bourgades et citez, comme vive et naturelle, approuvée des rois,
* Drageon, bourgeon.
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des princes, des sénateurs, marchands et trafiqueurs, et de composer en une langue morte, muette et ense— yelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, laquelle ne s'apprend plus qu'à Tescole par le fouet et par la lecture des livres, ausquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appuy d'empereurs, ny de rois, de magistrats ny de villes, comme chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, ainsi que font toutes choses humaines, qui périssent vieilles, pour faire place aux autres suivantes et nouvelles : car ce n'est la raison que la nature soit tousjours si prodigue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne vueille conserver ses richesses aussi bien pour les dernières comme les premières. En telles langues passées et defunctes ( comme j'ay dit ) il ne faut rien innover, comme ensevelies, ayant resigné leur droict aux vivantes qui florissent en empereurs, princes et magistrats, qui parlent naturellement, sans maistre d'escole, lusage le permettant ainsi : lequel usage le permet en la mesme façon que le commerce et trafic des monnoyes pour quelque espace de temps ; ledit usage les descrie quand il veut. Pource il ne se faut estonner d'ouir un mot nouveau, non plus que de voir quelque nouvelle jocondalle, nouveaux tallars, royales, duoats de sainct Estienne, et pistolets*. Telle monnoye, soit d'or ou d'argent, semble estrange au commencement : puis l'usage l'adoucit et domestique, la faisant recevoir, luy donnant au thori té, cours et crédit, et devient aussi commune que nos testons et nos escus au soleil. Tu seras très ad visé en la composition des vocables,
* Noms de monnaies.
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et ne les feras prodigieux, mais par bon jugement, lequel est la meilleure partie de Thoînme, quand il est clair et net, et non embabouiné ny corrompu de monstrueuses imaginations de ces robins de cour qui veulent tout corriger.
Je te conseille d'user indifféremment de tous dialectes, comme j'ay desja dit : entre lesquels le courtisan est tousjours le plus beau, à cause de la majesté du prince : mais il ne peut estre parfait sans Taide des autres : car cbacun jardin a sa particulière fleur, et toutes nations ont affaire les unes des autres : comme en nos havres et ports, la marchandise, bien loin cherchée en TAmerique, se débite par tout. Toutesprovinces,tantsoient-elles maigres, sefventaux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de l'homme servent aux plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grecque et latine, voir italienne et espagnole, puis quand tu les sçauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat, et composer en ta langue maternelle, comme a fait Homère, Hésiode, Platon, Aristote, etTheophraste, Virgile, Tite-Live, Sallusle, Lucrèce, et mille autres qui parloient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrières. Car c'est un crime de leze majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle cendre des anciens et abbayer * les verves des trépassez et encore opiniastrement se braver là dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne suis p©int ignorant et ne crie point en langage vulgaire, comme ces
* Abbayer, aboyer.
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nouveaux venus qui veulent corriger le Magnificat^ encore que leurs escrits estrangers, tant soient-ils parfaits, ne sçauraient trouver lieu aux boutiques des apoticaires pour faire des cornets.
Comment veux-tu qu*on te lise, latineur, quand à peine lit-on Stace, Lucain, Seneque, Silius et Claudian, qui ne servent que d*ombre muette en une estude ; ausquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en sa vie, encore qu'ils fussent grands maistres en leur langue maternelle? £t tu veux qu'on te lise, qui as appris à l'escole à coups de verges le langage estranger, que sans peine et naturellement ces grands personnages parloieot à leurs valets, nourrices et chambrières. * O quantesfois ay-je souhaité que les divines testes et sacrées aux Muses de Josephe Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Emery, Florent Ghrestien, Passerai, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur !
Gallica se quantis attoUet gloria verbis 1
Je supplie très-humblement ceux ausquels les Muses ont inspiré leur faveur, de n*estre plus latineurs ni grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir, que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet, ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter : car quelque chose qu'ils
} Ceci rappelle quelques idées de Montaigne.
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puissent escrire, tant soit-elle excellente, ne sem* blera que le cry d'une oye, au prix du chant de ces vieils cygnes, oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Après la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bouquet fani. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot, et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps. D'avantage qu'ils considèrent comme le Turc, en gaignant la Grèce, en a perdu la langue du tout. Le mesme Seigneur, occupant par armes la meilleure partie de toute l'Europe où on souloit parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la chrestienté, de si vaste et grande qu'elle estoit, au petit pied, ne luy laissant presque que le nom, comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine se débite : et n'eus t esté le chant de nos églises, et psalmes chantez au lutrin, long temps y a que la langue romaine se fust esvanouye, comme toutes choses humaines ont leur cours ; et pour le jourd'huy vaut autant parler un bon gros latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un afifetté langage de Ciceron. Car on ne harangue plus devant empereurs, ne sénateurs romains ; et la langue latine ne sert plus de rien que pour nous truchementer en Allemaigoe, Pologne, Angleterre et autres lieux de ce pays- là. D'une langue morte, l'autre prend vie, ainsi qu'il plaist à l'arrest du destin et à Dieu qui commande, lequel ne veut soufFrir que les choses mortelles soient éternelles comme luy, lequel je supplie très humblement, lecteur, te vouloir donner
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sa grâce, et le désir d'augmenter le langage de ta nation.
A Dieu, candide lecteur. *
Cette préface de Ronsard est caractéristique; elle peint au naturel Thomme et Fépoque, et nous apprend beaucoup plus sur ce sujet que ne feraient de longues dissertations. Et d'abord, comment s'empêcher de sourire en entendant le poète détailler point à point Tinfaillible recette d'un poème épique?
Ici, c'est im coucher de soleil qu'il faut; là c'est une aurore. Veut-on prophétiser l'avenir, on a la ressource d'un songe, ou celle d'un bouclier divin. Ce guerrier était vêtu d'une peau de lion ; cet autre aura une peau d'ours, ou, de rechange, une peau de panthère. Pour la généalogie d'un dieu ou d'un héros, voyez Hésiode; pour les propriétés médicinales ou magiques d'une plante, voyez Nicandre ou Columelle. Quand un escadron est en marche, règle générale : décrire le battement de pieds des chevaux, et si le soleil luit, la réverbération des ar> mes. A la bataille, subordonner les coups d'épée à l'anatomie ; frapper son homme au cœur, au cerveau, à la gorge, si l'on veut l'eipédier; aux membres seulement s'il doit en revenir. En un mot, dans ce petit traité du foème épique, bien digne de faire envie au père Le Bossu, rien n'est omis, pas même Vépitaphe du mort qui doit se rédiger en une demi-ligne^ ou une ligne au plus sans oublier les principaux outils de son métier. Qu'on juge parla de \eLFranciade,et l'on 'en prendra une idée juste. Un tel début dans la carrière épique était d'un fâcheux augure, et l'augure s'est complètement réalisé. Tous nos poèmes épiques, depuis la. Franciade iusqa'èi làHenriade inclusivement, et en passant par It^Alaric, les Pucelle, les Moïse, les saint Louis, ont cela de commun entre
» Éd. P. Bl., t. III, p. 17.
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eux, qu'ils sont faux, froids et ennuyeux à la mort; c'est toujours une tâche imposée, une œuvre de commande ; toujours on a dit au poète, ou il s'est dit à lui-même : Il est temps d'enrichir la France d'une épopée ; et làdessus il s'est mis à la besogne, rencontrant parfois de beaux vers, comme on en cite quelques-uns dans la ffenriade, comme on en trouverait à la rigueur dans la Franciade, comme il est impossible au poète de n'en pas rencontrer à la longue. Mais qu'est-ce que cela prouve? et quelle triste compensation que ce qu'on est convenu d'appeler de beaita vers pour de mauvais poèmes ?
La préface de Ronsard est curieuse encore à d'autres égards. On y voit dans quel sens il entendait l'innovation et la rénovation des mots, et comme il était plus Gaulois et moins Grec qu'on ne l'a voulu dire. On y lit une désapprobation formelle, une raillerie amère de ces robins de cour y tout entichés ^italianisme^ et dont Henri Estienne s'est tant moqué. Ce qui frappe enfin dans cette prose de Ronsard, c'est la verve et l'éclat du style. Je rappellerai surtout le beau passage où il s'attache à distinguer le poète du versificateur. Quant à la péroraison même, à cette éloquente invective contre les Mineurs et grécaniseurs, à ces élans d'une noble et tendre affec- ^tion pour la langue maternelle, rien n'est mieux pensé ni mieux dit dans Y Illustration de Joachim Dubellay ; et quand on considère que de telles pages ont été écrites avant le livre des Essais^ on se sent plus vivement disposé encore à en estimer, à en aimer les auteurs, et à les venger enfin d'un injurieux oubli?
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Sous ce titre, qui répond à celui de Sylvés^ donné par Stace à un recueil de diyers poèmes, Ronsard a réuni un certain nombre d'^épîtres adressées aux rois Charles IX, Henri III, aux reines Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, etc. La louange n'y est pas ménagée, et elle a pour objet le plus ordinaire d'obtenir au poète quelque faTeur ou récompense. Dans nos idées actuelles de dignité morale, et surtout quand on réfléchit à quels odieux personnages était vouée une si humble adulation, on a peine d'abord à ne pas s'indigner. Pourtant, à une seconde lecture, on découvre parmi ces flatteries d'étiquette plus d'un sage conseil, plus d'une leçon courageuse, et le poète est pardonné. Ce que veut et qpie réclame avant tout Ronsard, c'est la paix, l'union dans, le royaume, et à la cour un loisir studieux et la protection des muses.
Nous donnerons quelques extraits de ces épîtres.